Entretien avec Jean-Charles Froment: La Semaine pour l’Egalité et contre les Discriminations en question

ENTRETIEN –Jean-Charles Froment, directeur de l’Institut D’Etudes Politiques de Grenoble, a accordé une interview au Cheveu Sur la Langue à l’occasion du lancement de la Semaine pour l’égalité et contre les discriminations. Il revient sur l’engagement, les objectifs et le rôle de Sciences Po Grenoble dans la lutte pour l’égalité.

Les enseignements magistraux et les conférences de méthode, notamment la sociologie dès la première année, ne suffisent-ils pas à sensibiliser les étudiants à ces problématiques d’égalité et de discriminations ?

Jean-Charles Froment. – La problématique des discriminations va au-delà de l’objet abordé par telle ou telle discipline dans le cadre d’un enseignement traditionnel. En plus de son caractère sociologique, cette question présente des dimensions économiques, juridiques, de politiques publiques et d’organisation institutionnelle. Une conférence de méthode et un cours en amphithéâtre sont, par définition, inscrits dans un cadre extrêmement contraint et limité dans le temps. Ils ne peuvent donc pas assurer un traitement exhaustif de toutes les problématiques sociétales qui peuvent se déployer. Un enseignement en sociologie peut apporter un certain nombre de clés de lecture et de connaissances sur les questions mais ce n’est pas suffisant. La logique s’inscrit bien au-delà d’un enseignement traditionnel.

D’où vient l’initiative d’instaurer une semaine pour l’égalité et contre les discriminations ? 

Jean-Charles Froment. – Il y a toujours eu à l’IEP un certain nombre de manifestations qui ont eu un lien avec les questions de discriminations et d’inégalités. Cependant, ces événements étaient traités de manière thématique et spécifique. Avec cette semaine, il s’agit d’inscrire ces actions dans un cadre cohérent et global avec une communication et un niveau d’information permettant d’avoir une vision transversale de ces questions. Par ailleurs, c’est une initiative purement locale qui ne vient pas seulement du personnel de l’IEP. Etudiants et enseignants-chercheurs ont conçus ensemble cette semaine en faisant appel à des expertises extérieures. C’est une vraie volonté propre à nos communautés assemblées, d’essayer d’organiser quelque chose de fort autour de cette question qui travaille aujourd’hui de façon importante nos sociétés.

Dans quel objectif ? Redorer l’image de Sciences Po Grenoble ou réellement changer les mentalités et les comportements ?

Jean-Charles Froment.- (rire) Il n’y a pas besoin de redorer l’image de Sciences Po Grenoble…

Je pense notamment aux dérives du Crit…

Jean-Charles Froment.- Ce n’est pas le comportement de quelques étudiants dans un cadre collectif propice à ce type de dérives qui va entacher l’image d’une institution… Au-delà de ça, il y a deux éléments essentiels. D’abord, il relève de la mission d’un établissement comme le nôtre d’avoir un fort engagement, que ce soit en termes de connaissances, de formation, d’information ou de sensibilisation de nos étudiants sur des problématiques qui travaillent la société. On est dans un Institut d’Etudes Politiques. On veut accorder une importance particulière à des questions essentielles à prendre en compte pour nos étudiants, tant en tant que citoyens que futurs professionnels. On observe d’une part que la sensibilité de nos étudiants à ces questions est inégale, certains manifestent une connaissance très partielle. D’autre part, quand on est jeune ou moins jeune, dans un certain contexte d’interaction, on ne se rend pas compte de l’impact que certains propos ou comportements peuvent avoir. Le Crit est un épiphénomène qui a une visibilité particulière, mais il y a aussi toute la problématique des réseaux sociaux qui, sous l’anonymat des publications, autorisent des choses, des propos qui ne peuvent pas être tolérées. On a aussi beaucoup d’étudiants et d’étudiantes qui au sein de l’établissement font remonter des situations qu’ils vivent comme des formes d’oppression. Ce vécu douloureux en a même amené certains à renoncer à leur formation. Donc c’est une problématique qui n’est pas seulement celle du Crit à laquelle nous sommes confrontés régulièrement et à laquelle nous devons apporter des réponses. Notre mission est d’accompagner nos étudiants pour qu’ils prennent conscience que ce ne n’est pas un jeu et que certains propos ou comportements flirtent voire dépassent le seuil de propos ou de comportements discriminatoires. Ce n’est donc pas une logique de sanction mais un engagement pédagogique de l’institution visant à mieux informer, mieux faire comprendre, mieux échanger et dialoguer autour de ces problématiques.

