Nouvelle escalade des tensions dans le Haut-Karabakh : quelles incidences à l’échelle internationale ?

KRASA MIRA – Caucase 

Krasa Mira, association des Mondes Slaves vous emmène aujourd’hui aux confins de deux pays de Transcaucasie. Ex-Républiques Soviétiques, l’Arménie et l’Azerbaïdjan s’opposent depuis bientôt 30 ans sur un conflit concernant la revendication d’un territoire auto-proclamé, peuplé d’Arméniens au coeur du territoire azéri : le Haut Karabakh ou République d’Artsakh. 

Le retour des affrontements dans la République autoproclamée du Haut-Karabakh dans l’Ouest de l’Azerbaïdjan a fait ressurgir des questions qui vont bien au-delà du Sud-Caucase. Les belligérants azéris et arméniens se livrent une lutte qui remonte à la chute de l’Union soviétique, mais on observe depuis peu l’affirmation des puissances russe et turque aux vues divergentes dans la région, une affirmation qui prend le pas sur l’échec du Groupe de Minsk dans la résolution du conflit bientôt trentenaire. Les récents affrontements présentent un bilan d’environ 500 victimes en l’espace de deux semaines. 

Le Haut-Karabakh, Artsakh en arménien, est une République autoproclamée, au même titre que la Transnistrie en Moldavie et d’une taille légèrement supérieure au département de la Gironde. Son auto-proclamation remonte à septembre 1991 au moment de l’indépendance de l’Arménie à la chute de l’URSS. Le Haut-Karabakh a pour particularité d’être peuplé par environ 150 000 Arméniens (représentant 95% de la population) mais d’être situé sur le territoire voisin, en Azerbaïdjan. Cette situation remonte au début des années 1920, date à laquelle Joseph Staline, alors Commissaire aux nationalités de l’URSS a attribué la région à la République socialiste soviétique d’Azerbaïdjan. A la mort de Staline quelques contestations de faible envergure se firent entendre en Arménie, mais ce n’est que quelques années avant la chute de l’Union soviétique en 1988 que de sérieuses échauffourées ont débuté entre Arméniens et Azéris. A la fin de l’année 1991, le Haut-Karabakh a revendiqué son droit à l’autodétermination par un référendum favorable à 99.8%. La population occupant le territoire du Haut-Karabakh (en rouge sur la carte) milite depuis pour un rattachement à l’Arménie, ce qui occasionne depuis près de 30 ans, un conflit entre gels et montées des tensions auquel la communauté internationale n’est pas parvenue à trouver de solution durable. 

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Les yeux rivés sur Moscou et Ankara

A la fin du mois de septembre dernier, au moment de la reprise des affrontements dans le Haut-Karabakh entre l’armée arménienne et l’armée azerbaïdjanaise, les réactions russes et turques ont été scrutées au niveau international. Aux prises sur la question libyenne, le volontarisme des deux puissances est également considérable dans le conflit du Haut-Karabakh. La Russie considère le Sud-Caucase – Azerbaïdjan, Arménie et Géorgie – comme sa sphère d’influence et a joué un rôle central dans les accords de cessez-le-feu de 1994 et 2016. Elle est davantage considérée comme un soutien à l’Arménie, ayant signé avec cette dernière un traité d’assistance mutuelle en 2002. Toutefois, entretenant également des relations de plus en plus saines avec l’Azerbaïdjan, la Russie voit d’un très mauvais oeil le retour aux armes dans la région. La Turquie quant à elle, ennemi historique de l’Arménie a apporté son soutien à l’Azerbaïdjan, les deux pays partageant une culture proche et des langues d’une même famille.  

La Turquie a rapidement réagi à l’éclatement de nouvelles tensions et est accusée par la communauté internationale, notamment par la France, d’avoir envoyé des mercenaires syriens pro-turcs1 combattre dans le Haut-Karabakh aux côtés de l’armée azerbaïdjanaise. Ces soldats syriens, au nombre de 850 selon l’Observatoire syrien des droits de l’Homme2 sont venus apporter leur soutien à la Turquie sous le nom d’ANS (Armée Nationale Syrienne) comme ce fût déjà le cas au Kurdistan syrien ou plus récemment en Libye. En situation difficile dans une Syrie exsangue et appauvrie par la guerre, les mercenaires se laissent convaincre à porter main forte à l’armée azerbaïdjanaise pour un salaire oscillant entre 1300 et 1800 dollars. Le président français Emmanuel Macron a condamné le 2 octobre dernier lors d’un sommet du Conseil Européen à Bruxelles un « comportement inadapté » pour un membre de l’OTAN tel que la Turquie. L’Etat arménien a, quant à lui, dénoncé la destruction d’un de ses avions Sukhoï-25 par un F16 de l’armée turque le 1er octobre dernier. Craignant que le conflit s’envenime à l’extérieur de l’Etat fantoche du Haut-Karabakh, l’ONU a saisi une réunion du Conseil de sécurité. 

