Lights Off : Éteindre le vieux monde, tracer le nouveau

par Clément DELABAERE

Si les regards médiatiques sont tournés vers l’actualité sanitaire, les grandes questions de société qui nourrissaient plus largement le débat auparavant n’ont pas disparu pour autant. Parmi elles, la question environnementale a connu un regain de vigueur suite aux filtrage important effectué par Macron et l’Assemblée nationale sur la loi climat. Cependant, certain.es n’ont pas attendu le déconfinement ou une énième déception politique pour mettre leurs compétences au service de l’environnement, quitte à jouer avec la légalité.

Cela fait sept jours qu’il est interdit de sortir de chez soi après 19h. Pourtant, ça fait sept heures que 19h est passé et nous sommes dans la rue.

Nous ? Les membres du mouvement Lights Off de Grenoble et moi-même. Leur groupe est constitué de femmes et d’hommes, surtout des étudiant.es, qui ont décidé de mettre en pratique leurs convictions écologistes, même si ça doit vouloir dire flirter avec l’illégalité. Très concrètement, iels sortent la nuit pour éteindre les néons des devantures des magasins.

Membre anonyme du groupe Light Off éteignant une devanture de magasin, Grenoble, 2021

Gaspillage énergétique et pollution lumineuse

Depuis le 1er juillet 2018, une loi est censée obliger les propriétaires des 3,5 millions d’enseignes lumineuses en France à éteindre leur devanture entre une et six heures du matin. Il semblerait pourtant que l’écrasante majorité de ces derniers ne semble pas très préoccupée par la législation sur le sujet, et que laisser leur devanture allumée ne l’empêche pas de dormir. En plus d’être un gaspillage énergétique immense, la pollution lumineuse est un problème d’ordre mondial. En 2014, elle affecte déjà 22,5 % des terres émergées dans le monde. Ce chiffre monte à 88 % pour la surface de l’Union Européenne et à 100 % pour la France. Actuellement, près de 14 % de la population mondiale est exposée à une pollution lumineuse telle que le système visuel ne peut retrouver une vision de nuit naturelle. Les scientifiques considèrent que c’est le type de pollution qui croît le plus rapidement à l’échelle globale, à hauteur de 10 % par an en Europe.

La pollution lumineuse produit de nombreux effets négatifs, puisqu’elle altère les cycles naturels de la lumière et modifie l’illumination de l’environnement. Selon les biologistes Rich et Longcore, elle est ‘susceptible de modifier les comportements, les fonctions physiologiques et les rythmes biologiques des individus et, à terme, pourrait menacer l’équilibre des écosystèmes’.

Chez les petits mammifères, la pollution lumineuse crée un effet de sidération et de répulsion. La lumière les met en état d’alerte et déclenche la production de stress, ce qui à force augmente les risques de dépression. L’effet inverse se produit chez les oiseaux et insectes, qui ont plutôt tendance à être attiré par la lumière. Les oiseaux, par exemple, s’aident des étoiles pour s’orienter. En cas de forte pollution lumineuse, ces derniers ne peuvent non seulement plus s’orienter du fait de l’aura lumineuse émanant des villes, mais vont en plus avoir tendance à viser les sources de lumière artificielles et à s’écraser contre. 

Chez l’humain, le phénomène de « Sleep disruption hypothesis » désynchronise l’horloge interne principale et peut modifier la structure du sommeil. On sait pourtant pertinemment que la qualité et la quantité de sommeil sont liées au maintien de l’homéostasie interne et à la préservation d’une bonne santé.

Bien que des solutions commencent à émerger dans la sphère politique, elles ne semblent pas être à la hauteur du problème. Par exemple, l’Association Nationale pour la Protection du Ciel et de l’Environnement Nocturnes (ANPCEN) est maintenant habilitée à délivrer le label « Ville étoilée » pour récompenser « démarche d’amélioration de la qualité de l’environnement nocturne par la lutte contre la pollution lumineuse ». Parmi les mesures reconnues, on trouve notamment la diminution du nombre de lampadaires, de leur temps d’éclairage nocturne et de leur intensité lumineuse, mais également un encouragement « des commerces à respecter les obligations d’extinction des publicités et enseignes lumineuses ». Cependant, seules 570 des 34 968 communes de France sont actuellement labellisées « Ville et village étoilés ».

