Caisse №3

Mercredi.


Il s’appelle Johan, il a neuf ans, et ce matin, comme tous les matins, il va acheter une baguette
de pain au Intermarché le long du boulevard Gambetta. Comme tous les matins, il passe à la caisse n°3 où il sait qu’il sera servi par une dame au joli sourire. Johan aime beaucoup cette dame qui a toujours un mot gentil à lui adresser et, quand il n’y a personne qui regarde, elle lui glisse un petit bonbon dans la main. Quand Johan part de chez lui le matin, personne n’est réveillé dans le petit appartement où il habite avec sa famille. Cette dame au joli sourire est la première personne avec qui il échange quelques mots et la seule personne de la journée qui lui témoigne de la gentillesse et de l’attention. Johan a toujours rêvé d’avoir une maman comme cette dame. Il imagine rentrer le soir et trouver un bon repas chaud, une maman prête à le câliner et à le border dans son lit quand vient l’heure de se coucher. Johan, quand il rentre chez lui, il est seul. Aucun repas chaud, aucun câlin, pas de lit bordé. Alors Johan attend avec impatience son expédition matinale pour voir cette gentille dame. En général, il arrive dès l’ouverture du magasin afin d’être sûr qu’il n’y ait personne et ainsi pouvoir rester plus longtemps en caisse. Ce matin il est seul et la dame en profite pour échanger quelques mots avec lui. Elle lui demande comment il va, si à l’école tout se passe bien. Johan lui répond timidement mais se sent aimé. Avec son beau sourire aux lèvres, la dame lui tend son ticket de caisse et un bonbon dissimulé dessous. Johan déballe son bonbon avant de se diriger vers la poubelle pour y jeter l’emballage et le ticket de caisse. Avant de se débarrasser de ce dernier, il y aperçoit, écrit en tout petit, six mots auxquels il n’avait jamais fait attention auparavant : « Vous avez été servi par Mélanie ».


***


Elle s’appelle Mélanie, elle a quarante ans, et ce matin, comme tous les matins depuis six mois,
elle est partie pour une journée de travail, debout derrière cette caisse n°3. Depuis quelques semaines déjà elle ressent une fatigue constante et des douleurs dans les articulations. Monter ses quatre étages le soir après le travail est devenu une épreuve. Elle a l’impression de soulever des poteaux à chaque marche. Mélanie ressent aussi une fatigue oculaire agrémentée de temps en temps par des grosses migraines. Pourtant elle n’a pas l’impression que sa vue perd en acuité mais que, au contraire, ses lunettes de vue deviennent de moins en moins indispensables.
Lors des longues heures passées derrière sa caisse n°3, Mélanie se met avec plaisir au service
des client.es et prend son métier tellement à cœur qu’elle a commencé à apprendre les prix de tous les produits afin d’être plus efficace lorsqu’il y a une erreur en caisse. Mélanie affiche toujours son sourire chaleureux, que le client ou la cliente soit agréable ou non. Célibataire aguerrie, elle voit dans les client.es un moyen de déverser toute la bienveillance et la gentillesse dont elle déborde. Elle apprécie particulièrement un petit garçon qui vient tous les matins acheter une baguette de pain. Un jour elle lui a demandé son prénom, et depuis elle rêve d’avoir un petit Johan chez elle, qu’elle borderait le soir et à qui elle ferait des bons petits plats chauds. Au lieu de ça, quand elle peut, elle glisse un bonbon dans sa main.

Ce matin, Mélanie ressent une fatigue encore plus intense que les autres jours et depuis hier
une tâche grise est apparue sur sa main gauche. Elle a tenté de la faire disparaître ce matin sous la douche en pensant que c’était une tâche d’encre, mais impossible de la faire partir. Mélanie commence à penser que sa fatigue permanente, ses jambes lourdes, et maintenant cette tâche grise, ne sont pas bon signe. Elle décide qu’elle ira chez le médecin samedi, jour de congé. Elle a trois jours à tenir et après elle demandera un arrêt de travail d’au moins une semaine et elle pourra en profiter pour proposer au petit Johan de venir prendre le goûter chez elle. Cela fait longtemps qu’elle a envie de le faire mais elle se dit toujours qu’elle n’a pas assez de temps. Si elle obtient un arrêt de travail du médecin elle n’aura plus d’excuse. C’est décidé, demain elle lui proposera. La journée vient de s’achever et l’état de Mélanie ne s’est pas amélioré. En fin d’après-midi elle a croisé son patron qui l’a regardée un moment avant de lui dire cette phrase étrange mais dont elle était très fière : « Vous êtes notre meilleure recrue depuis un moment Mélanie, même Véronique était moins efficace ». Véronique, Mélanie ne l’a jamais connue mais ses collègues lui ont raconté les circonstances étranges de son départ. Elle travaillait à la caisse n°5, et le patron passait régulièrement la voir avec un sourire satisfait aux lèvres pour lui dire combien elle était efficace. Et puis un matin, Véronique n’est pas venue travailler et à la place de la caisse n°5, une caisse automatique avait été installée pendant la nuit. Le patron avait expliqué que Véronique avait malheureusement déménagé dans le sud et qu’au lieu d’embaucher quelqu’un d’autre, il avait préféré investir dans une caisse automatique. Et depuis, personne n’avait eu de nouvelles de Véronique.


