L’Iran et la Russie : entre méfiance et intérêts convergents

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Réhabilitée à la lumière de la campagne en Syrie, la relation qui unit la Russie et l’Iran est complexe. Fruit d’une histoire commune mouvementée, la relation irano-russe s’est vu transfigurée par la Révolution islamique et l’effondrement de l’URSS, deux évènements qui ont façonné la perception des deux acteurs d’un environnement régional demeuré particulièrement instable.

Le poids de l’héritage historique (1828-1979)

À l’instar de toute relation, l’héritage historique qui pèse sur les épaules de deux nations et de leurs dirigeants joue un rôle prégnant sur la nature de ce qui les lie. Entre l’Iran et la Russie, c’est le Caucase qui constitue un legs pesant. Cet espace géographique a pendant de longues années servi de frontière physique entre les deux entités. Dès la fin du 18ème siècle, le Caucase du Nord devint le lieu de violents affrontements, à commencer par le développement de velléités indépendantistes, dont la guerre sainte menée par Sheikh Mansur est l’exemple le plus remarquable. La campagne menée contre ce dernier constitue le premier pas de la pénétration russe du Caucase, qui se concrétisera par l’annexion de la Géorgie en 1801.

La concurrence entre les deux Empires fut motivée de part et d’autres par des nécessités stratégiques : disposer d’une frontière naturelle face à son ennemi au Nord pour la Perse, et faire de la Mer Caspienne « un lac russe1 » pour la Russie. À la suite des deux Guerres russo-persanes, à savoir entre 1804 et 1813, puis entre 1826 et 1828, le traité de Turkmanchai acta la perte de territoires septentrionaux pour la Perse au profit de l’Empire russe, qui revendiqua sa souveraineté sur le Caucase jusque dans la région d’Erevan.

La défaite de la Perse, considérée comme une humiliation nationale2, fut suivie par le début du Great Game, à savoir la rivalité anglo-russe en Perse et en Asie Centrale. Pour les Britanniques il s’agissait de sécuriser les Indes en limitant l’influence russe en Perse et au Baloutchistan. À l’inverse, l’Empire russe s’efforçait de déstabiliser la Grande Bretagne et d’accroitre sa sphère d’influence en Asie Centrale, dans l’espoir d’atteindre les mers chaudes. Preuve supplémentaire du contrôle de la Perse par les Russes, en 1879, ces derniers constituaient la brigade des cosaques persans, seule force militaire organisée en Perse à la fin du 19ème siècle. Si cette brigade était théoriquement soumise au Shah, elle était de facto aux ordres de l’ambassadeur du tsar à Téhéran. Au terme d’une longue et sourde domination qui dura jusqu’à la révolution d’Octobre, la rancœur de l’Empire perse envers la Russie s’accentuera encore davantage lors de l’invasion anglo-soviétique de 1941, qui marquera autant la population que ses élites.

Néanmoins, tandis que le monde se bipolarise à la faveur des États-Unis et de l’Union Soviétique, la modernisation initiée par Mohammed Reza Shah Pahlavi en 1962 est soutenue par Moscou. L’URSS propose même à l’Iran de laider dans le développement du nucléaire civil. Les échanges commerciaux se densifièrent tandis que le Shah parvint à surmonter le syndrome d’encerclement dû à la rivalité anglo-russe. Preuve que le poids de l’héritage historique se fait parfois plus lourd dans les discours que dans les faits, les deux voisins développèrent des relations bienveillantes jusqu’à l’avènement de la révolution islamique.

Le khomeynisme comme fondement de la politique étrangère iranienne (1979-1980)

En 1979, alors que des manifestations massives renversent la monarchie, différentes factions aux idéologies variées s’affrontent. Parmi les protagonistes de cette lutte intestine, c’est le Clergé qui sort vainqueur et instaure sui generis la République islamique d’Iran. Si nombre des intérêts stratégiques de la monarchie demeurent, c’est une véritable rupture dans la façon dont l’Iran conçoit sa place dans le monde et dans son environnement régional. Longtemps partisan d’un statu quo dans l’équilibre stratégique de son environnement proche, le pays connaît une fièvre révolutionnaire qui transfigure son idéologie et change ipsofacto la relation qu’il entretient avec son voisin soviétique.

