L’affaire Olivier Duhamel : un livre, des médias et un débat public relancé

par Baptiste Bozon

Coup de tonnerre médiatique ce 4 janvier 2021 : la sortie du livre de Camille Kouchner “La Familia  grande” (édition Seuil, 7 janvier) fait ressurgir dans le débat public la question de l’inceste.  Dénonçant les abus de l’influent Olivier Duhamel sur son frère jumeau (à l’époque âgé de 14 ans),  elle dévoile au grand jour ce scandale touchant le cœur de l’élite française. 

Olivier Duhamel, le 19 mai 2016 à l’Institut des Sciences politiques à Paris. (STEPHANE DE SAKUTIN / AFP) 

Un livre pour raconter et dénoncer 

Camille Kouchner (45 ans), fille du médecin et homme politique Bernard Kouchner et de l’écrivaine et  politologue Evelyne Pisier, est une avocate et juriste française diplômée de Paris-Nanterre. Spécialisée  en droit social, elle est maître de conférence en droit privé dans différentes grandes universités. 

« Souviens-toi, maman : nous étions tes enfants. » La familia grande, édition Seuil 2021 

Le livre qu’elle écrit n’est pas en premier lieu un livre dénonciateur destiné à livrer à la vindicte  populaire le politologue accusé, mais est une véritable œuvre littéraire. L’avocate produit ici la fresque  passionnante d’une histoire familiale qui n’est autre que la sienne, à la fois banale (les conséquences)  et exceptionnelle (les personnages). À 45 ans, elle éprouve ce besoin de raconter la mécanique de ce  crime trop banal et si tabou : l’inceste. Elle accuse aussi de viol et d’agression sexuelle son beau-père,  Olivier Duhamel, qui aurait abusé régulièrement son frère-jumeau à partir de 1988 et ce “pendant des  années”. Pourtant, dans les années 2000 l’auteure réussit à convaincre “Victor” d’en parler à leur  mère, qui refuse d’agir car “trop tard”. Et vingt ans plus tard, elle le convainc à nouveau de briser ce  tabou familial malgré sa réticence, car soucieux qu’on le laisse tranquille. On note qu’à aucun moment  Olivier Duhamel n’est cité (seulement par “le beau-père”), que jamais n’apparaît le nom de famille (si ce n’est celui des parents), et que le frère jumeau de Camille est donc rebaptisé Victor. On peut voir  cela comme une façon élégante d’éviter l’entre-soi. 

L’élite française agitée 

Venons-en à l’accusé, Olivier Duhamel. Agrégé de droit public, professeur d’université, politologue et  constitutionnaliste français, il occupe de nombreuses fonctions : eurodéputé socialiste, conseiller du  président du Conseil constitutionnel, etc… Étant également membre du Conseil d’administration de la  Fondation nationale des sciences politiques (FNSP) de Sciences Po, il met dans l’embarras son  président, Frédéric Mion, qui n’a avoué que récemment avoir été mis au courant en 2018 des  accusations d’inceste par l’ex-ministre et professeur de l’IEP, Aurélie Filippetti. Ce 9 février, monsieur  Mion indique démissionner après que Marianne et Le Canard enchaîné ont révélé qu’il avait bel et  bien averti l’actuel préfet d’Ile-de-France, Marc Guillaume, de « rumeurs sur des problèmes sexuels » d’Olivier Duhamel dès 2018. Car, le 6 janvier, le directeur de la prestigieuse école avait assuré au  Monde qu’il n’avait jamais évoqué ces accusations devant celui qui était à l’époque secrétaire général  du gouvernement à Matignon, et l’un des membres du conseil d’administration de la FNSP. « Je ne  suis pas allé parler de cette histoire à Marc Guillaume, avait alors dit M. Mion. Pourquoi l’aurais-je fait  ? Un secrétaire général du gouvernement n’est pas chargé de la prévention de crimes sexuels. » Un  pur mensonge, donc. 

Par ailleurs, Olivier Duhamel est bien connu du paysage médiatique pour avoir été l’auteur de  nombreux documentaires, mais surtout pour ses interventions fréquentes notamment comme  éditorialiste sur Europe 1, LCI, et il y a quelques années sur France Culture. Nul doute : c’est un homme  puissant. Et à travers l’exemple de F. Mion, d’A. Filippetti, et de M. Guillaume, nous voyons bien que  les élites cherchent à se protéger entre elles. Dans un tweet publié avant même la parution du livre,  le politologue indique mettre fin à ses fonctions car faisant “l’objet d’attaques personnelles”

Tweet d’Olivier Duhamel lundi 4 janvier 2021, France Culture

L’inceste en question 

L’inceste possède plusieurs définitions complexes comme en droit, mais la version simplifiée reste :  relations sexuelles entre individus liés par un degré de parenté. On est souvent surpris de l’ampleur  de l’inceste, notamment en France : 1 personne sur 10 affirme avoir été victime d’inceste, soit environ  6,7 millions de Français. Ces chiffres, relayés massivement par les médias, proviennent d’une enquête 

IPSOS pour l’association “Face à l’inceste” réalisée tous les cinq ans depuis 2019. Ainsi, l’association  constate une évolution régulière du nombre de personnes se disant victimes de ce crime. À noter que  95% des accusés sont des hommes et 77% des victimes sont des femmes.  

En France, l’inceste n’est pas illégal si les individus sont majeurs et consentants. Avec le code civil de  1804, le mariage entre individus de même famille est proscrit jusqu’au troisième degré. Mais chose  peu connue : seul le président de la République peut lever cette interdiction dans certains cas.  

