Quand un ancien du KGB vit à Chamrousse : un instant avec Sergueï Jirnov

Ce mercredi 21 novembre, de 18h à 19h32 s’est déroulée la conférence  »L’espionnage dans les relations internationales » en compagnie d’un réfugié politique et ex-espion du KGB, Sergueï Jirnov. Attendue par beaucoup et organisée par AlpesMun, il y avait plus de mille demandes pour quelques trois-cents places pour cette conférence dans l’Amphi A de l’IEP.

Si pour cette soirée j’ai sacrifié le foot du mercredi soir, j’avoue ne pas l’avoir regretté longtemps. Quand vous avez en face de vous un ancien du KGB, fan de montagne (la matinée même il faisait ses 30 kilomètres de ski de fond), qui vous transporte dans une ambiance de film d’espionnage, dans ce même amphi qui vous a déjà fait souffrir six heures… c’est un exploit !

Aujourd’hui journaliste et spécialiste des relations internationales, c’est un CV bien rempli et hors du commun que détient Sergueï Jirnov. Notre imagination sur le monde de l’espionnage sublime ce halo de mystère qui l’entoure. Si être dans  »la lumière » est l’une des meilleures protections possibles, comme il le souligne lui-même, pour être espion il faut aussi savoir incarner un personnage et le mettre en scène.

Quelques éléments de sa vie

Né le 17 avril 1961 à Moscou, il a grandi avec sa famille dans un 26 m2 qu’ils partageaient à cinq avec des cafards. Il déménage ensuite pour une ville nouvelle en plein essor, ce qui fut un  »changement de vie ».

Repéré sans le savoir dans les bases de données du KGB pour ses victoires aux olympiades linguistiques (il aime beaucoup l’anglais), il suit le système scolaire russe imprégné de la propagande communiste où les Russes sont les  »plus heureux de la terre ». Il rentre ensuite dans le MGIMO (équivalent de Sciences Po et de l’ENA en France) sur recommandation du parti et suite à des examens. Il y a rencontré le petit-fils de Boris Eltsine qui tenez-vous bien était un cancre !

Apprenant le français par obligation au début, puis y prenant goût, il participe au jeu radio  »Le mot mystérieux » sur Radio France Internationale, et là tout bascule… A minuit, armé de la solution, notre futur espion envoie un télégramme à Paris depuis sa ville d’étude, non loin de Moscou.. Chose formellement interdite… Pourchassé par le KGB, il l’intègre alors et c’est le début d’une carrière dans les services  »illégaux » (agents clandestins sous couverture ) du renseignement soviétique.

La fin de sa carrière s’est faite dans les clous, en 1991, à la dissolution du KGB. C’est le début d’un nouveau business qui doit être plutôt rentable : être médecin entre la Suisse, l’Allemagne et la Russie auprès d’anciens oligarques… Mais quand on le contacte, en 1996, pour se rendre auprès d’un Boris Eltsine malade en période de nouvelles élections, pour réaliser une opération du cœur (finalement annulée),  »on » remarque qu’il est un  »électron libre » et on lui demande poliment d’entrer dans un des trois services qui remplacent le KGB. Lorsqu’on est espion, on a bien sûr plus de liberté et des conditions matérielles incroyables par rapport au reste de la population. Mais le revers de la médaille est qu’on est aussi  »une chose », on ne s’appartient pas vraiment. Et c’est ce qui conduit, après quelques scandales, cet ex-espion à devenir réfugié politique après s’être infiltré quelques années plus tôt à l’ENA…

Le regard de Sergueï Jirnov sur la Russie d’aujourd’hui

L’année de la naissance de Sergueï Jirnov est aussi le cœur de la guerre froide, de l’ingérence des États-Unis à Cuba, du mur de Berlin… Plus tard, son parcours scolaire puis sa carrière au sein du KGB jusqu’à sa sortie de celui-ci nous offrent une porte d’entrée dans l’histoire de la Russie et des relations internationales.

L’espionnage pendant la Seconde Guerre mondiale est surtout militaire, sa naissance politique débute à partir de 1946-1947 car la Guerre Froide commençant, les anciennes alliances sont oubliées… Le KGB (Comité d’État pour la sécurité en français) est le principal organisme de sécurité au sens large, créé formellement à la mort de Staline à la place de l’ancien système de surveillance.

Sa place est remodelée en fonction des successions du pouvoir, mais l’on constate que, même si les différents dirigeants qui se succèdent à la tête de l’Union soviétique puis de la Russie peuvent entretenir un rapport de méfiance avec celui-ci, il leur est indispensable. Quand, d’octobre à décembre 1991, à la fin de la Guerre Froide, le KGB est dissous, l’Union Soviétique est disloquée, et Eltsine lance la Glasnost, on pourrait croire à la fin des services secrets. Malgré tout, le nouveau système de renseignement est divisé en plusieurs services indépendants dont le SVR (Service de Renseignement Extérieur) où se trouvait notre espion, et les intérêts de surveillance stratégique continuent… Pas seulement pour la Russie mais aussi pour l’ensemble de la communauté internationale, dont les déplacements sont facilités par l’ouverture des pays et la fluidification des échanges. De plus, la Russie, l’une des 15 parties de l’Ex-URSS de 22,40 millions de km2, compte à elle seule 17,10 millions de km²… Elle a donc comme motivation stratégique d’avoir à la fois un contrôle sur son territoire et sur ceux qui l’entourent.

Cette évolution est un angle d’approche pour comprendre l’importance qu’accorde Poutine à un tel atout. Les agents sont des spécialistes des relations internationales, et ils sont les  »seuls » à dire la vérité. C’est donc un appui considérable car Sergueï Jirnov souligne que, pour V. Poutine, le principe en or est que tout le monde ment, y compris lui. Quand Poutine est devenu président en 2000, c’était un inconnu, un ex-agent raté du KGB. Mais il est acclamé car il est jeune, il ne  »lit pas ses papiers » lors des discours et il incarne une forme de stabilité. Il suit une stratégie d’augmentation considérable des moyens d’espionnage, et va même plus loin en s’immisçant dans la vie politique d’autres pays, comme les processus électoraux (comme cela a été le cas aux États-Unis). Ses premiers ministres sont des membres haut placés des services de renseignement.

Enfin, Sergueï Jirnov, suite à une question du public, a abordé les médias russes comme Sputnik, et leur stratégie de propagande. D’une part, ils utilisent une recette efficace pour un bon mensonge : 95 pour cent de vérité ou d’éléments qui tiennent debout et 5 pour cent d’éléments plus insidieux. D’autre part, avoir des médias sur le sol même des pays, en montrant uniquement ce qui s’y passe de négatif, tout en ne montrant que le côté positif de la Russie

C’est ainsi que s’est achevée cette conférence qui, tant qu’à faire, était suivie par une séance de dédicace du nouveau livre de Sergueï Jirnov, Pourchassé par le KGB : la naissance d’un espion. Petite dédicace à AlpesMun pour avoir organisé cette rencontre. Et lorsqu’on rentre chez soi, dans l’air piquant du soir et l’obscurité du campus, on s’imagine dans la peau d’un espion plongé dans le froid…

Sélune CANNIZZO

Auteur : lecheveusurlalangue

Journal de SciencesPo Grenoble (Isère, 38) et de ses étudiant.e.s

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