Feuilles mortes – Chapitre 6 : Brûlure intérieure

Le Cheveu sur la Langue est fier de publier un jeune auteur sciencespiste : Anouar Mhinat. Deux fois par semaine, retrouvez un nouveau chapitre de son roman « Feuilles Mortes » sur notre site.

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-Bois ton café ! S’écria alors Léa avec humour.

Son exclamation me réveilla alors ; Effectivement, cela faisait maintenant un petit moment que je m’amusais avec mon sucre. Avec une légère tristesse alors, je l’abandonnais dans les profondeurs du café. J’agitai le café avec une cuillère, et lorsque je supposais que cela suffisait, je le portais à mes lèvres, et en but une gorgée.

Chris me regarda alors avec un air curieux, et me fit :

-Tu sais en quelle classe tu rentres ? Tu es peut-être avec l’un de nous !

J’ouvris la bouche pour lui répondre, mais alors survint la douleur, rapide et immanquable.

Quelque part entre ma gorge et mon estomac, une brûlure soudaine se déclara. Comme un coup de couteau vif à l’intérieur de mon corps. Je toussai avec vigueur, et porta directement la main à ma gorge. La douleur, loin de s’arrêter, gagna en puissance. Je sentis une profonde irradiation, comme si quelqu’un avait mit feu à toute la partie de mon corps qui se trouvait entre ma gorge et mon estomac. Léa, dès qu’elle me vit me crisper sous l’effet de la douleur,se pencha sur moi et fit :

-Jérémy, ça va ?

Je ne pus lui répondre, la gorge en feu. Mes yeux versaient des larmes de douleur, et ma respiration se faisait de plus en plus haletante. En moi, un véritable bûcher inextinguible. Les flammes qui se déclaraient dans ma gorge et qui léchaient les entrailles me faisaient souffrir comme jamais, me faisait me tordre de douleur, me tortiller sous la souffrance. Je me mis debout prestement, faisant tomber ma chaise au passage, et commençai à m’agiter, comme pour chasser la douleur. Léa se mit debout immédiatement, alarmée, suivie de près par Simon et Adrien, tout aussi alarmés. Candice, elle, resta assise, comme figée, et Chris lui semblait littéralement bouclé à sa chaise. Les autres gens assis en terrasse me regardaient me débattre, l’œil curieux ou effrayé.

-Jérémy, qu’est-ce qui se passe ? S’écria Léa, de plus en plus paniqué.

La douleur se calmant l’espace d’un instant, j’arrêtais de gesticuler. Je m’accroupis, la tête penchée vers le bas. Simon et Adrien s’approchèrent de moi, et je levai la main gauche pour leur signifier que tout allait bien. Maintenant, sur les autres sièges en terrasse du café, certaines personnes s’étaient levées, pour consulter mon état.

-Ca va, ça va, fis-je le souffle rauque.

Je refermais immédiatement la bouche ; Ces quelques mots avaient doucement ravivé ma douleur, qui elle, fluctuait continuellement entre le tolérable et l’intolérable.

-On devrait aller voir un médecin, fit Adrien, soucieux.

Je fis non de la tête. Puis douloureusement, je me relevais.

-Non, ce n’est pas la peine, fis-je encore une fois en prononçant mes mots avec une douleur certaine.

Simon m’attrapa alors par les épaules, le regard illuminé par un sérieux relativement étonnant.

-Comment ça, ce n’est pas la peine ? Fit-il, presque colérique. Tu n’as pas l’air bien du tout !

Je fis encore non de la tête, mais cette fois, je n’avais pas la force de parler, j’avais bien trop mal. Devant mon mutisme, Léa se retourna vers Candice et Chris, qui étaient toujours assis, et leur dit :

-Venez, on va l’emmener quelque part d’autre.

Simon voulut me tenir par l’épaule, mais je refusais gentiment son aide. On m’escorta jusqu’au parc le plus proche, et là, je me laissais tomber sur le banc le plus proche. Je fermis les yeux, comme pour essayer de dévier mon esprit de la douleur. Quand je les rouvris, je vis qu’ils étaient tous là, à me fixer des yeux avec une certaine inquiétude. Léa décrocha son téléphone.

-Je vais appeler un médecin.

