Des ruses sociales au mépris de genre : Tribune contre le « droit d’importuner »

De cette tribune, Joakim Le Menestrel essaye de faire jaillir les pensées de deux sociologues et/ou philosophes que sont respectivement Bourdieu et Foucault à travers la notion de la « ruse sociale ». Ce seront ses armes dans son combat contre le « droit d’importuner ». Au travers de cette tribune, elles lui permettront de révéler et de dénoncer certaines représentations et normes sociales inscrites historiquement et culturellement dans nos sociétés.

Nos sociétés ont intériorisé des représentations résultant de la domination masculine et du patriarcat. C’est avec deux auteurs, Bourdieu et Foucault que je vais essayer de mettre en lumière un aveuglement, une ruse sociale voire, un négationnisme qui appartiennent à ceux qui défendent le « droit d’importuner ». Cela se traduit dans notre société à travers une domination comme obéissance directe ou indirecte sur autrui, comme oppression physique et morale, comme transgression atteignant la dignité personnelle, comme harcèlement fruit de répétitions transgressives.

De la normalisation et de la banalisation de ces actes, qu’ils aient lieu dans un métro, dans la rue, dans un théâtre, au cours d’une discussion, le voile de l’ignorance fait de l’histoire une source d’instrumentalisation : « cela s’est toujours passé ainsi, alors pourquoi l’interroger ». Baignant dans le mythe de la virilité, conditionné par l’omnipotence du patriarcat, l’assujettissement de la femme est historique et culturel.De la genèse, Dieu, si tant est qu’Il existe, dit à la femme : « J’augmenterai la souffrance de tes grossesses, tu enfanteras avec douleur, et tes désirs se porteront vers ton mari, mais il dominera sur toi ».

Considérant sincèrement le féminisme comme une lutte pour l’égalité des sexes en société, il n’a jamais été question de faire l’amalgame entre l’action consentante, demandeuse, respectueuse et la transgression, le harcèlement, l’insulte sexiste. La différence est factuelle et non interprétative.

 Seuls les individus qui le subissent parlent en connaissance de cause et savent dans quelle mesure ils ont vécu une transgression, une violence, une agression, un harcèlement.

En résonance avec l’actualité toujours brulante, une vague et un élan contestataire sur les réseaux sociaux dénonçant abus, mépris et harcèlement sexuel dont des femmes ont pu être victimes se perçoit dans une dynamique globale de lutte pour l’égalité sociétale des sexes. Permettant de relater ces cas par le biais de témoignages, les réseaux sociaux ont assurément permis à ces femmes de ne pas se sentir seules et d’amplifier leurs contestations.

 Cet élan semble évident puisque la Justice et le Politique n’ont pas agi efficacement pour résoudre ces inégalités de faits entre hommes et femmes, des inégalités qui persistent et semblent dorénavant profondément établies dans les mœurs sociales. 

Dénonçant ces pratiques machistes et misogynes de manière quotidienne, ces mouvements contestataires sont accusés par les adeptes du « droit d’importuner » de contrevenir et de court-circuiter la Justice. Il leur est reproché de créer un « tribunal médiatique », de faire de la « dénonciation publique », voire de participer et entretenir une « société de la délation ». Pour autant, souvenons-nous de Howard Becker et de sa conceptualisation de la déviance chez les Jazzmans aux Etats-Unis. En effet, sont institués dans une société des normes juridiques où les excès sont sanctionnés en droit. Également, sont établis des normes sociales découlant des valeurs communes dans la société.

Un individu se rendant à un carnaval sans déguisement serait soumis aux jugements d’autrui par non-respect de la norme sociale effective : celle de se déguiser. Un journaliste qualifié d’intolérant et donc de partialité, serait également soumis au jugement de ses pairs.

Mais rares sont ses comportements déviants de la norme sociale effective puisque contraints à la pression sociale, une action ou un comportement à tendance à se conformer. Analogiquement, des hommes, contrevenant au consentement d’une femme en effectuant un rapprochement physique se feront juger socialement comme déviant de la norme sociale effective qui est celle de respecter ce consentement. Ainsi, le tribunal médiatique, le jugement populaire ou la dénonciation publique sont sociologiquement présents en société depuis que les individus interagissent entre eux.

 Reprocher cela à des mouvements contestataires serait de l’hypocrisie voire du mépris social.

On pourrait considérer les mouvements « Me too » et « Balance ton porc » comme des mouvements veillant à ce que la norme sociale effective soit le consentement, le respect, l’écoute, la lutte contre les excès. Penser que ces mouvements contestataires soient en décalage avec la réalité, comme le pensent les personnes ayant signé la tribune « Pour le droit d’importuner », serait établir des comportements non-respectueux voir pénalement réprimés comme la norme sociale effective. En ce sens, « Me too » et « Balance ton porc » seraient donc des mouvements déviants. Dans cet aveuglement et ce voile d’ignorance, la normalisation du comportement jugé comme déviant devient chez les personnes qui défendent le « droit d’importuner » un comportement, une interaction sociale acceptée.