La semaine de l’égalité et contre les discriminations a soulevé des critiques de la part des étudiants : le caractère obligatoire des ateliers, l’organisation concentrée sur une seule semaine et le fait que la totalité des étudiants doivent payer les frais d’un groupuscule ne respectant pas les principes d’égalité. Comment répondez-vous à ces critiques ?

Jean-Charles Froment.-  – Vous en évoquez trois. L’organisation sur une semaine complète nous semblait de nature à donner une visibilité renforcée à l’engagement de l’institution par rapport à des manifestations ponctuelles pouvant apparaître diffuses. Cela peut se discuter. Je ne suis pas certain qu’il y ait une formule idéale ; en tout cas il fallait tester une nouvelle formule et celle-ci nous paraissait plus appropriée que les précédentes. De surcroit, il y a un cadre nouveau aujourd’hui : les semaines en autonomie, période pendant laquelle les étudiants sont dispensés de la très grande majorité de leurs cours. Ils sont donc plus disponibles pour participer à ces séances. On en fera le bilan à la fin de la semaine pour évaluer les avantages et les inconvénients et améliorer le dispositif pour les années à venir. Le caractère obligatoire est aussi lié au constat que j’évoquais. Quand on organise des manifestations éclatées sans incitations, ça a moins d’impact. Il y a différentes formes d’incitations : ici c’est une incitation par la contrainte à participer. Mais il ne s’agit pas de payer. On n’est pas dans une logique de sanction collective. Ça n’a pas un caractère afflictif. Ça n’est vécu comme ça que si l’on considère que la question des discriminations n’est pas une question sociétale majeure à laquelle tous les étudiants doivent être sensibilisés. Au contraire, je pense que c’est une vraie chance et une opportunité pour les étudiants de pouvoir écouter des experts de domaines différents parler de problématiques sociétales extrêmement importantes et de pouvoir aussi échanger autour de questions essentielles de l’analyse des politiques publiques comme celles de la démarche positive. Il n’y a rien de l’ordre de la sanction ou de l’injonction morale. La morale ce n’est pas notre travail. Par contre, il y a un certain nombre de valeurs auxquelles on croit. Un établissement comme le nôtre a une obligation d’information et de formation.

Peut-on réellement parler d’opportunité ? Une opportunité soit on la saisit soit on ne la saisit pas. De même, il est paradoxal de parler d’incitation contrainte…

Jean-Charles Froment-. Oui l’expression est paradoxale, vous avez raison, mais si on oblige, il faut se demander pourquoi ? On constate que si on procède différemment, seuls les étudiants les plus sensibilisés à ces questions seront présents. Ceux à contrario qui s’en détachent le plus, sans pouvoir parfois mesurer les conséquences de leurs comportements ou de leurs propos, vont s’abstraire de ces moments qu’ils vont vivre comme des contraintes. Il est de la responsabilité de chacun de considérer cette semaine comme une opportunité. On fait venir un ensemble de personnes à travers la projection de documentaires, un certain nombre de déambulations, de rencontres, de déplacements en ville afin de découvrir différemment les choses. Je pense que ce sont de vraies opportunités sauf si on se refuse à les considérer comme telles. Des étudiants à Sciences Po ont vocation à s’intéresser aux questions sociétales et la 3ème année est un moment particulièrement approprié pour aborder certaines de ces problématiques. Encore une fois, je ne situe pas cette semaine en réaction à tel ou tel problème à un moment donné. Nous avons la volonté et la responsabilité de prendre au sérieux ces questions et de proposer de façon modeste un regard collectif sur ces thématiques.