Encore une fois, avec une grande vigueur, j’agitai la tête de gauche à droite.

-Non non, je t’assure Léa, ce n’est pas la peine.

Elle cessa de pianoter sur son téléphone et me fixa avec désarroi : Apparemment, elle attendait des réponses. Alors, du bout du doigt, je pointais ma gorge.

-J’ai une œsophagite.

Ils ne semblèrent pas savoir ce que c’était. Normal, moi non plus, il n’y a pas si longtemps de cela, je ne savais pas ce que c’était. Je repris donc :

-C’est une affection de l’œsophage. Lorsque je mange trop d’un coup, ou boit des boissons brûlantes, il peut me brûler très sévèrement.

Le regard sur leurs yeux fut alors complètement perdu. Simon haussa les épaules, et fit d’une voix interrogatrice :

-Alors, pourquoi avoir commandé ce café ?

Sa question frappa tout juste, et me laissa perplexe quelques secondes. Pourquoi ? Ce n’est pas comme si j’ignorais que boire un café chaud pouvait redémarrer mes douleurs à l’œsophage… Et pourtant, cela ne m’avait pas fait tilter. Ca ne m’avait pas dérangé. Non, je crois au contraire que c’était presque ce que je voulais. Je m’étais volontairement dirigé vers une source de souffrances certaine, et ce, sans sourciller. Pourquoi ? En étais-je arrivé à ce point funeste où je cherchais à me faire souffrir, et ce, sans même y réfléchir à deux fois. Mon corps et mon esprit s’étaient-ils à ce point habitué à mon caractère autodestructeur ?

Automatiquement, mon regard se dirigea vers mon bras gauche, couvert par le manche de ma veste. Je savais que là résidait les traces de souffrances volontaires passées. Mais celles-là, j’avais eu conscience de ma volonté de souffrance. Là… C’était comme si ca avait été naturel.Ca ne m’ait même pas venu à l’esprit, comme si je m’étais inconsciemment occulté ce fait. Bon Dieu, il était tout bonnement impossible que j’oublie un tel détail comme le fait que boire du café me ferait beaucoup souffrir ! C’était, certes, un détail insignifiant, un événement insignifiant, mais la symbolique qu’il portait était terrifiante. A quel stade de dépérissement mon être en était arrivé pour qu’il s’administre de lui-même les souffrances ? Etais-je perdu, sans plus aucune chance de salvation ?

Je relevais la tête hors de mes réflexions, pour voir que les autres continuaient à me regarder d’un air étrange. Malgré tout, je ne voulais pas non plus trop passer pour un fou, ou pire, pour une personne qui se fait elle-même souffrir, alors je dis d’une voix tremblante et vaguement hésitante :

-J’ai du oublier. Je… J’ai beaucoup de choses dans l’esprit en ce moment.

Ils acquiescèrent, vaguement convaincus. Toutefois, je pus voir que Simon ne me croyait pas : La suspicion brillait dans ses yeux.

Léa s’approcha alors de ses amis, l’air sombre.

-Bon, je pense que moi et Jérémy, on va rentrer.

Chris s’apprêtait à râler, mais ce fut cette fois Candice qui lui intima de se taire, à ma grande surprise. Léa passa dire au revoir à ses amis, je fis de même, et puis nous nous en allâmes. Le chemin du retour fut atrocement silencieux. Et pour une fois, le silence ne fut pas voulu de ma part.

Le cliquetis métallique de la clé qui s’insérait dans la serrure m’effraya presque. C’est que ce bruit, froid et inhumain, surgissait au beau milieu d’un silence funèbre, d’un vide oppressant.

