« Pays du Soleil couchant » ? Le défi démographique du Japon

par Alexis CUDEY

Shibuya, , plus grand passage piéton du monde, à Tokyo, avril 2018 

Depuis plusieurs décennies, le Japon fait face à des changements démographiques sans  précédents qui fragilisent ses équilibres internes. Le déséquilibre entre taux de natalité et taux de  mortalité affecte durablement la société japonaise, et constitue l’un des défis le plus décisifs des  décennies à venir. Mais la gestion de ces paramètres démographiques est rendue encore plus difficile  par les tensions géopolitiques de la région, et par le déclin de son modèle économique. De plus, ces  données démographiques invitent le Japon à repenser sa géopolitique et son rôle dans la région. Cet  essoufflement démographique s’explique par une baisse de la natalité chez les plus jeunes et une  espérance de vie en expansion des personnes âgées.  

Le défi démographique du Japon tient en trois constats: un vieillissement de la population,  caractérisé par une espérance de vie plus élevée, des taux de natalité très bas ainsi qu’ une  immigration faible. Comment le Japon peut-il faire face à ce défi démographique ? 

De la Seconde Guerre mondiale à l’ « hiver démographique »

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, le Japon connait un sommet démographique en 1948,  mais d’une très courte durée. La démographie japonaise est scrupuleusement contrôlée par les  Américains, qui voient dans la population galopante le ferment de l’ impérialisme japonais d’avant  guerre. De plus, à la suite de la guerre, de nombreux Japonais installés dans les territoires occupés  reviennent dans leur pays natal. Les occupants américains craignent ainsi une nouvelle pression  démographique dans l’archipel nippon. C’est en ce sens que la Diète vote également une « loi  eugénique nationale » en juin 1948 qui accroit le nombre de stérilisations forcées (environ 16.000 sur des personnes notamment handicapées) et permet les avortements dans des conditions extensives (environ un million d’avortements entre 1953 et 1961). Cette législation porte ses fruits, et fait considérablement diminuer le taux de natalité à la fin des années 1940. En 1950, la fécondité  est de 3,7, puis chute à 2,04 en 1957, en moins d’une décennie. 2,04 est à peu près égal au seul de renouvellement d’une génération (fixé à 2,05), qui permet à une génération d’engendrer une  génération d’effectif similaire. Ce renouvellement se stabilise pendant une quinzaine d’année, jusqu’à baisser en 1974, inaugurant ainsi ce que les démographes appellent « l’ hiver  démographique », qui ne permet plus à la société japonaise de remplacer quantitativement les  générations. En 1984, cette fécondité est de 1,81, et chute à 1,26 en 2005. Cette année-là, le Japon  atteint un jalon incontournable : le taux de mortalité est plus élevé que le taux de natalité. La  population atteint son point le plus haut en 2004 avec 127 millions d’ habitants, mais commence ensuite à décroître. Ce nombre devrait s’ élever à 100 millions en 2050. Qualifié de « pays du soleil levant »,  le Japon se mue en « pays du soleil couchant ».  

Par ailleurs, un autre phénomène est à l’oeuvre : le désintéressement des Japonais pour le mariage, fondamental dans la société japonaise traditionnelle d’antan. Les Japonaises, qui gagnent en  éducation et en autonomie financière, répugnent souvent à adhérer à d’anciens schémas de pensée de domination masculine, les plaçant sous la tutelle d’un mari décisionnaire. Cette situation  conduit ainsi accroître le nombre de célibataires. 

Par ailleurs, les années 1990 connaissent également de profondes transformations d’un point de vue  sociétal. Le travail se transforme et la situation pour beaucoup se fragilise, ce qui n’est pas propice à  la création d’un foyer familial.  

En conséquence, la natalité baisse. Mais cela ne suffit pas à expliquer le faible renouvellement  générationnel de la société japonaise. En parallèle, l’espérance de vie s’accroit, alimentée par les  progrès de la médecine, l’hygiène de vie plus saine des japonais, et la diffusion d’ un  système de santé à tous. Ainsi, la population japonaise vieillit et reste en bonne santé, atteignant une  espérance de vie moyenne de 80 ans pour les hommes et de 87 ans pour les femmes en 2016. 

population japonaise : évolution depuis 1900 et perspectives d’ici 2050 (par Gérard-François Dumont, 2017)

Sur le long terme, cet état de fait produit une conséquence néfaste: la baisse de la population active,  qui selon les projections passerait de 81 millions en 2010 à 68 millions en 2030, pour finalement  atteindre 52 millions en 2050. Une population active en baisse conduit fatalement à baisser la  production de richesse nationale, qui devrait diminuer de 16% entre 2010 et 2030, puis de 24% de 2030 à 2050. Maintenir la production nationale, et assurer au Japon une constance dans sa puissance économique demanderait aux Japonais d’accroître considérablement leur productivité. Le terme de « Gérontocroissance » (Dumont et al., 2006) est ainsi popularisé pour caractériser  l’augmentation du nombre de personnes âgées. Auparavant, la cohabitation entre les générations au  sein d’un même foyer conduisait les jeunes générations à s’occuper des plus anciennes. Mais il  apparait déformais difficile pour les Japonais d’assumer les coûts financiers de leurs ancêtres. Ainsi  donc, cette « gérontocroissance » conduit les pouvoirs publics à prendre en considération les  conséquences économiques d’une société vieillie, notamment sur les budgets publics.  

