Comment médiatiser la Coupe du monde au Qatar ?

Droits humains, écologie, corruption,.. les critiques liées à la Coupe du monde de football 2022 ne manquent pas, multipliant les appels au boycott. Que doivent faire les médias ? Entretiens avec Julien Lecot, envoyé spécial de Libération au Qatar, et Flavien Rosso, rédacteur en chef et responsable du service des sports du Quotidien de la Réunion, journal qui a décidé de boycotter la Coupe du monde. 

Du 20 novembre au 18 décembre 2022, trente-deux pays participent à la vingt-deuxième édition de la Coupe du monde de Football, au Qatar. Un événement planétaire, qui rassemble des habitants de chaque continent et sous le regard du monde entier. Des quotidiens locaux aux nationaux, tout le monde en parle. Les médias ont toujours couvert les événements ayant une aussi grande ampleur. 

Mais cette édition 2022 n’est pas comme les autres. Alors qu’elle est habituellement organisée en été, elle se déroule cette fois en toute fin d’année civile. Mais c’est surtout par son lieu d’attribution qui pose question: le Qatar. Pays plus petit que la région d’Île-de-France, il ne possédait aucune infrastructure pouvant accueillir cet événement lorsqu’il lui a été désigné, le 10 décembre 2010. Les critiques éthiques et morales liées à cet événement sont nombreuses. Une enquête du Guardian publiée en février 2021 avait révélée que plus de 6 500 travailleurs étrangers étaient morts dans les chantiers de construction des infrastructures pour la Coupe du Monde. 

De nombreuses critiques ont émané de la part de multiples sphères. Les appels aux boycott se sont succédés, comme nous le rappelions dans notre article sur le boycott de la Coupe du monde par l’AS de Sciences Po Grenoble. Les médias se sont également penchés sur la question du boycott. Ils se sont interrogés sur leur rôle, entre le choix de boycotter ou celui de montrer la réalité du terrain. In fine : comment médiatiser cette Coupe du monde ?

Évoquer les “à côtés”

“La mission d’un média est de se rendre sur tous les terrains afin de témoigner de la réalité.” C’est ainsi que débute l’édito Jérôme Cazadieu, directeur de la rédaction de l’Équipe. Comme la grande majorité des médias, le premier quotidien sportif national ne boycotte pas la Coupe du monde. L’ensemble de la presse généraliste nationale la traite elle-aussi. C’est le cas de Libération. Julien Lecot fait partie des journalistes envoyés sur place par le quotidien. Appelé quelques jours avant son départ pour le Qatar, le 15 novembre dernier, il évoque comment Libération pense traiter cette compétition : “On part avec Grégory Schneider qui suit l’équipe de France, Hala Kodmani parle des ‘à côtés’, et moi je fais un mélange entre les résultats des autres nations et ce qu’il se passe au Qatar pendant la Coupe du monde”.

Les “à côtés”, c’est le point principal qui distingue l’édition 2022 de toutes les autres pour Libération. “Il y a eu des débats en interne sur ce qu’on fait de cette Coupe du monde”, confie Julien Lecot. “Tout le monde n’était pas d’accord sur comment la traiter, mais tous approuvaient le besoin d’en parler. Ce qu’il en est sorti, c’est qu’on va parler de la compétition sportive, mais on va davantage soulever les problématiques qu’elle entoure et de ce qu’il se passe sur place”, précise-t-il.

Le Quotidien : le choix du boycott

Si la majorité des médias couvrent cette Coupe du monde, ce n’est pas le choix du Quotidien de la Réunion. Presse quotidienne régionale (PQR), journal avait annoncé le 13 septembre dernier ne pas couvrir l’événement à travers sa Une : “Sans nous. Au nom de ses valeurs, Le Quotidien boycotte la Coupe du monde 2022.” 

Flavien Rosso est rédacteur en chef et responsable du service des sports du Quotidien de la Réunion, média qu’il a rejoint en 2002. “La PQR couvre la Coupe du monde via ses pages nationales. L’idée est surtout de régionaliser. Pour les précédentes éditions, on avait quelques envoyés spéciaux”, explique le journaliste. 

Cette année, Le Quotidien a fait le même constat que les autres médias : ce n’est pas une Coupe du monde ordinaire, donc elle ne peut pas se traiter comme les autres. Le journal réunionnais s’est aussi demandé comment aborder l’événement, mais leur conclusion est différente des autres médias. “Il nous paraissait impossible d’envoyer quelqu’un et de parler uniquement de sport, vu le contexte”, évoque Flavien Rosso. “On pouvait envoyer quelqu’un pendant six mois et enquêter sur la situation au Qatar, mais notre journal possède des moyens limités. L’autre solution aurait été de faire moitié-moitié, entre couverture sportive et traitement des problèmes extra-sportifs. Mais j’ai considéré que c’était hypocrite. On sait que la Coupe du monde s’est construite avec la mort de milliers d’ouvriers. Ça me paraît difficile de s’extasier sur des buts et des reprises de volées quand on sait tout ce qui s’est passé autour. On ne peut pas dénoncer et s’extasier en même temps selon moi.”