Pour autant, nous ne vivons pas dans une réalité où l’excès envers les femmes est réprimé. Ce qui est d’autant plus paradoxal, c’est que dans l’espace public, la permissivité d’un acte sans consentement ou d’une insulte sexiste n’est que peu réprimée socialement. Cela rend ainsi normaux et banals ces actes. Ces non-réactions, conséquences des abus ou excès envers les femmes dans l’espace public normalisent ces comportements que cultivent dès lors les personnes en faveur du « droit d’importuner ».

Ce courant pour le « droit d’importuner » se prétend d’un autre féminisme en qualifiant quiconque qui pourrait les remettre en question « d’intolérant » et « d’irrespectueux » envers la liberté d’expression.  Le discours tenu semble relater un apparent amalgame que pourraient faire des féministes entre « drague » et « harcèlement sexuel », entre « comportements tendancieux » et « agression sexuelle ». Il semble également expliquer qu’un homme qui intervient physiquement sur le corps d’une femme dans l’espace public sans consentement ne serait grave.

En ce sens, l’accent devrait être mis sur la réponse que les femmes doivent apporter. Le problème ne serait pas sur le fond concernant la manifestation d’actes qui ne devraient pas exister, mais sur la forme concernant la réaction des agressées.

Un peu comme si on l’on demandait à un cycliste d’avoir mal réagi face à un chasseur qui l’aurait importuné. La femme, selon cette conception, doit apporter une réponse forte dans le but de se défendre pour ensuite continuer sa vie comme si de rien n’était, banaliser encore une fois. Finalement, « oublier pour vivre », un euphémisme en somme.

La focalisation est mise en conséquence sur le consentement ou non de la femme et non sur le comportement de l’homme. Une position qui met en lumière une sincère et profonde ruse sociale.

De fait, entre amalgames du consentement et normalisation d’actes déviants, les promoteurs du « droit d’importuner » s’élèvent en défenseurs de la ruse sociale, légitimant ces actes et leur banalisation. Ils demandent aux femmes de se défendre et de sortir de leur position de « victime ». Cependant, le problème n’est-il pas ailleurs ? Ne faudrait-il pas se questionner sur l’origine et les causes de ces comportements, pour à terme, les expliquer et les endiguer plutôt que de déplacer le problème ou l’ajuster ?

Sociologiquement, les représentations sociales dont nous héritons ont évolué tardivement. Rappelez-vous : c’est seulement en 1967 que les femmes eurent le droit à la contraception ; en 1970 que « l’autorité parentale » fut reconnue ; en 1975 que « l’adultère » fut puni (la femme se rendant coupable du « crime » d’adultère était punie d’une peine d’emprisonnement de 3 mois à 2 ans, en revanche, son mari encourait pour cette faute une peine d’amende de 360 à 7.200 francs seulement si son adultère avait été commis au domicile conjugal). Et pour finir, c’est seulement en 1985 que le vote d’une loi relative aux régimes matrimoniaux pu donner le droit à l’épouse de choisir une profession sans le consentement de son conjoint. Dès lors, nos représentations sociales façonnées par la domination masculine s’établissent comme une ruse, comme une évidence sociale. Elles légitiment ces actions déplacées, agressives qui portent atteinte bien plus qu’à l’égalité, à la représentation de la femme en société.

Je mène ce combat depuis quelques paragraphes maintenant, afin de faire tomber l’aveuglement, le mépris et l’ignorance de ces individus qui banalisent et normalisent des actes devant être considérés communément comme déviants.

 Je perçois comme une résistance sociale, comme un devoir de critiquer ceux qui accentuent, pérennisent et légitiment les ruses sociales de nos représentations héritées historiquement et culturellement. 

 L’apologie de l’acte transgressif ou la liberté d’importuner ne peuvent être des valeurs de notre société dans la mesure où cela légitime la domination des dominants.

L’interprétation de ses actes comme tel est simple. Elle existe à partir du moment où la personne l’interprète subjectivement comme une atteinte à sa personne. Pardonnez ce pragmatisme, mais ce n’est pas pour autant que la séduction, la « drague », la courtoisie, les rencontres s’arrêterons. Le racisme est bien un délit et il a été combattu à la mesure de son acte. En effet, quel individu utiliserait de nos jours l’argument selon lequel en interdisant le racisme, les interactions et les différences de couleurs s’effaceraient. Alors à quoi bon rétorquer à la lutte contre ces transgressions et ces violences sexistes que la séduction disparaîtrait.

Pour conclure, l’idéologie dont témoigne ces adeptes du « droit d’importuner » s’impose comme vecteur de légitimation de la domination masculine. Il s’impose comme effet des ruses sociales résultant de notre conditionnement à certaines représentations sociales et culturelles. Il s’impose comme méconnaissance de leurs motifs et de leur véritable rapport au réel, dans le sens où ces individus ont intérêt à croire que leurs intérêts personnels sont universels.

Leur aveuglement et leur mépris vis-à-vis des femmes qui subissent ces actes au quotidien, dans la vie de tous les jours, en famille, avec leurs groupes de pairs, au travail, dans les transports ou  dans l’espace public, tendent à un « négationnisme » des réalités sociales et de notre civilisation. 

Joakim Le Menestrel

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