En parallèle, la question d’une intervention de l’armée russe s’est posée du fait que l’Arménie soit signataire du traité de sécurité collective. L’Arménie est en effet depuis 2002 un Etat-membre de l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC), la Russie s’est ainsi engagée à lui venir en aide en cas d’attaque sur son territoire. Toutefois, les combats ayant lieu sur le territoire du Haut-Karabakh c’est-à-dire en Azerbaïdjan, la Russie s’est déclarée par l’intermédiaire de son président, en incapacité d’intervenir. D’autant plus que la Russie ne reconnaît pas le Haut-Karabakh en tant qu’Etat, celui-ci n’étant reconnu que par trois Etats fantoches que sont l’Abkhazie, la Transnistrie et l’Ossétie du Sud, qui ne sont eux-mêmes pas reconnus par la Communauté internationale. Redoutant cependant que l’Azerbaïdjan ne prenne pour cible Erevan, la capitale de l’Arménie, Moscou a lancé un exercice naval dans la mer Caspienne au large des côtes azerbaïdjanaises le 15 octobre dernier3. Le ministère russe de la Défense a précisé que cet exercice se révélait être organisé dans le cadre d’un « contrôle de préparation de combat » et ne devait pas être considéré comme une menace par Bakou.

Les difficultés du Groupe de Minsk

Acteur majeur des deux principaux accords de cessez-le-feu en 1994 et 2016, le Groupe de Minsk, créé à l’initiative de l’OSCE (anciennement CSCE) s’est organisé en mars 1992 suite aux premiers bombardements du Haut-Karabakh par l’armée azerbaïdjanaise. Le Groupe est co-présidé de façon permanente par la Russie, les Etats-Unis et la France, chargés de mener les négociations aux côtés d’une dizaine de pays européens. Par ailleurs depuis ses deux derniers accords de cessez-le-feu, le Groupe de Minsk n’est pas parvenu à faire s’interrompre les combats de façon pérenne. 

Concernant les récents affrontements de l’automne 2020, la déclaration de la co-présidence du Groupe de Minsk4 du 1er octobre dernier appelait à des négociations rapides entre les deux parties. Ce n’est finalement que le 10 octobre sous l’égide du ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov, qu’un cessez-le-feu est de nouveau entré en vigueur. Par ailleurs, au lendemain du cessez-le-feu, le président azerbaïdjanais Ilham Aliyev dénonçait une attaque dans la ville de Gandja en Azerbaïdjan occasionnant la mort de 9 personnes et une trentaine de blessés. Les conflits ont dès lors rapidement repris en dépit de la trêve humanitaire. Les affrontements précédant le cessez-le-feu affichaient un bilan provisoire d’environ 500 morts en 17 jours. 

Au niveau du droit international, les observateurs ont mis en évidence une difficulté à statuer sur le conflit. En effet, les deux acteurs l’Arménie et l’Azerbaïdjan invoquent deux infractions valables au regard du droit international, mais d’un ordre différent. L’Arménie souhaite faire valoir le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes depuis le référendum de la population du Haut-Karabakh en 1991. De son côté, l’Azerbaïdjan invoque le respect de son intégrité territoriale dans ce conflit, le Haut-Karabakh étant une enclave au sein du territoire azerbaïdjanais. C’est pour cette raison que la communauté internationale demeure partagée non seulement en raison de ses affinités avec l’un ou l’autre des pays belligérants, mais également en raison de l’impasse relative au droit international tant les deux parties disposent d’un motif légitime.

Un casus belli précédent la chute de l’URSS

Historiquement, le conflit remonte à l’indépendance des deux anciennes Républiques soviétiques. Au cours des années qui ont vu le démantèlement progressif de l’URSS avant 1991, des revendications pacifiques ont commencé à apparaître au Nagornyi-Karabakh, dès l’année 1988. Très rapidement les deux nations se sont adonnées à des nettoyages ethniques à tour de rôle. Le premier, le pogrom de Soumgaït est perpétré en février 1988 en Azerbaïdjan en réaction aux revendications arméniennes du Haut-Karabakh, suivi par le pogrom de Bakou la capitale azerbaïdjanaise en 1990, occasionnant la mort de centaines d’Arméniens. Ces actions n’étaient généralement pas des actions spontanées mais au contraire longuement préparées, comme le précise le reporter pour l’ONG Human rights Watch Robert Kushen5 à propos du pogrom de Bakou ; selon lui les assaillants possédaient « des listes complètes des Arméniens de Bakou et leur adresse ». Du côté arménien, la réplique est intervenue en 1992 avec le pogrom de Khodjaly dans le Haut-Karabakh, qui a coûté la vie à plus de 200 Azéris selon l’ONG Human rights Watch, plus de 600 selon le gouvernement azerbaïdjanais.  