***


Jeudi.

Lorsqu’elle descend ses escaliers ce matin, Mélanie réalise que ses jambes sont de plus en plus
rigides et que les plier et les déplier devient de plus en plus dur. La tâche grisâtre s’est étendue à toute sa main et Mélanie a l’impression d’y discerner des chiffres, un peu comme un tatouage. Une chose étrange s’est aussi produite au petit-déjeuner tandis qu’elle attrapait son paquet de céréales dans le placard du haut de sa cuisine. Au moment où le paquet est passé au niveau de son visage, sa vision est devenue floue un court instant et un « bip » a retenti dans cette cuisine d’habitude si silencieuse. Mélanie a descendu deux étages mais elle hésite à aller plus loin. Elle se demande si elle ne ferait pas mieux d’aller chez le médecin directement au lieu d’aller travailler, mais la perspective de pouvoir proposer au petit Johan de venir goûter chez elle lui donne la force de continuer. Il est l’enfant qu’elle a toujours rêvé d’avoir. Son rendez-vous médical attendra samedi.


***


Comme tous les matins, Johan se dirige vers la caisse n°3 et retrouve celle qui, désormais il le sait, s’appelle Mélanie. Le sourire de Mélanie lui semble fatigué mais il est tout de même ravi de la voir. C’est alors que Mélanie lui fait une proposition qui le laisse béat : « Veux-tu venir prendre le goûter chez moi dimanche ? Tu peux demander à tes parents ce soir et me donner leur réponse demain ! ». Johan n’en croit pas ses oreilles et s’imagine déjà entrer dans un palais de merveille où Mélanie y est reine et où les murs sont faits de cookies et les meubles en guimauve. Il a l’impression qu’un univers des possibles s’est ouvert devant lui et que le paradis l’attend au palais de Mélanie. Il est déjà tellement haut dans les nuages qu’il n’entend pas les dernières paroles que Mélanie lui adresse d’une voix bien différente de celle de d’habitude : « Merci pour vos achats et à bientôt »


***


En fin d’après-midi, Mélanie aperçoit son patron qui se dirige vers elle. Comme la veille, il l’observe un instant en se frottant les mains de satisfaction et Mélanie l’entend murmurer pour soi-même : « La Métamorphose ne va pas tarder ». Épuisée par sa journée, la caissière de la caisse n°3 n’y prête pas attention et rentre chez elle, les jambes aussi lourdes que des poteaux, la main noircie par ce qui ressemble à de l’encre, la vision qui passe de floue à nette en très peu d’instants et la gorge sèche.


***


Vendredi.


Mélanie a beaucoup de mal à se lever, son corps ne lui répond pas comme il faudrait et semble agir tout seul. Elle rêverait ne pas aller travailler mais elle ne peut pas rater le petit Johan qui doit lui donner la réponse de ses parents. A son arrivée, le magasin est vide à l’exception du patron qui l’attend au niveau de la caisse n°3, où il n’y a plus de caisse. Mélanie s’arrête à l’emplacement vide et elle entend la voix de son patron qui lui parvient de façon lointaine « Bonjour, Caisse n°3 ».


***


Johan n’a jamais eu le pas aussi léger et le cœur aussi comblé que ce matin. La nouvelle qu’il
apporte à la gentille Mélanie étire ses lèvres en un beau sourire. Il file acheter une baguette avant de se diriger vers la caisse n°3. Mais à la place de la jolie Mélanie, il aperçoit une machine mastodonte qui occupe toute la place. Pas de Mélanie, ni là, ni ailleurs. Lentement, Johan passe sa baguette devant le lecteur de prix qui lâche un bip retentissant. Le ticket s’imprime et la caisse déclare d’une voix forte « Merci pour vos achats et à bientôt ». Le cœur de Johan n’a jamais été aussi lourd et il ne comprend pas pourquoi Mélanie n’est pas là ce matin. Il a l’impression que la joie qui a illuminé sa vie n’était qu’une éclaircie et que la grisaille est déjà revenue. Alors qu’il s’apprête à jeter son ticket, Johan a tout juste le temps d’apercevoir écrit en tout petit, six mots qu’il connait maintenant par cœur : « Vous avez été servi par Mélanie ».

écrit par Ambre Pouclet

Auteur : lecheveusurlalangue

Journal de SciencesPo Grenoble (Isère, 38) et de ses étudiant.e.s

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