Les ‘yamakasi écolos’

« De plus en plus d’audacieux.ses transgressent le couvre-feu national pour traduire en actes concrets leurs pensées politiques »

Doublement armé de mes yeux et de ma caméra, j’essaie de capter et de retenir les moindre détails de ce qu’il se passe autour de moi. Que ce soit dans le centre ville de Grenoble, ou dans les communes alentours, de plus en plus d’audacieux.ses transgressent le couvre-feu national pour traduire en actes concrets leurs pensées politiques. Pourtant, à l’origine le mouvement Light Off ne paraissait pas aussi ésotérique et alternatif. Tout commence en 2018, alors que Greta Thunberg devient internationalement connue et que, partout, des jeunes (et moins jeunes) s’unissent pour faire entendre leur mécontentement face à l’inaction climatique jusque dans les plus hautes sphères du pouvoir. Les Friday For Future se multiplient, et deviennent rapidement des incubateurs d’initiatives écologiques concrètes. En effet, nombreux.ses sont celleux pour qui « changer ses habitudes » et manifester ne suffisent plus, et qui souhaitent agir collectivement sur des points précis. D’abord en toute légalité, le mouvement Light Off se développe courant 2019, rassemblant grâce aux réseaux sociaux une grande mixité de volontaires, de tous genres, âges et classes sociales. Iels forment alors des petits groupes armés de longues perches (2-3m), plus ou moins improvisées, et font des rondes dans la ville pour éteindre les devantures des commerces. Malheureusement le mouvement connaît un important ralentissement début 2020, lorsque sortir en groupe la nuit devient illégal. L’initiative Light Off est stoppée net au même titre que de nombreuses activités militantes nécessitant des rassemblements en extérieur.

Contre toute attente, le mouvement renaît de ses cendres au cours de l’année 2020, en prenant une forme inédite, adaptée au contexte actuel. Des groupes de ‘traceur.ses’ (a.k.a ‘personnes pratiquant le Parkour’) s’organisent pour reprendre le flambeau du mouvement Light Off et le faire perdurer. Ces groupes, beaucoup moins nombreux, sont également beaucoup plus homogènes socialement : surtout des hommes, jeunes, sportifs. L’activité étant devenue illégale, les membres optent pour des opérations rapides et discrètes, et troquent les perches pour des mouvements plus ou moins acrobatiques leur permettant d’atteindre à mains nues les leviers interrupteurs de courant.

La visibilisation du nouveau mouvement Light Off s’est accélérée avec la page Instagram du Wizzy Gang, un groupe de freerunners qui poste le 30 décembre 2020 une vidéo de son « Opération Luciole » où les membres du ‘gang’ éteignent les devantures des magasins rennais. Cette vidéo rappelle aux followers les enjeux du mouvement – réduction de la pollution lumineuse et économie d’énergie, et se termine par un « A vous de jouer » invitant à l’action. Moins d’un mois plus tard, Le Wizzy Gang passe au Quotidien de Yann Barthès dans une émission titrée « « Light off »: le mouvement des Yamakasi écolo qui dit stop au gaspillage d’électricité ». Grand public, cette émission participe à diffuser l’idée que l’écologie peut se marier efficacement avec les sports alternatifs. Le Parkour, aussi appelé freerun, à l’origine créé par David Belle et Sébastien Foucan dans la banlieue parisienne des nineties, a typiquement su réinventer son mantra initial (aller le plus rapidement possible d’un point A à un point B) pour s’adapter aux nouveaux besoins nouveaux : être esthétique pour les réseaux sociaux, ou être un outil d’empowerement pour toustes celleux qui veulent investir leurs corps dans une lutte sociale et écologique. Anonyme, le groupe que je suis cette nuit n’en est pas moins convaincu, soudé et efficace.

