Un rêve de mon Papy, mort dix ans avant ma mastectomie.

Sous anesthésie j’ai rêvé du pain.
Pas les masses de baguettes sur les planches d’acier trempé qui peuplaient maintenant mes journées de travail, mais celui que je faisais avec mon Papy. Celui qu’il m’avait appris à faire.
Ma peur en flashs. Stress partout. Impossible de desserrer les poings.
Dans le rêve l’opération avait déjà eu lieu. Mon torse était plat. Elle avait même eu lieu depuis
longtemps, car le vent faisait battre une chemise de lin contre ma peau sans réveiller la moindre douleur post-opératoire. Puis les bourrasques ondulaient les bras de blé, me suppliant de m’approcher pour une nouvelle étreinte.
Je n’avais jamais fait ça avec Papy en réalité, séparer le bon grain de l’ivraie, mais je le faisais
néanmoins sans hésitation et en instillant déjà aux grains la notion qu’ils seraient bientôt du pain.
Leurs enveloppes murmuraient une infime caresse rugueuse au creux de ma paume. Non loin, Papy faisait la même chose. Quand il s’orientait correctement, le vent me renvoyait une odeur longuement oubliée : sa Cologne mélangée au renfermé de la grange dans laquelle il passait ses journées. Une fois mon poing rempli de grain, je l’ai porté à mes narines. L’odeur de Papy s’est mêlée au rougeoiement des grains, qui sentaient comme s’ils savaient qu’ils allaient être cuits.
Peur, terreur. Envie de m’accrocher à quelque chose.
La cuisine s’est imposée à nous. Coup de poing après claque du plat de la main, la farine
fraîchement moulinée était incorporée au reste de la pâte. Ça, je l’avais fait toute mon enfance.
Mais on faisait du pain au tout début du monde. Alors Papy me remontra comment plier la pâte pour y incorporer de l’air sans la malmener. Mes mains de bébé étaient au creux des siennes, ridées et tâchées comme elles l’avaient été le dernier jour de sa vie.
Doucement, il reprit le laïus pseudo-catholique qu’il me servait à cette étape-ci de la recette.
Je me tendis, attendant la mention de mon dead name.
-Tu vois, Jules…
Soupir de soulagement. Vague d’endorphines. Les paupières s’alourdissent.
-Dieu a trouvé tant de joie dans la création qu’il a voulu nous laisser y participer : au lieu de nous donner des fontaines de vin il nous a donné la vigne. Au lieu du pain, le blé…
La pâte pétrie, formée, nous étions près du four de pierre. En hiver, c’était ma partie préférée : je pouvais regarder le pain cuire et me réchauffer le visage en même temps.
-Ça va prendre quelques heures seulement, me dit Papy avec un ton professionnel qui ne lui
appartenait pas.
Une main d’infirmière sur mon épaule. Il s’approcha du plateau couvert de miches à moitié formées. Nausée de retour. Je me suis interposé entre Papy et le four.
-Arrête !
-Quoi ?
-J’ai peur ?
-De ?
-Que ça change…
-T’es fou, toi. C’est le but. Quand la fournée de pain part au four, tu crois qu’elle pense : OH NON. J’AI PEUR D’ÊTRE DU PAIN. AUTANT RESTER PÂTE QUELQUES MINUTES ENCORE, AU CAS OÙ ? Tu crois qu’elle pense ça ?
J’ai secoué la tête.
-Elle a hâte de devenir du pain.
-Même pas, marmonna-t-il.
C’était encore la mauvaise réponse. Mais c’était proche. Je me suis écarté. La fournée est partie sur la pierre. Sans me brûler, j’ai pu coller ma joue à la porte rouillée. La chaleur était incroyable ; la vision fascinante.
A côté des pains à demi-formés, on me faisait rouler vers la salle d’opération. J’étais allongé sur le lit en forme de baguette, encore inachevé.
-Ça va ? Me demandait Rosalie tant qu’elle pouvait encore être là et me parler, tout en sachant que j’étais trop défoncé pour répondre.
J’ai quand même tenté, mes lèvres informes, ma bouche pâteuse. Mais on n’était que deux à savoir comment j’allais vraiment.
La fournée de pain et moi pensions la même chose : JE SUIS AU CHAUD ET JE VAIS
M’ENDORMIR.

écrit par Margot Pouvesle

Auteur : lecheveusurlalangue

Journal de SciencesPo Grenoble (Isère, 38) et de ses étudiant.e.s

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