La politique étrangère ayant pour fondement l’idéologie de l’État qui la met en œuvre, la République islamique nouvellement créée eut tôt fait de repositionner ses pions sur l’échiquier, en accord avec une idéologie révolutionnaire antisioniste et antiaméricaine. Si d’aucuns chercheurs comme Clément Therme évoquent une « pathologie idéologique islamique » qui justifierait nombre d’actions menées par l’Iran sur la scène régionale, l’historien Pierre Razoux rappelle que la politique étrangère iranienne est polymorphe, et que : « LIran appartient à plusieurs systèmes régionaux qui s’insèrent dans des ensembles continentaux ou globaux3 ». Tandis que certains de ces systèmes perpétuent des intérêts économiques et géopolitiques, d’autres sont motivés par des intérêts idéologiques dont la gestion est verrouillée par un pan de l’establishement iranien.

Pragmatique à l’égard de nombreux enjeux, la République islamique se voit guidée sur d’autres terrains par une idéologie révolutionnaire. Autrement dit, la dimension réaliste de la politique étrangère iranienne n’infirme pas l’idéologie khomeyniste qui, pour prendre l’exemple de la relation entre Téhéran et Moscou s’établit sur une base antisioniste et antiaméricaine. Si le nouvel État révolutionnaire a prôné lors de son avènement la formule : « Ni Ouest Ni Est » destinée à poser les bases d’une relation plus équilibrée avec l’URSS, c’est en réalité le potentiel déstabilisateur de son voisin soviétique qui incitèrent les autorités iraniennes à durcir leur discours, craignant le soutien de Moscou aux rares communistes résistants. Néanmoins, l’enjeu des relations avec Moscou n’importe pas autant que celui des relations avec Washington. La puissance des États-Unis et l’histoire tumultueuse que les deux pays entretiennent placent le pays nord-américain comme vecteur principal de l’impérialisme, source de tous les maux selon le logiciel idéologique khomeyniste.

Du côté de l’URSS, on observe avec prudence les évènements qui conduisent à la chute de la monarchie, jusqu’au mois de mars 1979, où Léonide Brejnev déclare : « Nous saluons le triomphe de cette révolution qui a mis fin à un régime despotique et d’oppression qui avait fait de l’Iran un objet d’exploitation et une base d’appui de l’impérialisme étranger4 ». Si le Kremlin tente d’ériger en faire-valoir de l’anti-impérialisme cette révolution iranienne, peu d’articles à Téhéran relayent ces déclarations, où la prudence est de mise face au voisin soviétique.

Lutte sourde dans l’environnement régional (1980-1991)

L’ayatollah Khomeiny, pourtant en prise avec la difficile gestion de la prise d’otage de l’ambassade américaine n’envisage pas la normalisation des relations diplomatique avec l’Union soviétique dont l’intervention en Afghanistan est condamnée. Cette méfiance se renforce en septembre 1980, par l’invasion des forces armées du président irakien Saddam Hussein à l’Ouest de l’Iran. Alors que l’Union soviétique fournit plus de 80% de l’arsenal irakien et que de nombreux conseillers militaires sont placés dans les différents corps de l’armée irakienne, les autorités iraniennes considèrent improbable que cette offensive ait pu être mise en place sans un accord préalable donné par le Kremlin.

Parallèlement, la CIA, qui fournit en armes l’Iran à travers un montage clandestin, se donne pour but d’insuffler davantage d’acrimonie dans la relation irano-soviétique. De manière à s’attirer les faveurs de la République islamique, l’agence de renseignement américaine obtient d’un officier supérieur du KGB en clandestinité à Téhéran une liste d’une centaine d’agents soviétiques dissimulés en Iran. Lagence aura tôt fait de transmettre cette liste aux autorités iraniennes, qui en exécuteront la plupart. Si les Etats-Unis entretiennent un discours menaçant envers l’Iran pour satisfaire une opinion publique encore traumatisée par la prise d’otage de l’ambassade, le président Reagan poursuit à l’aide du Clergé iranien une lutte contre les forces communistes internes à l’Iran, de peur de voir le pays connaitre le même destin que l’Afghanistan. Il s’agit d’intimer les autorités iraniennes à considérer l’Union soviétique comme la principale menace à sa souveraineté.

