Feuilles mortes – Chapitre 9 : Crépuscule naissant

Le Cheveu sur la Langue est fier de publier un jeune auteur sciencespiste : Anouar Mhinat. Deux fois par semaine, retrouvez un nouveau chapitre de son roman « Feuilles Mortes » sur notre site.

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 — Je suis vraiment contente que tu viennes, me fit Léa.

 Nous étions en route vers chez Chris. Le soleil ne s’était pas encore couché, mais il n’allait pas tarder. Le vent frappait, et alors que les lueurs déclinaient, et que le ciel ombragé et empli de nuages se fondait dans un lent tableau crépusculaire, la ville, elle, s’éveillait. Ses lueurs à elles s’érigeaient petit à petit, et ses clameurs chaudes surgissaient petit à petit. Je devais avouer qu’il y avait une certaine beauté, vague et imperceptible certes, mais néanmoins présente dans ces grandes rues ombragées traversées uniquement par quelques passants qui prenaient leur temps. Il y avait comme un lent climat qui s’installait, comme une apesanteur mielleuse.

 — Il n’habite pas loin, j’espère, fis-je en guise de réponse.

 Léa, distraite, arrangeait le col de sa veste, le regard perdu au loin, tandis qu’elle me répondait.

 — Oh non, à quelques pas de maison.

 Je crissais.

 — On aurait pu prendre le bus.

 Un large sourire espiègle fendit le visage de Léa.

 — Probablement, mais ça aurait été moins drôle.

 Elle sautillait presque, visiblement enjouée, mais cependant, je la sentais pensive. Après un silence, elle me fit :

 — Tu vas voir, il a une superbe maison.

 Nous continuâmes le reste du trajet dans un silence presque imperturbable. Puis nous arrivâmes enfin chez Chris.

 En effet, il habitait une belle demeure. C’était une grande maison à l’allure assez classique en soi, entourée d’un jardin propre et bien entretenu. La maison semblait calme, cependant, on entendait depuis la rue des bruits sourds ; probablement la musique à l’intérieur de la maison. Nous étions maintenant au niveau de la porte d’entrée, et Léa s’apprêtait à toquer, mais je la retins par le bras.

 — Qu’y a-t-il ? Me fit-elle, curieuse.

 Je restais sans voix ; Je ne savais pas moi-même. A partir du moment où elle allait toquer à cette porte, tout se mettrait en place. Quelqu’un viendra ouvrir. Puis nous rentrerons dans la maison. Et tout commencera. Mais en avais-je l’envie ?

 J’avais, dans un sens, peur. Dans cette maison se trouvait peut-être un renouveau, pour moi, mais peut-être aussi l’éternel recommencement. J’avais de terribles pressentiments, mais ceux-ci m’avaient déjà joué des tours.

 — Je… Je ne sais pas, bredouillai-je alors.

 Léa réagit prestement. Elle posa sa main sur mon bras, et d’une voix douce, me fit :

 — Si tu es gêné, ou quoi que ce soit, dis-le-moi, on peut rentrer à la maison si tu n’es pas à l’aise.

 Je fis non de la tête.

 — Non, ça ira, lui dis-je avec une voix assurée. Juste… Une petite hésitation.

 — Sur ? Renchérit Léa.

 Elle essaya de me délivrer le sourire le plus compréhensif possible.

 — Je comprends que tu puisses avoir des réticences, ajouta-t-elle d’une voix patiente. N’hésites surtout pas à m’en faire part.

 Je m’autorisai quelques secondes de réflexion. J’étais partagé. Je le savais, je le sentais, derrière cette porte, les choses allaient changer. Nouvelles rencontres, nouvelles paroles… Ca, je pouvais l’affronter. Cependant, j’aurais beaucoup plus de mal à affronter les souvenirs brassés. Ils étaient comme autant de chaînes qui me rappelaient à mes sensations primaires au moindre geste. Hélas, je devais passer au-dessus. Je me devais de passer au-dessus. Je ne pouvais rester dans cet état indéfiniment.

 — Non, je t’assure. Tout ira bien.

 Léa acquiesça, et me livra un sourire optimiste. Puis elle toqua à la porte. Trois coups clairs. On ne nous fit pas attendre davantage, rapidement on vint nous ouvrir. La porte coulissa, nous dévoilant un Chris aux joues rouges, à la chemise impeccable dont les trois premiers boutons étaient ouverts, et au sourire enjôleur.

