Un camp de Rom grenoblois au cœur de la crise énergétique

Le camp Rom des Alliés, au sud de Grenoble, est pleinement touché par l’augmentation du coût de la vie, notamment du prix du gaz et de l’essence. Les habitants luttent contre le froid et doivent s’adapter pour survivre. Rencontre avec la famille de Bojan*.

Le campement, théâtre de désolation et de misère deux jours après l’incendie, reste pourtant habité. Photo Le DL /Jean-Benoît VIGNY. 22 novembre 2021

Il est bientôt 18h15 et la nuit commence à tomber sur Grenoble. Il faut prendre trois transports différents depuis le centre-ville, deux tramway et un bus, avant d’arriver au camp des Alliés. Un camp de Roms qui s’est réinstallé au sud-ouest du centre-ville, après qu’un incendie a ravagé les lieux quelques mois plus tôt. Le camp est rempli de cris d’enfants qui jouent dehors, la plupart sont en petite veste et en sandales (avec tout de même des chaussettes). Mejdin*, 9 ans, s’approche et nous raconte sa journée. Nous sommes mardi, il n’est pas allé à l’école aujourd’hui, ni hier d’ailleurs. Il nous explique qu’« Il fait trop froid, je suis trop fatigué, si je vais à l’école je vais m’endormir en classe et la maîtresse ne va pas me garder ».

Il développe sa situation, il n’arrive pas à dormir la nuit car il fait trop froid et profite du soleil de la journée pour se réchauffer et parvenir à se reposer. L’enfant semble en effet épuisé et frigorifié, ses doigts sont gelés. Bojan* (son père) arrive, c’est le représentant du camp, le seul qui parvient à comprendre correctement le français. « Tu sens cette odeur, cette boue et l’essence mélangées ? ». En effet, une odeur nauséabonde flotte dans l’air. « C’est parce que l’on vient de mixer l’essence ». Bojan explique qu’ils se chauffent grâce à l’essence qu’ils utilisent dans un moteur de bateau. C’est la manière la plus économique qu’ils ont trouvé jusqu’à présent. Mais, avec l’augmentation du prix de l’essence et du gaz ils n’ont pas le choix. Ils sont obligés de mélanger l’essence qu’ils achètent avec de l’alcool fort, afin d’en prolonger l’utilisation. Il me dit que cela fonctionne aussi bien mais qu’il y a des risques de petites explosions lorsqu’ils effectuent la procédure. L’urgence de la situation ne les laisse pas réfléchir, ils ont froid et doivent survivre.

Un cabanon comme maison

Nous entrons dans leur cabanon, des tôles empilées avec des planches de bois, un fauteuil et des matelas au sol. Il y a aussi une sorte de petite cuisinière qui fonctionne au gaz. Une petite bouteille de gaz est posée contre le mur, Hadissa*, une des filles de Bojan me dit que cela fait des jours qu’elle est vide. Un bruit de fond constant commence à se faire attendre. C’est le moteur qui tourne pour essayer de réchauffer un peu la pièce, il faut dire que les température se rapproche de zéro degré. Depuis l’augmentation des prix, il faut faire des choix. La famille de Bojan n’a parfois pas les moyens de se chauffer et de faire à manger chaud pour les enfants. Pour Hadissa c’est difficile, elle raconte qu’« avant [ils] pouvai[en]t manger et avoir chaud mais maintenant [ils] ne peuv[en]t plus, et moi je n’aime pas manger froid, c’est pas bon ».

Les habitants sont épuisés, ils n’arrêtent pas d’entendre des informations diverses. « Ces logements sont provisoires, le plan grand froid va commencer et vous allez avoir une place au chaud ! ». C’étaient les mots de l’assistance sociales qui était venue au début du mois de décembre, aujourd’hui la situation n’a pas changé. Aucun gymnase n’ont été ouvert, seules quelques chambres d’hôtel réquisitionnées, mais pas suffisamment pour tout le monde. Bojan est énervé ! «  Je fais tout comme il faut, je vais travailler, mes enfants vont à l’école, ma femme s’occupe comme elle peut d’Imran* et Sahara*, mais ce n’est pas suffisant, le système est contre nous ! ». Depuis qu’il est arrivé, Bojan a pu trouver un travail chez un menuisier, en Macédoine, avant de la quitter, il travaillait déjà le bois. Mais il n’est appelé que lorsque l’entreprise a besoin de lui et parfois il passe des jours sans travailler. Il s’exclame : « nous ne comprenons pas ! Tous les prix augmentent, l’essence, la nourriture, et puis les masques qu’il faut acheter pour l’école. Mais nous notre salaire il ne change pas ! Si ça continue nous n’allons même plus pouvoir nous acheter à manger. »

L’hiver, une constante lutte pour survivre

Le gaz et l’essence représentent une des premières dépenses du camp en hiver et déjà l’année dernière la famille avait eu du mal à pouvoir dormir la nuit. Mais savoir que cette année va être pire, les démoralise. La femme me montre comment elle fait pour essayer de garder ses enfants au chaud la nuit « je les serre le plus possible, les compresse dans les couvertures, et après j’essaye de les rapprocher au maximum pour garder la chaleur. Ils se retrouvent souvent à quatre dans le même lit. Malgré cela, la plupart des nuits personne ne dort. C’est encore pire quand il pleut ! » Il a plu deux jours auparavant et les matelas sont encore humides, il y a encore de la boue partout et les vêtements des enfants ne parviennent pas à sécher. L’année dernière, sa fille cadette a été hospitalisée car ses pieds avaient complètement gelé.

Leur situation est la même que de nombreuses familles à Grenoble, plusieurs manifestations ont eu lieu pour soutenir leur cause, pour les aider un trouver un logement en hiver, pour aider les enfants à suivre une scolarisation normale. Mais aucune considération ne s’est fait ressentir de la part de la métropole. Ils sont là, mais ne sont pas écoutés. Ils risquent leur titre de séjour chaque jour en n’envoyant pas leurs enfants à l’école ou en n’allant pas travailler pour aider les plus démunis au camp. Mais ils restent là car ils n’ont pas de meilleure option, ils restent pour les enfants, pour l’éducation. C’est important pour Bojan : « Moi je n’ai pas pu faire d’études, je n’ai que mes mains, et déjà le français c’est compliqué même après plus de dix ans sur le territoire, mais pour mes enfants, non, ils peuvent parler, ils peuvent étudier, ils vont pouvoir faire un métier c’est pour ça que je reste ».

Ils vivent ici, dans le noir, dans le froid en espérant pouvoir s’endormir la nuit suivante pour avoir assez d’énergie pour affronter la journée du lendemain. Si cela continue, ils vont être obligés de rentrer chez eux, en Macédoine.

*Les prénoms ont été modifiés par souci d’anonymat

Auteur : lecheveusurlalangue

Journal de SciencesPo Grenoble (Isère, 38) et de ses étudiant.e.s

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