Alors que le conflit entre l’Iran et l’Irak s’enlise dans une guerre de position meurtrière, l’Union soviétique accentue son soutien à Saddam Hussein. À défaut de prétendre à une confrontation directe, l’Iran entend mener une lutte d’influence face à son voisin soviétique. De manière à le déstabiliser, la jeune République islamique accueille sur son territoire plus de deux millions de réfugiés afghans qu’elle s’efforce de former à la doctrine khomeyniste, en opposition aux impérialismes soviétiques et américains : « Lidéologie transmise aux réfugiés afghans est simple : les deux superpuissances sont décadentes, moralement minées par le sionisme ; il n’y a quune force qui peut vaincre ce mal : la doctrine islamique de Khomeiny5 ». L’Union soviétique sait également le pouvoir destabilisateur d’une idéologie khomeyniste aspirant à l’universel. Elle craint que l’Iran parvienne à venir à bout de l’Irak, et que le Clergé fonde l’ambition d’exporter sa révolution dans les républiques musulmanes de l’Union soviétique, dont certaines sont de culture iranienne.

Une relation post-soviétique instable (1991-2012)

L’Union soviétique n’étant plus ; les relations diplomatiques entre la Russie et l’Iran s’améliorent cahin-caha, selon les priorités des autorités en charge. Alors que la Russie tente de se rapprocher des puissances occidentales, l’Iran sert de levier à la relation que le Kremlin tente de tisser avec les États-Unis. Au contraire, l’Iran est isolé dans son environnement régional et devient de plus en plus dépendant de la relation avec la Russie, dont l’influence dans l’espace post-soviétique est encore prégnante. La relation avec Moscou est sujette à d’intenses querelles intestines dans les arcanes du nezam6 iranien.

De plus en plus, la relation entre les deux pays devient dépendante des politiques extérieures américaines. À titre d’exemple, Mohammad Khatami, président de la République islamique de 1997 à 2005, tente durant ses deux mandats d’ouvrir l’Iran à un apaisement des relations avec l’Occident, en vain. L’évolution du système international et la remise en question des équilibres de puissance initiés par la politique américaine dans la région intiment l’Iran à se tourner vers la Russie, déséquilibrant encore davantage une relation déjà asymétrique.

Les deux mandats de Mahmoud Ahmadinejad consacreront cette dimension. Alors que la politique étrangère iranienne remet au goût du jour l’antiaméricanisme dès 2005, l’État donne une nouvelle impulsion à son projet nucléaire. Si l’establishment iranien compte sur sa relation avec la Russie pour faire face au désaveu du monde occidental, la politique adoptée par le Kremlin fait d’Ahmadinejad : « un levier russe pour obtenir des concessions de Washington7». Autrement dit, depuis 2005, si maintenir une relation cordiale avec Moscou est essentiel à la survie de la République islamique, cette relation est conditionnée par la Russie à des intérêts convergents. À titre d’exemple, le nouvel élan donné à la politique américano-russe par l’administration Obama en 2009 explique en grande partie le soutien russe à la résolution 1929 du CSNU qui ouvrit la voie à de lourdes sanctions contre l’Iran.

Une coopération conditionnée à des intérêts communs (2012-)

L’année 2012 marque cependant un tournant dans la relation qui lie les deux pays. Le gouvernement russe, qui cherche à diversifier sa diplomatie, entreprend de stabiliser la périphérie de l’espace post-soviétique en faisant dialoguer la République islamique avec l’Occident. Les résultats fructueux de ce dialogue permettent une levée partielle des sanctions et a fortiori, une coopération économique accrue avec la Russie. Comme l’indique le chercheur Nikolaï Kožhanov, cet accord : « ouvrait notamment la voie à la construction de six réacteurs nucléaires civils, à des accords sur les technologies d’exploitation des hydrocarbures ou à la réalisation de contrats d’armements, dont ceux concernant les missiles S-300, finalement livrés en 20168 ».

