Echange de sourires

Les 6, 7 et 8 mars la collecte annuelle des Restos du cœur s’est déployée sur tout le territoire français. A Saint-Martin-d’Hères, les habitués de l’association se sont retrouvés pour un moment d’échange et de solidarité.

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Ph. Camille Bouju

« Bonjour, c’est pour Les Restos du cœur ». Sourire jusqu’aux oreilles, flyers dans les mains, Nicole, 64 ans, s’avance chaleureusement vers ceux qui entrent dans les galeries du Géant-Casino. Dans ce grand supermarché de Saint-Martin-d’Hères, la collecte pour Les Restos du cœur a commencé, depuis ce matin 10 heures. L’équipe, de sept bénévoles, est répartie en trois points. Les caisses pour récupérer les dons sont au centre de la galerie et il y a des bénévoles aux deux entrées.

Il est 13 h 40, lorsque j’arrive prendre le relais. Le coordinateur, Didier, 73 ans, discute avec le chef de la sécurité. Les voix s’élèvent. Il y a un désaccord. « C’est inadmissible, c’est la première fois en huit ans que je vois ça ». Didier s’indigne : « Ils veulent qu’on prenne le moins de place possible, ils aimeraient qu’on parte. On dérange visiblement ! ». Visiblement, les responsables du supermarché pensent que l’association gène les clients. En ronchonnant, tous s’exécutent pour déplacer les caisses, dans le nouvel espace autorisé, étriqué.

Le vieil homme, au dos courbé et au crâne dégarni, revient embêté. Dévoué pour l’association depuis dix ans, Didier distribue des repas, dans Grenoble, tous les mardis et vendredis soir. « En fin de semaine, je ramène souvent des repas de chez moi, parce qu’il ne reste plu rien à donner à tout ces gens ». Depuis 2016, la loi anti-gaspillage oblige la grande distribution à distribuer les invendus alimentaires qu’elle jetait auparavant. Les associations comme le Secours Populaire ou Les Resto du cœur en bénéficient et grâce à cela, peuvent donner plus de dix millions de repas, aux plus démunis, tous les ans. Les magasins eux, ponctuent leurs donations en deux temps dans la semaine : le samedi et le lundi.

La main aux pâtes

Didier discute avec tous les bénévoles devant les caisses. Cet ancien professeur en faculté de sciences n’a pas sa langue dans la poche et pose des questions à tout le monde avant d’expliquer son engagement. « Les temps ont bien changé, moi je vis dignement, ma retraite de prof c’est amplement suffisant alors c’est normal d’aider ceux qui sont dans le besoin » explique-t-il en rangeant deux sachets de pâtes dans une corbeille verte.

Par moment, des gens donnent des sacs remplis de nourritures. Pâtes, riz, chocolat, conserves, il ne manque rien. Gêné certains ne savent pas trop à qui donner, où poser ce qu’ils ont acheté « Euh… on vous donne à vous ça ? C’est la première fois que je fais ça » interloque timidement un jeune homme d’une vingtaine d’année. Sous sa casquette, son regard s’illumine, lorsque tous lancent un « Merci beaucoup monsieur » traditionnel. Son paquet de spaghettis complète la caisse. Il faut la mettre de côté, elle est pleine.

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Ph. Camille Bouju

200 grammes, seize paquets de coquillettes, spaghettis et torsades de la marque Panzani. « 200 x 16, 3,2 kilos ! Bon… il va falloir faire mieux ». A chaque cagette pleine, on compte. La première collecte nationale a été organisée en 2005. Cette année, l’objectif de l’association, fondée par Coluche en 1985, est de dépasser les 8000 tonnes de denrées.

Comme la plupart des bénévoles en ce vendredi après-midi, Nicole est une habituée des collectes nationale. « J’aime bien l’ambiance, retrouver les bénévoles qui sont devenus des amis, et puis se sentir utile ça fait toujours du bien ». Cela fait cinq ans, qu’en plus de sa permanence hebdomadaire au centre de Saint-Martin-d’Hères, elle est fidèle au rendez-vous annuel au Géant-Casino. Devant le nombre de dons de pâtes elle s’agace en plaisantant. « Décidément les pauvres ne mangent que des pâtes il faut croire » s’exclame-t-elle, après un ultime don de penne bio. « Si seulement on leur donnait des sauces pour les accompagner » s’amuse-t-elle.

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Ph. Camille Bouju

Crampes aux zygomatiques

16 heures, c’est l’heure du roulement. Avec Nicole, on est envoyées à l’entrée de la galerie. Le but : interpeller ceux qui viennent faire leurs courses pour les inciter à donner. Du haut de son mètre 53, Nicole accoste tous les passants avec un large sourire. « Je vous laisse le papier, c’est super bien expliqué ! » leur lance-t-elle, avec un clin d’œil. Nicole est une boule d’énergie. Elle ne manque pas d’idées pour attirer l’attention. Chorégraphies, chansonnettes, tout y passe. Certains sourient, d’autres font mine de nous ignorer.

Une petite fille, aux cheveux bruns tressés s’approche. « Je peux avoir un papier moi ? » demande-t-elle. Elle agite le flyer en l’air et court vers sa mère qui pousse un caddie « Maman ! Maman ! C’est un concours pour gagner à manger ! ». Sa mère, rie, et promet de repasser en entrant dans le labyrinthe de rayons colorés.

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Ph. Camille Bouju

« J’ai mal aux pieds, pas toi ? ». Cela fait seulement deux heures que nous distribuons les tracts. Nicole se balance d’une jambe à l’autre. Le mal aux joues à force de montrer mes dents se fait sentir. Une dame replète arrive en marchant rapidement. Elle a l’air pressé. Nicole l’aborde « Bonjour, c’est pour Les Restos du cœur ». Elle s’arrête, revient sur ces pas et se plante devant Nicole. « Arrêtez de donner à tous ces flemmards, c’est à cause des gens comme vous qu’ils ne foutent rien. Vous leur donnez tout ! ». Une discussion agitée commence. Sans parvenir à avoir le dernier mot, Nicole peste et part faire un tour énervée.

« Quel culot ! Je ne souhaite à aucun de ces radins, égoïstes, fermés d’esprit d’être un jour dans le besoin » dit-elle tristement en revenant. Pour se changer les idées, Nicole parle de son mari, ouvrier, de sa fille de quarante-deux ans enceinte. Alors qu’elle commence à se calmer, le chef de la sécurité vient nous voir.

Silencieux, il nous observe avant de dire « Vous devez aller plus loin, vous êtes trop près des portillons, vous gênez les clients ! ». C’est le comble. « Vous voulez qu’on se cache aux sanitaires aussi ? » chuchote dédaigneusement Nicole entre ses dents. Heureusement, un groupe de jeunes garçons vient aider à déplacer les affaires. Quelques minutes plus tard, un couple tout sourire franchit les portes coulissantes. Ils agitent les mains. « Alors ça a été ? ». Nos mâchoires crispées se détendent. C’est la relève.

 

Camille Bouju

Auteur : lecheveusurlalangue

Journal de SciencesPo Grenoble (Isère, 38) et de ses étudiant.e.s

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