 — Ah, les gars, vous allez bien ?

 Léa acquiesça de manière presque frénétique, et lui fit la bise. Je lui serrai la main, un peu froidement, malgré le regard chaleureux qu’il me délivra.

 — Entrez, entrez, vous n’êtes pas les premiers.

 Il s’effaça sur le côté pour nous laisser rentrer. Dès que j’eus franchi le seuil de la porte, je me sentis gêné ; Et pourtant, il n’y avait aucune raison de l’être. Chris était très avenant, et l’ambiance à l’intérieur était entraînante. Il y avait un fond de musique, et alors même que nous n’étions encore que dans le couloir, j’entendais le rire des convives qui se trouvaient dans le salon.

 Léa se dirigea vers le salon, et instinctivement, j’attrapai son bras, un peu fort. M’en rendant compte, je desserrai l’étreinte immédiatement, mais je gardai tout de même le contact. Elle me lança un regard implicite, et ensemble, nous pénétrâmes dans le salon.

 Le salon de Chris était large et agréable. Rien qu’à l’œil, il était chatoyant. Au centre de la pièce, trois larges canapés blancs aux allures particulièrement confortables entouraient une table en verre d’un style délicat, sur laquelle reposait un nombre proprement impressionnant de bouteilles d’alcool. Sur tout les murs, des étagères emplis de multiples livres, décorations diverses et variées, et surtout, de photo. Sur ces dernières, on voyait presque tout le temps Chris apparaître, aux côtés de ce qui semblait être ses parents. L’arrière-plan était toujours différent, cela semblait être des photos de voyages. Il avait toujours l’air souriant et lumineux, sur ces photos. J’en étais fasciné. Etais-ce un masque ? J’avais du mal à croire qu’on pouvait toujours rayonner à ce point. En tout cas, si les ondes visiblement solaires qu’il dégageait étaient authentiques, je l’admirai pour cela.

 Au fond du salon se trouvait une large table entouré de belles chaises de bois finement stylisés, et de quelques meubles sur lesquelles étaient posés des espèces de sculpture d’art contemporain. Et, plus généralement, un peu partout dans le salon se trouvait des objets, insolites ou non.

 Les convives étaient pour l’instant une demi-douzaine, étalés confortablement sur les canapés ou les poufs. Je devais avouer qu’une certaine ambiance se dégageait, une force, presque gravitationnelle. La musique, pas trop forte, ne couvrait pas les discussions, mais au contraire, les soutenaient, leur offrait un support non négligeable, un fond agréable et presque délicat. Les discussions d’ailleurs étaient vives et enjouées, les rires fusaient, les convives étaient détendus. Certains m’étaient inconnus, à l’exception de Candice et de Simon, que je n’avais croisé que rarement depuis l’épisode de café.

 Lorsque nous fîmes irruption dans le salon, Chris sur nos talons, les regards se tournèrent vers nous. On nous salua avec entrain, et nous prîmes place de manière anodine sur un des fauteuils libres. Je ne quittais pas Léa, trop gêné pour pouvoir m’en sortir seul. Chris nous proposa un verre, que Léa accepta volontiers, mais que je refusais. Je… Ne me sentais pas à l’aise avec l’alcool. Ce n’est pas que je n’en avais jamais bu, bien au contraire, j’avais un passé de buveur assez mémorable. Mais depuis la tentative, je n’avais pas touché à une seule goutte d’alcool, et je préférais éviter. La tentative avait chamboulé tout mon ordre intérieur, modifié mes fondements les plus intimes, mes perceptions les plus solides, et j’avais bien peur que si je m’amusais à me laisser prendre aux vertiges de l’alcool, certaines choses puissent ressortir. Et puis… J’avais une profonde impression de souillure, en moi, depuis la tentative, une souillure inexpiable, une souillure creuse, une souillure qui vide et efface. Et l’alcool, à cet instant même, ne m’apparaissait pas autrement que comme une souillure. Je ne voulais pas me souiller davantage.

 Léa, son verre à la main, se pencha vers moi, espiègle.

 — Je tiens à te prévenir, Jérémy, j’ai tendance à beaucoup boire en soirée.

 Elle éclata de rire, et je ne sus quoi lui dire. Elle renchérit alors :

 — Je ne finirai pas mal, ne t’inquiètes pas.