Preuve encore quil n’existe pas de rapports purement bilatéraux entre les deux États, l’arrivée au pouvoir de l’administration Trump a largement contribué à un rapprochement entre l’Iran et la Russie. Si les critiques à l’égard d’une Russie qui ne défend qu’en façade laccord sur le nucléaire iranien vont bon train à Téhéran, il n’en demeure pas moins que les deux pays se sont découverts des intérêts communs en Syrie. La Russie, qui dispose à Tartous d’une base navale issue de l’Union soviétique, a saisi l’opportunité du vide laissé par les États-Unis pour mettre un pied au Proche-Orient. La Syrie et l’Iran entretiennent quant à eux des rapports privilégiés depuis la révolution islamique et c’est logiquement que Téhéran est venue en aide à son partenaire syrien. Avec pour ennemi commun des groupes djihadistes minés par un manque de moyens et des querelles intestines, Bachar Al-Assad est devenu le maillon incontournable de la relation irano-russe.

Bien que le Kremlin ait vu d’un bon œil un engagement iranien qui poursuivait des intérêts similaires aux siens, il serait imprudent de considérer les deux célibataires stratégiques que sont l’Iran et la Russie comme des alliés. Premièrement, il s’agit de concevoir l’engagement iranien dans le cadre fixé par la Russie ; si le Kremlin tolère les provocations iraniennes menée envers Israël depuis la Syrie comme un moindre mal, elle n’accepterait probablement pas une quelconque escalade militaire qui nuirait à ses intérêts stratégiques. Deuxièmement, les deux pays considèrent l’obtention de contrats économiques comme une compensation à leur engagement en Syrie. Les grandes compagnies russes et iraniennes se font concurrence dans l’obtention de ces derniers et l’arbitrage syrien paraît de plus en plus délicat9. Finalement, alors que Téhéran nenvisage pas l’avenir de la Syrie sans Bachar Al-Assad, la Russie pourrait le permettre si les conditions l’imposent et que son successeur lui est favorable.

Bien qu’une alliance durable leur permettrait de tendre vers plus d’indépendance au sein d’un monde de plus en plus multipolaire, la relation entre Iran et Russie dépend largement du contexte international dans lequel elle s’inscrit. Alors qu’un partenariat de long terme bénéficierait aux deux pays, il est fort probable que les intérêts communs en Syrie se transforment en antagonismes. Structurée par l’imprévisible politique étrangère des États-Unis, il suffirait d’un point d’achoppement pour que la relation s’étiole, et que ressurgissent les fantômes du passé.

1 Atkin, Muriel, Russia and Iran, 1780-1828, The University of Minnesota Press, Minneapolis, 1980, pp.4-8.

2 À titre dexemple, l’article 8 ôtait aux navires Perses de naviguer sur la Caspienne et larticle 10 contraignait le Shah de signer les traités économiques que lEmpire russe lui proposait.

3 Pierre Razoux, « Quelques clés pour décrypter la politique étrangère iranienne », Hérodote 2018/2 (N° 169), p. 13-26.

4 Agence Presse Novosti, 2 mars 1979

5 Heiner Hug, « Iran’s Indoctrination of Afghan Refugees », Swiss Review of World Affairs, avril 1987.

6Nezam signifie « système » en persan.

7 Therme, Clément. Les relations entre Téhéran et Moscou depuis 1979. Paris, PUF, 2012, pp.127.

8 Kožhanov, Nikolaï. Alliance pragmatique entre Moscou et Téhéran. Le Monde diplomatique, mai 2018, p. 5.

9 Sinan Hatahet. Russia and Iran: Economic Influence in Syria. Chatham House: Middle East and North Africa Programme March 2019

Krasa Mira

Auteur : lecheveusurlalangue

Journal de SciencesPo Grenoble (Isère, 38) et de ses étudiant.e.s

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