Membre anonyme du groupe Light Off éteignant une devanture de magasin, Grenoble, 2021

Fin de session

Il est 4 heures du matin, et Grenoble a beau être la « capitale des Alpes », son centre-ville n’en reste pas moins assez limité en taille. Les ‘éteigneur.euses’ ont fini leur chasse aux photons illégaux. La batterie commence à manquer à mon appareil photo et à mon cerveau. Au loin, on aperçoit le halo bleuté d’un gyrophare de police. Il est l’heure de rentrer.

« Les jeunes n’attendent plus l’autorisation de celles et ceux qui ont le pouvoir pour investir le monde de la nuit et tenter de changer les choses »

Le récit de cette escapade nocturne pourra, je l’espère, faire prendre conscience à celles et ceux pour qui ça n’est pas encore le cas que les restrictions sanitaires n’ont pas tué les luttes sociales et environnementales. Que ce soit le mouvement Light Off, les Colleur.ses ou les Zadistes, les jeunes n’attendent plus l’autorisation de celles et ceux qui ont le pouvoir pour investir le monde de la nuit et tenter de changer les choses. Iels délaissent de plus en plus les institutions traditionnelles, incapables à leurs yeux de faire plus que d’interdire les pailles non recyclables. Le récent muselage du projet de loi « Climat et résilience » (qui prévoyait d’ailleurs d’accorder aux maires la possibilité de contrôler l’implantation d’écrans dans les vitrines commerciales) confirme pour beaucoup l’impasse écologique que représentent les institutions politiques traditionnelles.

Au-delà de ça, les traceur.ses du mouvement Light Off apportent la preuve que toute compétence, même si elle ne semble absolument pas politique au premier abord, peut être mise au profit du changement. Si la responsabilité de la crise écologique ne repose pas sur les individus, chacun.e a la possibilité de mettre son corps en mouvement pour éteindre le vieux monde et tracer les lignes du nouveau.

Clément DELABAERE

BIBLIOGRAPHIE :

Sur la pollution lumineuse :

https://www.encyclopedie-environnement.org/vivant/limpact-ecologique-de-pollution-lumineuse/#_ftn3

Rich C. & Longcore T. (2006) Ecological consequences of artificial night lighting. Island Press.

Falchi F., Cinzano P., Duriscoe D., Kyba C.C.M., Elvidge C.D., Baugh K., Portnov B.A., 

Rybnikova N.A. & Furgoni R. (2016) The new world atlas of artificial night sky brightness. Science Advances 2, e1600377.

Hölker F., Moss T., Griefahn B., Kloas W. & Voigt C.C. (2010) The darkside of light: a transdisciplinary research agenda for light pollution policy. Ecology and Society 15, 13.

Gaston K. J., Bennie J., Davies T. W. & Hopkins J. (2013) The ecological impacts of night time light pollution: a mechanistic appraisal. Biological Reviews of the Cambridge Philosophical Society 88, 912–927.

Sur le label « Ville et village étoilés » :

https://www.transition-europe.eu/fr/bonnepratique/le-label-villes-et-villages-etoiles-pour-en-finir-avec-la-pollution-lumineuse

Light Off chez Yann Barthès :

https://www.tf1.fr/tmc/quotidien-avec-yann-barthes/videos/light-off-le-mouvement-des-yamakasi-ecolo-qui-veulent-dire-stop-au-gaspillage-delectricite-53118229.html#:~:text=Accessibilit%C3%A9-,%22Light%20off%22%3A%20le%20mouvement%20des%20Yamakasi%20%C3%A9colo%20qui%20dit,surconsommation%20d’%C3%A9l%C3%A9cricit%C3%A9%20la%20nuit.

Auteur : lecheveusurlalangue

Journal de SciencesPo Grenoble (Isère, 38) et de ses étudiant.e.s

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