Avec cette décision, Le Quotidien de la Réunion préfère donc ne pas relayer cet événement, dans le but de le remettre en question. “Paradoxalement, faudrait-il ne pas en parler pour que les gens en parlent ?” s’interroge Flavien Rosso. La Une du 13 septembre dernier du Quotidien a eu un impact médiatique fort. Tout le monde en a parlé, soulevant la question de la médiatisation de la Coupe du monde.

Amnesty International, organisation non gouvernementale (ONG) qui milite pour la défense des droits humains, a choisi de ne pas boycotter la Coupe du monde pour mettre en lumière tout ce qu’il s’y passe. Cela symbolise les deux visions qui s’opposent et ce à quoi ce sont interrogés l’ensemble des médias. Vaut-il mieux ne pas traiter la compétition, parce qu’en parler est en faire sa promotion ? Ou bien vaut-il mieux l’aborder afin de témoigner de la réalité des événements ?

Deux visions qui s’opposent

Le rôle des médias est d’informer. C’est à travers eux qu’ont été révélées les polémiques liées à la Coupe du monde, comme les soupçons de corruption ou les milliers d’ouvriers morts lors de la construction des infrastructures du tournoi.

“C’est notre devoir de journaliste”, partage Julien Lecot de Libération. “En y allant, il y a plein de choses à raconter en dehors du foot. Tous les regards du monde entier seront tournés vers le Qatar. Ça serait bizarre de ne pas en parler. Pour une presse nationale comme Libération, c’est une position qui n’est pas tenable.” Le journaliste souligne l’importance de se rendre sur place : “Pour moi, il faut en parler. Ça fait partie de l’actualité. Si on n’y va pas, comment aurait-on pu critiquer, montrer, dénoncer ? On a besoin d’y aller afin de pouvoir aller au-delà de tout ce qu’on entend. Si on n’en parle pas, qu’est-ce qu’on fait ? Comment on agit ? Est-ce qu’il faut laisser dire au Qatar ou à d’autres qu’ils ont raison ?”

Malgré le boycott du Quotidien de la Réunion, Flavien Rosso partage cette analyse : “Pour un journaliste, ne pas rendre compte d’un événement est une défaite, car notre rôle est de voir, et donner à voir.” Le chef du service des sports apporte une précision concernant la décision de son média : “Le boycott ne concerne que la question sportive de la Coupe du monde. Si pendant la Coupe du monde il y a des actualités extra-sportives, on en parlera. Par exemple, si des supporters interrompent un match en déployant des banderoles militantes, on en parlera.”

Un réveil des consciences

Face aux multiples critiques qui fustigent l’émirat, la défense du Qatar consiste principalement à botter en touche et à dire qu’il s’agit de fake news. Le pays hôte contrôle particulièrement son image, notamment lorsque les yeux du monde entier sont rivés sur lui. Ce n’est pas la première fois qu’un événement sportif crée la polémique par son lieu d’organisation. C’est l’angle principal de l’édito de Jérôme Cazadieu, directeur de la rédaction de l’Équipe qui soulève la question suivante : “Faut-il boycotter une compétition internationale lorsqu’elle est organisée par un pays qui ne respecte pas les règles démocratiques ? ». Coupe du monde 1978 dans l’Argentine du dictateur Videla, Jeux olympiques d’été 2008 à Pékin, ceux d’hiver à Sotchi en 2014… les exemples sont nombreux.

À l’Équipe, trente journalistes couvrent la Coupe du monde. Jérôme Cazadieu assure toutefois qu’ils ne détournent pas le regard des sujets qui pourraient fâcher le comité d’organisation de la FIFA, comme la récente polémique des brassards inclusifs “One Love” qu’a bannis l’instance sous menace de sanctions.

En février dernier, l’Équipe est allé couvrir les Jeux olympiques d’hiver à Pékin. Des journalistes avaient pu rencontrer la joueuse de tennis Peng Shuai, qui était mystérieusement portée disparue. Le journal qualifie cet entretien de “lunaire et dérangeant (…) laissant clairement entrevoir qu’elle était plongée sous l’emprise du pouvoir chinois.” “Aucun de ces témoignages ou de ces enquêtes n’aurait été réalisable sans la présence de nos reporters sur le terrain”, assure Jérôme Cazadieu dans son édito. Pourtant, c’était la première fois qu’un média étranger rencontrait et donnait des nouvelles de la joueuse. 

Directeur de la rédaction du Quotidien de la Réunion, Flavien Rosso nuance cet argument. Lui aussi a couvert, par le passé, des compétitions sportives se tenant dans des pays où les droits humains ne sont pas respectés. “Est-ce que la situation a réellement évolué depuis ?”, questionne-t-il. “Au Qatar, les journalistes auront-ils tous les accès ? Pourront-ils travailler comme ils le voudront ? Je ne pense pas”. Par expérience, le rédacteur en chef craint un autre élément : “Quand l’événement sportif démarre, l’euphorie l’emporte. Il devient alors compliqué de s’intéresser à ce qu’il se passe autour. J’ai peur que le foot l’emporte sur tout.”

Ecrit par Thomas Delaunay.

Auteur : lecheveusurlalangue

Journal de SciencesPo Grenoble (Isère, 38) et de ses étudiant.e.s

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