Rencontres nocturnes

“Punks à chien”, “marginaux”, “squatteurs”. La déviance au sens de Becker, – c’est à dire toute attitude d’un groupe social qui s’écarte de la norme, ou du normal, au sens de la moyenne – est sanctionnée par un arsenal verbal tranchant. Facilement qualifiés, mais presque tout le temps incompris, qui sont ceux que l’on n’ose pas regarder, ceux que l’on ignore et qui ne suivent pas les conventions ? Rencontre dans un squat en marge du campus de Saint-Martin d’Hères.

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Photo d’illustration

22h30, la musique est étouffée mais audible et les basses révèlent l’activité humaine dans le secteur. Nous sommes dans une zone industrielle en marge du campus universitaire de Saint-Martin d’Hères. L’installation est discrète. Il faut se faufiler entre camions de livraisons et hangars, dans le noir complet, pour apercevoir au travers de grilles et de barrières un petit feu de joie. Autour, on distingue des carcasses de voitures et de la récup’ d’usine, des palettes et des objets métalliques. Trois personnes font face à une sorte de remise ou arrière salle d’un hangar et discutent en faisant griller des steaks et des pommes de terres. Ici ne figureront que des noms modifiés.

Ma présence n’est même pas remarquée. Je fais quand même les présentations et explique ma démarche : “un curieux, attiré par la musique”. On m’explique qu’ici c’est une fête privée. Un anniversaire. Mais très vite la situation se désamorce. Je suis le bienvenu si je suis pacifique. Marco, chapeau fièrement enfoncé sur la tête, m’invite à visiter. A l’intérieur la musique fait rage, du rock punk, mais la soirée semble à peine entamée. Petit buffet d’apéro, et discussions de canapé. Ici non plus, on ne remarque pas mon passage. Il m’explique que je peux rester, et me raconte :

“On fait ça régulièrement, aujourd’hui c’est un anniversaire mais souvent on organise des teufs. Je ne suis pas d’ici, mais la on profite, on est en famille tous ensemble, en paix. Tu es libre de rester avec nous, mais pas de macronistes ici. On veut du changement on en a marre, mais attention je ne suis pas anarchiste”

 

Il s’interrompt. Maria s’oppose. Elle affirme être anarchiste. Maria ne parle pas très bien le français. Elle est portugaise. Pour elle l’anarchisme est la solution, parce que non, ce n’est pas le “bordel” ou l’absence de lois. C’est l’absence d’autorité et la liberté, mais dans le respect. “Si ton cœur est bon et que tu respectes les autres alors ça fonctionne” dit-elle. Peu bavarde, elle s’arrête là et me demande de l’assister pour rouler une cigarette. Nous somme rejoints par Mehdi, la trentaine passée comme tout ceux qui m’ont adressé la parole jusqu’à maintenant. C’est lui le responsable du barbecue improvisé. “Encore un étudiant curieux ?” me demande-t-il, avant de renchérir :

“Ici on est tous des musiciens et des amateurs de son. On mix, et choisissons la musique. La c’est du rock, et un peu de tout, mais c’est parce qu’il est tôt. On compte rester là jusqu’au matin, la techno Hardcore, ou la Goa, ça réveille. Quand on monte des soundsystems, les jeunes comme toi viennent pour faire la fête. Moi j’ai eu une longue journée, j’ai participé aux “gilets jaunes” et je suis venu directement ici. Il y avait du monde à Grenoble, c’était beau à voir. Même si y’en a marre”.

Ma discussion est écourtée, je suis rejoint et on m’explique encore que c’est un événement privé. Je décide de partir, bien que ce fût dit en toute bienveillance.

Dans cet endroit, on fait la fête. Mais on discute aussi et la politique n’est jamais très loin, même si elle ne se fait pas en afterwork. La tolérance est le maître-mot. Pas un regard hostile, pas une question sur mes motivations. Jeune et vieux se côtoient, dans une ambiance fraternelle. Un exemple des luttes pour l’espace urbain, que Henri Lefebvre et David Harvey ont décrit comme une lutte contre les enjeux de dominations de la spatialisation. Une pensée sociologique qui souhaite montrer que les espaces déterminent nos comportements. Ici le lieu est détourné à des fins non-commerciales et récréatives. Problématique pour certains, libérateur pour d’autres.

Antoine Beau

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