ANIMAL CROSSING : L’étendard déchiré de la liberté

Par Mathis TRESANINI

Une île déserte entourée d’un panorama bleu-océan, un cadre sublime où rivières et arbres s’épanouissent. Un lieu où l’Humain construit sa maison pour la première fois…

C’est un des jeux populaires de l’entreprise Nintendo connaissant l’un des meilleurs démarrages de l’histoire du jeu vidéo. En quelques chiffres, ce jeu réalisé par la créatrice Aya Kyoguku s’est écoulé en à peine 11 jours à plus de 11,77 millions de copies dans le monde, devenant ainsi le jeu le plus vendu de tous les temps au Japon. Ce best-seller, lancé le 20 mars 2020, connait un large succès notamment du fait de sa mise en vente au début de la crise sanitaire1. A l’heure où près de la moitié de la population mondiale est concernée par des règles de confinement, plus ou moins strictes, Animal Crossing Horizon se voit attribuer l’étiquette de remède.

Quoi de mieux qu’un jeu en pleine nature pour prendre une bouffée d’air virtuelle ?

A votre arrivée en hélicoptère de la Nook Inc sur l’île déserte, vous êtes accueilli.e par un terrain n’attendant que votre main d’artiste pour être rénové. Initialement dans une tente vous imposant un joli prêt à rembourser dès le départ, votre première et future maison n’est qu’à quelques clochettes, monnaie d’animal Crossing, de vous.

De votre simple tente peut découler un véritable village à votre image. Le jeu offre ainsi une opportunité pour celui qui se prétend utopiste :  celle de tremper sa plume dans l’encre de la créativité.

Le gameplay permet au joueur ou à la joueuse d’exploiter le plein potentiel de son imagination, en mettant à sa disposition divers outils. L’un d’eux, une des nouveautés du dernier Animal Crossing, est le Terraforming. Cette fonctionnalité offre l’opportunité de remodeler le paysage de l’île de manière simple et rapide. Chemins, pavés, cascades, falaises… la créativité n’est plus limitée par un manque de moyens pratiques. 

Le scénario sublime cet élan de liberté. D’un côté flexible puisqu’il n’y a pas de missions principales à suivre à la lettre, d’un autre côté sans prise de tête. Il est en plus impossible de mourir. L’acte le plus cruel qu’il peut arriver au joueur ou à la joueuse est de s’évanouir à la suite d’une morsure d’araignée ou d’une piqûre de guêpe. En soi, rien de bien méchant !

« Un terrain n’attendant que votre main d’artiste pour être rénové »

Ces mécaniques de jeu, valorisant la plume scénariste propre à chacun, donnent aux joueurs et joueuses une occasion de s’épanouir dans un monde parallèle. Un monde à leur image, dicté par leur utopie. Ainsi, l’exploration de l’île s’inscrit dans deux tendances : la lenteur et la liberté.

La lenteur, puisque l’île remplissant toutes les caractéristiques d’un cadre paradisiaque, permet à l’individu sous tension en IRL (In Real Life) de se plonger dans un état de bien-être. Entre l’impossibilité de mourir, les musiques aux tempos et mélodies envoûtantes, et les graphismes où les couleurs fleurissent, la sensation de légèreté ne peut que s’épanouir. Au-delà de ce monde charmant à travers l’atmosphère qu’il dégage, la bienveillance enjouée des habitant.e.s joue également son rôle. Villageois.es, voyageur.se.s proposant des événements, tout ce joli monde propose au joueur ou à la joueuse des interactions sociales pour que la solitude ne s’empare jamais d’elle/lui.

Dans ce jeu, le temps semble long, la vie simple et sans contradicteur.se.s ni contradictions. Échappant ainsi aux contraintes du monde, ce jeu semble avoir toutes les cartes en main pour délivrer la liberté de ses chaînes modernes. Or, est-ce vraiment la destinée que ce jeu souhaite pour ses joueur.se.s ?

« Ce jeu semble avoir toutes les cartes en main »

La liberté ne serait-elle qu’une illusion ? Au sein du jeu, de nombreux autres mécanismes moins visibles sont les auteurs de ce point d’interrogation. L’un d’eux est ce que l’on appelle communément des incitations. Par exemple, une des autres nouveautés d’Animal Crossing Horizon est le Nook Phone. Celui-ci a le rôle de rappeler aux joueur.se.s quelles sont les tâches qu’iels pourraient accomplir et quels en seraient les gains. Loin de favoriser le libre-arbitre prétendu du jeu vidéo, cet instrument rattache davantage lae joueur.se à des quêtes obligatoires pour espérer avancer, et des impératifs capitalistes : construire et dominer. En étudiant en profondeur le véritable symbole que ce jeu met en avant, il est possible de le voir comme un cheval de Troie du capitalisme, s’insinuant dans l’univers de la jeunesse.

Les prêts immobiliers de la Nook Inc dont le premier est imposé, la spéculation boursière sur les navets, la Nature comme ressource et terrain de jeu de l’Humain. N’est-ce pas essentiellement des théories composantes de la Machine capitaliste ? Ainsi, ce jeu propose de nombreuses questions quant à sa réelle motivation. En effet, l’échappatoire proposée par Animal Crossing Horizon n’est qu’une pâle copie de notre société. L’utopie qu’il promeut s’en voit troublée.
Finalement, le reflet de la mer dévoile l’éclat brillant des comètes capitalistes. Mais le reflet n’est qu’une illusion, et le brillant des étoiles, une superficialité.

Mathis TRESANINI

Auteur : lecheveusurlalangue

Journal de SciencesPo Grenoble (Isère, 38) et de ses étudiant.e.s

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