Juridiquement, l’inceste ne fait pas l’objet d’un délit spécifique. En effet, depuis sa première apparition  dans la loi de 2016 sur la protection de l’enfance, il est juste l’aggravation d’un crime sexuel : “Les viols  et agressions sexuelles sont qualifiés d’incestueux lorsqu’ils sont commis sur la personne d’un mineur  par [liste]”. L’insertion de cet adjectif permet désormais aux chercheurs de comptabiliser les faits,  mais permet surtout d’alourdir une peine de prison de cinq années supplémentaires.  

Ce qui fait débat  

Face à cette loi de 2016 qu’elles jugent “symbolique”, les associations sont vent debout et tentent  de mobiliser l’opinion publique et les élues. Isabelle Santiago, députée PS et membre du Conseil  national de la protection de l’enfance, a répondu présent et fait une proposition de loi sur le sujet  qui sera examinée le 14 février prochain. Son texte prévoit une peine de 20 ans de réclusion  criminelle pour tout acte d’inceste entre un majeur et un mineur, et un seuil de non-consentement  fixé à 15 ans en dessous duquel la peine est systématique. A entendre le garde des sceaux Eric  Dupont-Moretti sur France 2, le gouvernement souhaite avancer sur le sujet : « Un acte de  pénétration sexuelle, accompli par un adulte sur un mineur de moins de 15 ans, sera un viol » 

Les associations sont unanimes : la question du consentement ne devrait même pas se poser.  Plusieurs tentatives ont eu lieu pour faire évoluer la loi sur ce point précis, notamment celle de  Marlène Schiappa qui, en 2018, se heurte à un principe constitutionnel : la présomption  d’innocence. En effet, ce que prévoit la ministre déléguée chargée de la Citoyenneté est comparé,  notamment par ses détracteurs, à une peine automatique. En vue d’une nouvelle loi, le secrétaire  d’Etat Adrien Taquet affirme ce 9 février sur Europe 1 que « c’est l’âge de la victime qui sera la  première chose qu’on interrogera et non pas de savoir si la victime était consentante ou pas »

S’il y a bien un point important qu’il ne faut pas rater dans ce débat autour de l’inceste, c’est la  question du délai de prescription. C’est le laps de temps au bout duquel la justice ne peut plus être  saisie et agir. Avec la loi Schiappa, toujours en 2018, c’est une évolution importante avec un délai qui  passe de 20 à 30 ans pour déposer plainte. Mais les associations, plus déterminées que jamais,  militent tout simplement pour une imprescriptibilité aujourd’hui réservée uniquement aux crimes  contre l’humanité. Mais tout le monde n’est pas d’accord à ce sujet : « Je n’y suis pas favorable car  parfois la fin du délai de prescription permet de libérer la parole des victimes », fait valoir Laurence  Rossignol, vice-présidente du Sénat. Quant au garde des sceaux, lui, confirme ce 9 février sur France 2 l’idée d’une prescription échelonnée : « Un même auteur commet cinq faits. Quatre de ces faits sont  prescrits, mais il y a cinq victimes, dont quatre qui seront considérées comme témoins. Je souhaite  qu’elles aient un statut de victime ». En clair, le délai de prescription serait pris en compte à partir de  la dernière victime.

Le rôle des Médias  

Cette affaire, comme tant d’autres, n’aurait jamais eu autant d’ampleur sans la présence des médias.  Camille Kouchner le sait, et c’est la raison pour laquelle elle donne une interview à L’Obs(lien abonnés)  le 4 janvier, annonçant la sortie prochaine de son livre. Vient ensuite une déferlante d’articles de  presse, d’émissions radio/télé, avec d’autres interviews de l’avocate comme dans “La Grande  Librairie” sur France 5. Si cette affaire est très médiatisée, c’est aussi dû à la présence régulière  d’Olivier Duhamel dans l’espace médiatique (Europe 1, LCI). 

Camille Kouchner, invitée dans la Grande LIbrairie sur France 5

Ces dernières années, les réseaux sociaux prennent une place de plus en plus importante dans le débat  public. On se rappelle de l’affaire Harvey Weinstein qui a permis de relancer l’hashtag #MeToo et de  donner naissance à la version française #BalanceTonPorc, enclenchant une vague de libération de la  parole des femmes à travers le monde. Trois ans après, c’est sur le même modèle qu’est lancé  #MeTooIncest en écho au livre de Camille Kouchner, permettant de lever le tabou de l’inceste.  Récemment, l’hashtag #SciencesPorcs a vu le jour pour dénoncer les violences sexuelles au sein des  Instituts d’Etudes Politiques (IEP). 

Moins de 24h après les faits, le parquet de Paris a ouvert une enquête des chefs de « viols et agressions  sexuelles par personne ayant autorité », visant Olivier Duhamel. Malgré un délai de prescription  écoulé, la justice espère donner suite à « Une précédente procédure portant sur les faits ainsi dévoilés  » qui avait été classée sans suite en 2011. Le 21 janvier dernier, le frère de Camille K. est entendu par  les enquêteurs, et quatre jours plus tard, il se décide pour la première fois à porter plainte contre le  politologue.  

Les enfants et adolescents victimes de violences, ainsi que les témoins de tels actes, peuvent contacter  le 119, un numéro de téléphone national, gratuit et anonyme. Cette plateforme d’écoute et de conseil  est ouverte 24h sur 24, tous les jours. Pour les adultes victimes d’agressions sexuelles ou viols dans leur enfance : https://cfcv.asso.fr/. D’autres informations sont également disponibles sur le site  Allo119.gouv.fr. 

Baptiste BOZON

Auteur : lecheveusurlalangue

Journal de SciencesPo Grenoble (Isère, 38) et de ses étudiant.e.s

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