Outre l’aspect sensibilisation, des lois sanctionnent déjà le harcèlement sexuel, les discriminations et les injures racistes, sexistes ou homophobes. Pourquoi l’IEP a besoin de s’ajouter à ce cadre légal ?

Jean-Charles Froment.-  Encore faut-il que le cadre légal soit connu, intériorisé et intégré. Ce n’est manifestement pas le cas. Par ailleurs, on ne se situe pas seulement sur une question purement institutionnelle et juridique. On aborde ces questions sous des angles multiples. Cette logique est au cœur de l’identité de l’IEP. On se saisit d’un objet, la discrimination, et on essaie de la traiter sous l’ensemble de ses manifestations et de ses problématiques indépendamment d’une discipline a priori.

La réflexivité de l’institution va-t-elle assez loin ? Des étudiants se plaignent notamment des relations entre les élèves et les professeurs sur des problèmes de sexisme.

Jean-Charles Froment.-  C’est aussi pour ça que la Charte existe ! Elle permet aux étudiants de contacter la déléguée pour se plaindre d’autres étudiants, mais aussi d’enseignants. C’est un dispositif qui s’applique à tout le personnel et à tous les étudiants. Ensuite c’est vrai qu’une réflexion sur la formation des enseignants pourrait être menée. En revanche, le statut d’un enseignant du supérieur est un statut d’autonomie. Nous n’avons pas le droit réglementaire d’obliger un enseignant à suivre une formation. C’est interdit juridiquement. Mais au fur et à mesure de l’organisation d’évènements, de l’implication de certains enseignants, et de dispositifs diverse j’ai l’espoir que les choses changent. Après il est trop tôt pour en tirer un bilan. Il faudra peut-être 2 ou 3 ans pour observer un impact. Outre les propos tenus, il y a un travail énorme à faire sur des normes intériorisées parfois indépendamment d’une volonté ou de mots utilisés. Beaucoup moins palpables et conscientes, ces normes participent à la reproduction de rapports différenciés entre les femmes et les hommes. Les enseignants sont des vecteurs comme les autres de ces normes contribuant à pérenniser une certaine distribution des rôles dans l’espace social.

Après la marche de samedi contre les violences faites aux femmes, peut-on dire que Sciences Po Grenoble s’inscrit dans un mouvement global vers plus d’égalité et dont Sciences Po Grenoble serait à l’avant garde dans l’enseignement supérieur ?

Jean-Charles Froment.- Il est toujours un peu difficile de dire si on est à l’avant-garde ou pas. En tout cas, c’est un engagement institutionnel réel car ça fait partie des valeurs dans lesquelles on se reconnaît et qu’on entend porter dans notre formation. Hannah Arendt dit que la politique c’est traiter de la cohabitation du différent. Cela implique déjà de connaître, puis d’accepter et de penser la différence afin d’en faire le principe à partir duquel on fait société, on construit la citoyenneté. Nous défendons un modèle de société qui respecte les différences et assure une égalité entre tous.  C’est pourquoi nous luttons contre des formes de domination et de rejet des différences. De manière générale, je pense que le traitement de la différence dans le contexte d’une société de plus en plus fragmentée doit être au cœur des questions de l’enseignement supérieur. Certains établissements seront plus fortement engagés que d’autres, et je pense qu’à l’IEP de Grenoble pas mal de choses sont faites dans ce sens, même si on peut sans doute faire encore plus.

Propos recueillis par Aurore Dermagne (3A)

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Auteur : lecheveusurlalangue

Journal de SciencesPo Grenoble (Isère, 38) et de ses étudiant.e.s

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