Dans l’aube naissante

La lune brillait haut dans le ciel. Les feuilles des arbres bruissaient au rythme calme d’une tempête. Cela faisait des heures qu’il s’était aventuré dans ces bois sombres, poursuivi par des villageois enragés. Face aux fourches qui s’alignaient avec colère, il avait fui. Perdu en pleine nature, son corps meurtri des coups reçus avec violence le lançait. Une pierre déchira sa peau quand il chuta malencontreusement. Les mains tachées de boue, de sang et de larmes, il était épuisé.  Silencieusement, glissant dans ses pensées comme les sanglots sur ses joues, la solitude le trouva. Lorsqu’il atteignit l’orée de la forêt, il s’émerveilla du jardin s’étendant en contrebas, piqué de roses chatoyantes. Un immense château se découpait dans l’aube naissante.   S’aventurant sur cette propriété fantastique, un air chargé de parfum l’accueillit. Il vida de ses poumons l’odeur rouillée de la forêt pour se gorger de courage, et poussa la porte du palais qui s’ouvrit dans un grincement vieux de cent ans.

* * *

La clarté matinale éclairait les murs de pierres balafrés du hall d’entrée. La porte referma lourdement derrière et la température chuta en écho. Les cristaux d’un lustre bougeaient au son de pas qui traversaient l’étage du haut, accompagnant les bruits de griffes raclant le sol. Il essaya d’ouvrir la porte, en vain. Un souffle chaud caressa sa nuque, un halètement bestial résonnait dans la pièce. Il découvrit tout d’abord un museau roux, puis une crinière dorée, absorbant toute la lumière pour la réfléchir, comme si elle était tressée de soleil. Enfin, il rencontra des yeux verts à la pupille transversale, mouchetés d’or. Un regard vibrant, animal – merveilleux, où il décela de la curiosité humaine. La bête était énorme, fière propriétaire des lieux, mi-lion mi-renard. Une voix gronda dans sa tête. Un visiteur. Que c’est rare. La créature s’adressait directement à son esprit, ronronnant.  Je suis la Bête. Il se présenta à son tour. “Je suis Beau”. La Bête secoua sa crinière en glapissant. Elle riait. Tu es bien arrogant pour un homme. Il rougit – il s’agissait seulement de son nom. L’un n’empêche pas l’autre. Tu peux rester ici autant que tu le voudras. La seule condition, c’est l’obéissance que tu me dois.

Beau n’avait aucune envie de se soumettre à son autorité mais il n’avait pas le choix. Lui qui rêvait de liberté, il était de nouveau dans les mains d’une autre. La Bête se retira dans ses appartements au deuxième étage, laissant à Beau le premier à sa convenance. Il y trouva une chambre richement fournie, agréable et chaleureuse, chassant sa tristesse. Toujours à vagabonder de village en village, ostracisé pour hérésie, Beau n’avait jamais eu de foyer ni de famille. Il avait essayé d’aimer, des tentatives couronnées d’échecs et de pleurs. Il avait étreint ses compagnes avec passion jusqu’à ce que leurs histoires prennent fin. Il est dur de se complaire avec si peu. Dans ce lit confortable qui pansait son cœur blessé, il ferma les yeux sur cette pensée qui le hantait, s’endormant avec la folle espérance qu’un jour la Bête deviendrait une amie.

* * *

Beau découvrit son secret par hasard, un jour où il brava ses ordres. Il profita de son absence pour se faufiler au deuxième étage. La curiosité le poussait à en apprendre plus sur son hôte avare en conversation. Ses nuits étant entrecoupées de scènes cauchemardesques où la Mort régnait à ses côtés ; il avait besoin de se changer les idées. Il pénétra dans une bibliothèque, la plus majestueuse pièce qu’il lui fut donné de voir. Glissant sa main sur les boiseries finement sculptées, il buta contre un livre à terre. Il l’ouvrit, intrigué de ne voir aucun titre. Un sourire naquit sur ses lèvres qui s’agrandit au fil des pages. Il venait de trouver la réponse à ses ambitions.

D’après le livre, la Bête était une princesse maudite par une fée pour avoir refuser de lui offrir l’hospitalité quand elle lui avait été demandée. Changée en créature féroce, elle avait passé les premières années à dévorer tout être se présentant à son château avant de s’apprivoiser. Elle attendait désormais sa délivrance dont la clé tenait en un baiser de l’être aimé. Beau se convainc qu’il pouvait l’être. S’il possédait une reine, il pouvait tout avoir.