Une géopolitique à réinventer

Sur la scène internationale, le Japon décline. Longtemps érigé en nain politique, le Japon  compensait son manque d’influence politique par une solide assise économique caractérisée par un  modèle économique viable et attractif. Mais l’inutilité désormais du terme « Triad » (Kenichi  Ohmae, 1985), plaçant pourtant le Japon au centre du concert mondial, prouve que d’autres acteurs  acteurs ont émergé, au détriment de cette organisation tripolaire du monde.  

Par ailleurs, cette société plurielle et dynamique était un impondérable de la puissance japonaise. La  main oeuvre japonaise, reconnue pour sa productivité et son sens de la hiérarchie, était fortement  appréciée et a largement participé au « miracle économique japonais » (1960-1990). En 1979, le  Japon est peuplé de 116 millions d’âmes, devenant la septième puissance la plus peuplée,  regroupant 2,7% de la population mondiale. En 2016, le Japon tombe à la onzième place, devancé par nombre de pays émergents, comme le Pakistan, le Nigeria, le Mexique, et ne regroupe plus que  1,7% de la population mondiale. Pire, le Japon est amené à ne représenter plus que 1% de la  population mondiale d’ici 2050. Cette baisse démographique se fait donc dans l’absolu mais  également relativement aux autres pays.  

Le Japon avait bâti une grande partie de sa puissance sur sa force de frappe économique. Mais ce  déclin démographique offre moins de possibilités économiques, et le PIB japonais est amené à rétrécir.  

La déclin démographique du Japon engendre des effets géopolitiques dommageables pour le Japon.  Entre autres, cela affaiblit sa légitimité à demander un siège permanent au conseil de sécurité de l’ONU.  

La migration comme solution ?

Le XXème siècle japonais se caractérise par un refus durable et ferme de l’immigration par volonté de sauvegarder une uniformité culturelle et identitaire. Les vagues de migrations sont ainsi peu nombreuses et se font dans dans de faibles proportions. La première immigration concerne la main d’oeuvre coréenne des années 1910 à la Seconde Guerre mondiale. Puis, après 1945, de nombreux descendants d’émigrés japonais, les Nikkeijin, installés en Amérique du Sud, reviennent au Japon pour prendre part à l’essor économique du pays de leurs ancêtres. Ainsi, la communauté coréenne forme la première migration au Japon jusque dans les années 1980. À partir de la décennie  1980, la société japonaise accueille plus d’étrangers, principalement motivée par les opportunités  économiques. Les étrangers représentent ainsi 0,59% de la population japonaise en 1985, puis 1%  au recensement de 2000, atteignant le nombre d’un million. La plupart des immigrants viennent de  Corée, de Chine et du Brésil. Le Japon fait donc preuve de timidité concernant sa politique migratoire, mais cela s’explique par son histoire et par une réticence culturelle. La Japon n’a pas de  tradition d’accueil, certes, mais le pays connait une pénurie de main d’oeuvre. L’ouverture de ses  frontières peut s’avérer inéluctable puisque certains emplois caractérisés par les « trois K »  dangereux (Kiken), sales (Kitanaï) et exigeants (Kitsaï) peinent à trouver preneur parmi les Japonais.  

Une politique nataliste

Les années 1990 marquent une prise de conscience politique dans la nécessité de solutionner cette  population fléchissante. Le gouvernement japonais a ainsi implémenté des politiques natalistes pour  relancer les naissances, par le truchement de mesures sociales et financières. Mais ce volontarisme  politique se heurte au souvenir parfois douloureux de la période militariste qui, à l’image de  l’Allemagne nazie, encourageait une politique familiale et voyait dans la croissance du peuple  japonais le gage de sa réussite.  

Cependant, plusieurs plans ont été mis en oeuvre pour encourager la nuptialité et la fécondité de la  société japonaise : l’ « Angel plan », sur la période 1995-1999, le « New Angel plan », de 1999 à  2005, mais également le « Plus One plan » de 2005 et enfin le « Next Generation Law », sur la  période de 2005 à 2015. Ces mesures appellent ainsi à repenser la répartition intraitable des rôles  féminins et masculins, faciliter le cadre pour élever ses enfants, et permettre aux femmes d’allier  leur carrière professionnelle avec l’éducation de leurs enfants. Mais ces nombreux plans semblent avoir produit peu d’effets. 

Le Japon est ainsi confronté à un enjeu immense : celui du renouvellement de ses générations. Les enjeux sociaux et économiques subsidiaires de ce constat sont très nombreux. Le  Japon connait ainsi une décroissance de sa population active, ce qui peut générer des effets très  concrets, tels que le manque de financement des retraites, ou le manque de dynamisme de sa  société. À cela s’ajoutent les subventions de la « gérontocroissance », et de la gestion des équilibres  internes de la société japonaise. Ce déclin démographique invite le Japon à repenser son modèle  économique et productif, d’où son avance dans le domaine de la robotique, mais conduit toutefois à affaiblir sa position sur la scène internationale.  

Alexis CUDEY

Bibliographie :  

Dumont, Gérard-François et al., Les territoires face au vieillissement en France et en Europe, Paris,  Ellipses, 2006. 

Gérard-François Dumont, « Japon : le dépeuplement et ses conséquences », Geoconfluences,  octobre 2017. 

Auteur : lecheveusurlalangue

Journal de SciencesPo Grenoble (Isère, 38) et de ses étudiant.e.s

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s