Concernant l’éclatement de la guerre en elle-même, elle fait suite au référendum pour l’autodétermination à la fin de l’année 1991, avec le siège de la capitale du Haut-Karabakh Stepanakert et dans la ville de Chouchi qui a occasionné un drame humanitaire suivi de bombardements par l’armée azerbaïdjanaise. Les bombardements ont cessé au printemps 1992 à la libération de Chouchi par l’armée arménienne. L’ONG Human rights Watch6 fait état d’environ 170 morts à l’issue de l’état de siège et les bombardements azéris. Des combats se sont cependant poursuivis jusqu’à 1994 et le premier cessez-le-feu chapeauté par le Groupe de Minsk. A partir de 1994 les affrontements ont été moins fréquents, mais aucun gel pérenne des tensions n’a pu être trouvé. En 2016, la situation a pris un autre tournant avec la Guerre des Quatre Jours

Dans les premiers jours d’avril 2016, l’Azerbaïdjan a lancé une offensive au Nord-Est du Haut-Karabakh dans la région de Martakert. Dès la frontière franchie, les affrontements ont éclaté entre environ 20 000 soldats de part et d’autre selon l’OBS via AFP7. Selon le Centre d’Etudes Orientales polonais OSW8, l’armée azérbaïdjanaise a lancé son offensive pour faire oublier le contexte socio-économique difficile du moment en Azerbaïdjan, marqué par une baisse des prix du pétrole, un contexte inflationniste et des manifestations survenus plus tôt la même année. L’offensive azérie de 2016 constitue le manquement le plus significatif au cessez-le-feu établi en 1994 par le Groupe de Minsk. Par ailleurs, depuis plusieurs années l’Azerbaïdjan avait accru ses moyens militaires et semblait déjà se préparer à une offensive de ce type, comme en témoignent l’allocution9 du Président Ilham Aliyev fin 2015, vantant les mérites de son armée et le renforcement de ses moyens militaires. Après quatre jours de combats du 2 au 5 avril 2016, un cessez-le-feu bilatéral interrompt les affrontements, avec un bilan d’environ 300 victimes au total, selon les déclarations officielles des deux belligérants. 

Les différents affrontements, bombardements et sièges de villes ont également occasionné un nombre considérable de déplacements de population. En 2010, vingt-ans après le début du conflit, 230 000 Arméniens ont été déplacés hors d’Azerbaïdjan et environ 700 000 Azéris ont été déplacés depuis l’Arménie et le Haut-Karabakh. Le Guardian10 rapportait qu’en 2020 la moitié de la population totale du Nargornyi-Karabakh avait été déplacée depuis le début du conflit. La population actuelle de l’Etat fantoche du Haut-Karabakh oscille aujourd’hui autour de 148 000 habitants11.

Victor NICOLAS

Notes

  1. https://www.lemonde.fr/international/article/2020/10/02/le-haut-karabakh-nouveau-theatre-d-intervention-des-mercenaires-syriens-a-la-solde-d-ankara_6054453_3210.html
  2. https://www.france24.com/fr/20201002-haut-karabakh-des-mercenaires-syriens-soutenus-par-la-turquie-%C3%A9paulent-l-azerba%C3%AFdjan
  3. http://www.opex360.com/2020/10/16/la-russie-lance-un-exercice-naval-en-mer-caspienne-avec-le-conflit-du-haut-karabakh-en-toile-de-fond/?fbclid=IwAR1wkHnO9vUK7TTMsfZPyaYRnHHLtIb_gv4tat0c0vF27GmE7Mc4_FYL27w
  4. https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2020/10/01/declaration-des-presidents-de-la-federation-de-russie-des-etats-unis-damerique-et-de-la-republique-francaise-sur-le-haut-karabagh
  5. https://www.hrw.org/reports/pdfs/u/ussr/ussr915.pdf
  6.  https://www.hrw.org/sites/default/files/reports/USSR2937.PDF
  7. https://www.nouvelobs.com/monde/20160404.AFP2036/azerbaidjan-3e-jour-de-combats-meurtriers-au-nagorny-karabakh.html
  8. https://www.osw.waw.pl/en/publikacje/analyses/2016-04-06/four-day-war-nagorno-karabakh
  9. https://en.president.az/articles/17279
  10. https://www.theguardian.com/world/2020/oct/08/half-of-nagorno-karabakh-population-displaced-by-armenia-and-azerbaijan-clashes
  11. https://en.populationdata.net/countries/artsakh-nagorno-karabakh/

Auteur : lecheveusurlalangue

Journal de SciencesPo Grenoble (Isère, 38) et de ses étudiant.e.s

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