 Elle se renfonça alors de nouveau dans le fauteuil, le verre au bout des lèvres. Moi aussi, je me renfonçai dans le fauteuil. Mais contrairement à elle, toujours à l’affut du moindre mot, prête à bondir dans la discussion, moi, je me laissai isoler. En même temps, c’était si agréable. Me laisser sombrer dans le cuir moelleux du fauteuil, se laisser amortir. Une fois là, je m’amusais à faire virevolter mon regard dans la salle, accorder mon attention aux détails. Les décorations incongrues, les bouteilles bariolées et à l’aspect toujours plus poussif, les visages divers… Et ce faisant, je croisais alors le regard de Candice. Elle semblait ennuyée, à peine intéressée par la conversation en cours. Quand nos regards se croisèrent, elle haussa légèrement les sourcils, et me délivra un léger sourire. Puis elle se replongea dans son ennui apparent.

 C’était une chose que je n’arrivais pas à saisir en elle. Elle semblait constamment ennuyée, blasée, comme si ce qui se passait autour ne l’intéressait guère, mais pourtant, elle semblait se délecter. Elle se baignait dans sa mélancolie avec un engouement inexistant et une joie presque perturbante. Tout ce qui se passait devant elle, elle le snobait avec un regard arrogant et désintéressé, mais un regard qu’elle arrivait à animer d’une certaine satisfaction sadique, comme si elle tissait un éternel échange joueur entre elle et l’ennui, comme si elle le mettait au défi de la tuer d’ennui. Et visiblement, ce défi la délectait au plus haut point.

 Elle avait un charme létal. Je trouvais cette attitude provocatrice, tellement attirante. Candice avait ce côté… Presque cendré. Hélas, après ce court moment où elle m’avait regardé, elle ne me vit plus du tout. Je m’en sentis presque privé. J’aurais aimé pouvoir encore croiser son regard. Quelque chose brûlait dans son regard, c’était presque comme sa première cigarette : Une bouffée définitivement corrosive, mais délicatement dangereuse et insidieuse. Son regard était corrosif.

Je me renfonçai alors dans le fauteuil, et continuai à faire virevolter mon regard. D’autres personnes, entre temps, étaient arrivées à la soirée, mais je ne leur accordai guère mon attention.

 Je me rappelai alors d’Emma, cette jolie fille à l’air si douce qui, de par sa seule présence, m’avait convaincue de venir. D’un rapide regard circulaire, je m’assurai qu’elle n’était pas dans la salle. J’espère qu’elle n’allait pas tarder.

 Soudainement, mon attention fut lentement aspirée vers la conversation, et ce pour une raison qui n’était pas anodine. L’ambiance s’était légèrement transformée. C’était plus lourd maintenant, et il y avait dans l’air quelque chose de presque nauséeux. C’était un invité que je ne connaissais pas qui parlait. Il avait un air surpris gravé sur le visage.

 — Ne me dis pas que tu l’as invité ? Dit-il à l’intention de Chris, avec un ton proprement insupportable.

 Chris, assis calmement, un verre dans la main, haussa les épaules, presque gêné.

 — Bien sur que si, fit-il presque comme un aveu. Qu’est-ce que tu aurais voulais que je lui dise ?

 L’invité se fendit d’un rire que je trouvai proprement misérable, et les autres invités se mirent à leur tour à jacqueter.

 — De qui il parle ? Fis-je à Léa.

 Elle tourna vers moi sa tête avec une lenteur presque assumée, et me dit d’une voix calme et imperturbable :

 — De Naomi.

 Je lui délivrai un regard insistant, pour lui faire comprendre que cela ne m’aidait pas à savoir de quoi il en retournait. Elle haussa alors les épaules, et fit :

 — C’est une fille de notre lycée. Elle n’a pas une très bonne réputation, elle n’est pas très appréciée.

 Ces mots sonnaient tout à fait creux pour moi. Au contraire, une forme d’indignation naissait en moi.

 — Pourquoi ?

 Léa se passa alors la main dans les cheveux, gênée.

 — Pour pas grand-chose, ça n’a aucune importance.

 A ce moment, j’ai compris que ce qui était arrivé à cette fille avait bien au contraire de l’importance. Et dans un sens, je craignais un peu de savoir quoi.

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Auteur : lecheveusurlalangue

Journal de SciencesPo Grenoble (Isère, 38) et de ses étudiant.e.s

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