Il entreprit de la séduire. La Bête, réticente au début, ne voulait pas rester avec lui. Il la sentait fébrile à l’idée de voler de précieux instants à un tel homme. Finalement, elle s’habitua à sa présence, la requérant ensuite pour ne plus s’en passer. Ils partageaient leurs repas, leurs jeux et leurs histoires. Il sut qu’il l’avait conquise quand elle l’invita à une danse. Il se présenta vêtu de ses plus beaux atouts. Dans ces vêtements cousus d’or et de pierres précieuses, il était magnifique, une beauté à l’épreuve du temps, immortelle. À la fin de cette valse improvisée où il supportait difficilement le poids d’une si grande bête, Beau voulut offrir un baiser à cette grosse tête de renard qu’il devinait être sous son charme. Les yeux de la Bête brillaient d’un éclat animal. Il attendit sa réponse, étourdi de désir à l’idée de ce qu’il adviendrait ensuite. La Bête consentit à sa volonté. Beau effleura de ses lèvres son front roux de fourrure.

À sa grande déception, rien ne se passa. Il étouffa un juron. La Bête lui demanda ce qu’il avait, consciente du changement dans l’attitude de son cavalier. Il ne répondit pas et lâcha la créature, fou de rage à présent. Cet échec ne voulait dire qu’une seule chose.

Tu croyais que je t’aimais ? Il sursauta en entendant la Bête exprimer ses pensées. Il se retourna vers elle, étincelant de colère. La Bête quant à elle, ronronnait d’amusement. “Pourquoi ne m’aimes-tu point?” Elle s’étira dans un mouvement félin, faisant claquer ses griffes contre le sol de marbre. Il y a bien longtemps que j’ai perdu tout désir pour les hommes. Ces êtres si fragiles, j’en ai trop dévoré pour continuer à les aimer. La Bête avait pourtant participé à son jeu. Les poings serrés, il attendait une explication pour son temps perdu, gaspillé. Un frisson lui parcourut l’échine quand elle lui donna une réponse inattendue. C’est toi qui as joué au mien. Il voulut quitter cet endroit maudit, la fureur coulant dans ses veines. Il n’eut pas le temps d’atteindre la porte qu’il s’effondra, pris de tournis, le corps trop lourd pour avancer, la voix de la Bête résonnant de danger dans son esprit. Sais-tu, mon Beau, que je possède un miroir me révélant la vraie nature de ce que nous sommes? Il m’a montré qui tu étais.

Beau, au sol, entendait la Bête se rapprocher. Le  bruit de pas lourds disparut. Terrifié, il se redressa pour la distinguer. La créature devant lui avait dépouillé sa peau de bête pour révéler une femme d’une rare beauté. Ses longs cheveux roux tombaient en cascade sur sa robe dorée, encadrant un visage au regard vert moucheté de magie. Un être déplaisant, cruel, poursuivi pour des crimes d’une violence bien humaine. Elle se pencha pour caresser sa joue avec une douceur indéfinissable. Son sourire la rendait éblouissante. Jamais Beau n’avait aussi mal porté son nom. Je t’ai donné une chance, mon tout beau. Tu pouvais prouver ta valeur, corriger tes actes passés. Au lieu de pitié, tu n’as eu qu’orgueil et avidité. Tu as voulu te jouer de moi. Tu as voulu entrer en guerre, mettre à feu et à sang ces terres. Tu as rêvé de puissance, ô mon arrogant. Tu as rêvé de meurtres.

Beau était pétrifié. Connaissait-elle tout de lui et de ses crimes, de cette enivrante folie qui le poussait à vouloir toujours plus de violence, à ne jamais être satisfait, lui dérobait la vie d’êtres à sa convenance? Dès que tu as posé le pied dans ma demeure, j’ai senti sur ta peau le sang d’autres que toi. Beau avait fui ce village enragé qui demandait vengeance. Elle enleva sa main et se redressa de toute sa hauteur, reine prétentieuse, arborant un sourire d’une cruelle splendeur. À embrasser la Bête sans passion, tu en retrouves la malédiction. Adieu, mon tout beau.

Beau voulut hurler, la dévorer à son tour. Aucun son ne sortit de sa gorge. Ses membres ne lui appartenaient plus, raides. Elle le laissa seul avec les esprits qu’il avait arrachés, ceux qu’il avait vainement séduits pour mieux les détruire. Tant de vies prises dans le sang qui aujourd’hui assistaient à sa fin. La colère dans ses veines se figea finalement dans une rage éternelle.

* * *

Dépourvue de sa lourde fourrure, elle marchait d’un pied léger dans les couloirs de son palais. À chaque pas, les lieux recouvraient leur magnificence d’antan puis se flétrissaient quand elle s’éloignait, emportant avec elle tout son enchantement. Ce château serait de nouveau à l’abandon, jusqu’à ce que quelqu’un vienne rompre le sort.

Riant de son tour, la fée s’envola, laissant derrière elle un palais en décrépitude. En son cœur, isolée du reste du monde, trônait une statue d’une arrogante beauté.

écrit par Aure Demangeat

Auteur : lecheveusurlalangue

Journal de SciencesPo Grenoble (Isère, 38) et de ses étudiant.e.s

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