Tant de silence, tant de silence, tout le long du chemin. Elle ne m’avait même pas regardé dans les yeux. Pas une seule fois. Elle s’était contentée de fixer l’horizon, sans jamais regarder derrière elle. Les rôles étaient si bien définis. Elle était Orphée, j’étais Eurydice. Je revenais d’entre les morts, à la seule exception que mon retour m’avait été forcé. Puis nous arrivâmes devant la porte de la maison. Elle inséra la clé, et le bruit me parut étrange, déraisonné. Elle ouvrit la porte, pénétrât dans la maison. Je la suivais. Elle s’enfonça ensuite sans plus attendre dans la cuisine. La maison était vide. Il n’y avait personne. Le silence, le vide, tout autour de moi. Je commençai à sentir une pression atterrir sur mes épaules, accablante. Avec quelques frissons, je décidais de ne pas en faire trop de cas. Je m’en allais donc au salon, et banalement, je me suis assis sur un fauteuil. Puis je n’ai rien fait. Je me contentai de fixer l’horizon, le regard vide, l’air vide. Comme tout autour de moi. Encore une fois, à ce moment précis, à cet instant précis, une forte impression me saisissait. Elle était insidieuse, mais elle faisait son chemin. Pourtant, pourtant, il n’y avait rien. Rien autour de moi. Rien en moi. Rien qui ne valait la peine d’être chéri, vécu, apprécié. Rien. Plus rien.

Etait-ce cela ? Je ne savais plus. Ces derniers temps, j’avais pu percevoir toutes sortes de mélancolies franchirent le pas en moi, chacune d’entre elles plus dévastatrice et ravageuse que la précédente, mais récemment, c’était différent. Ces derniers jours, la mélancolie avait perdu de sa vivacité, de sa ténacité douloureuse. Depuis que j’avais agi, quelque chose était mort en moi. La mélancolie était devenue morbide. Au lieu d’être l’incessante érynie qu’elle était auparavant, quelque peu larmoyante, jamais à bout de souffle, elle était là devenue un fantôme, un spectre omniprésent qui balayait mes horizons de son souffle glacé, morbide et creux. Mon royaume, c’était cela : Une large et aride steppe glacée, d’où jamais rien ne ressort, aux lacs gelés dans lesquelles sont enfermés mes espoirs défunts. Plus aucun cœur avec lequel communiquer. Le mien avait rouillé. J’entendis des bruits de pas. Léa s’engouffra dans le salon, l’air vindicatif. Elle s’approcha de moi et, debout, m’envoya des regards de reproches.

-Quelle est cette histoire d’œsophagite ?

J’haussai les épaules.

-Aucune importance.

Léa se passa la main sur le visage, exaspérée. Elle semblait sur le point de craquer. Ses yeux criaient, ils criaient l’incompréhension. Sur ce terrain, je ne pouvais rien faire pour elle. Moi-même je ne comprenais que si peu de choses…

-Si, ça en a.

Elle vint alors s’asseoir à mes côtés.

-J’en ai entendu parler… Continua-t- elle.

Assez subtilement, comme si elle en avait honte, elle fit alors un signe de la main ; Comme si elle buvait quelque chose. Après un petit moment de flottement, j’acquiesçai. Je me sentis vite très mal à l’aise. Le fait qu’elle en parle ramenait à moi des souvenirs douloureux. Peut-être parmi les plus douloureux. Le réveil dans l’hôpital suite à ca… Ce fut le pire réveil de ma vie. J’avais ouvert les yeux dans un monde que je croyais avoir quitté. J’avais capitulé, demandé les ténèbres, et j’avais fermé les yeux. Mais quand mes yeux se rouvrirent, ils ne furent accueillis que par la blancheur éclatante et hypocrite. Un réveil abrupt. Une main gantée m’avait saisi alors que je chutais dans le royaume des morts, et m’avait catapulté chez les vivants. Enfin, pour ce que j’en savais… Depuis, j’ai toujours eu l’impression que mon dernier souvenir tangible fut la fois où mes yeux se sont clos, quasiment seuls. Quand j’étais là, le dos accolé au mur de la cuisine. L’air pathétique, l’air faible. Incapable de lever les yeux au ciel. Fixant avec désespoir mon poignet. Pensant ma vie. Pensant mon œuvre, mon fiasco.

Puis lorsque j’ai avalé cette gorgée, puis la deuxième, et la troisième… Jusqu’à ce que ce liquide blanchâtre fasse effet. Ce nettoyeur. Je voulais qu’il nettoie mon existence. Mais il semble bien que les tâches les plus sombres ne s’effacent pas si facilement. Les souvenirs commençaient à s’entasser. Je n’aimais pas ça.

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Auteur : lecheveusurlalangue

Journal de SciencesPo Grenoble (Isère, 38) et de ses étudiant.e.s

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