La Russie aux couleurs psychédéliques : Norilsk, la “ville des apocalypses”

 

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Le déversement de 20 000 tonnes de gaz dans le fleuve Ambarnaïa, le 29 mai 2020

Un ciel violet, des pluies jaunes, un brouillard bleu. S’agit-il d’une publicité de bonbons ou d’un film aux couleurs psychédéliques ? Rien de tout cela. C’est la triste réalité de la ville russe de Norilsk qui a récemment fait la une des journaux pour les 20 000 tonnes de gaz qui se sont déversées dans le fleuve Ambarnaïa le 29 mai 2020, en teignant ses eaux en rouge. L’accident, qui a fait déclencher l’état d’urgence début juin, serait lié à la fonte du permafrost sur lequel est bâtie la ville et tout son complexe industriel, majoritairement entre les mains du géant russe de l’industrie Norilsk Nickel. La nouvelle a mis deux jours avant d’arriver aux oreilles de Vladimir Poutine, furieux contre le gouverneur de la région de Krasnoïarsk pour ne pas avoir prévenu Moscou plus tôt. Mais le fait n’est pas si étonnant en soi lorsqu’on se penche sur la situation catastrophique de la ville et ses alentours.

Norilsk, qui se situe en Sibérie du Nord, est l’agglomération la plus polluée de Russie et elle se range parmi les premières villes les plus polluées au monde. Surnommée “la ville des apocalypses” par ses citoyens, Norilsk est paradoxalement victime de sa propre fortune : 35% du palladium, 20% du nickel et 10% du cobalt utilisés dans le monde proviennent de cette région. Le processus de (sur)exploitation de minéraux entraîne l’évacuation de particules dangereuses pour la santé de la flore et de la faune. Dans un rayon de trente kilomètres autour de la périphérie de Norilsk, la végétation dont la fameuse Toundra peine à pousser, tandis que les produits alimentaires présentent des niveaux de toxicité élevés. La fonte du permafrost ayant vraisemblablement causé l’accident est donc intrinsèquement liée à l’activité industrielle qui y foisonne.

Ce coin des plus froids au monde présente un deuxième paradoxe : les minéraux exploités par un processus très polluants seront ensuite en partie utilisés dans la fabrication de batteries de voitures électriques qui, elles, ont été conçues pour polluer moins. Il semblerait presque que nous sommes inévitablement et perpétuellement conduits à détruire, réduire et dégrader nos ressources naturelles, même lorsqu’on souhaite l’exact inverse.

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Norilsk est la première ville la plus polluée de Russie et l’une des plus froides de la planète.

L’histoire de la ville de Norilsk n’est pas des plus joyeuses. En 1921, un petit groupe de prisonniers des premières purges staliniennes s’installe dans cet endroit inhospitalier, où les températures descendent jusqu’à -55 C°. A partir de 1935 et jusqu’en 1956, à Norilsk où est construit le goulag Norillag sont envoyés plus 500 000 détenus qui travaillent dans les très riches gisements miniers de la région. La ville a eu pendant toute la période soviétique un statut de “ville fermée”, ce qui désignait ces villes qui n’étaient pas accessibles aux étrangers et n’apparaissaient parfois même pas sur les cartes (pour des raisons stratégiques).

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Norilsk est encore très difficilement accessible pour les non-résidents, bien qu’elle n’ait plus de statut de “ville fermée”

Bien qu’elle ait rouvert ses portes à partir de 1989 jusqu’en 2001, elle a de nouveau été décrétée “ville close” jusqu’en 2012. Depuis, elle ne fait plus partie de cette catégorie mais son accès est encore très limité pour les non-résidents. Mais mis à part les activistes de Greenpeace et les bénévoles du WWF, il est peu probable que de nombreux touristes si jamais on leur donnait le libre accès choisiraient la “ville des apocalypses” pour passer leurs vacances : « venez à Norilsk respirer du bon air frais riche en nickel ». De quoi attirer des foules…

En effet, parmi les 180 000 habitants, nombreux sont ceux qui souffrent de problèmes cardio-vasculaires, de malformations du système respiratoire, de maladies du sang et autres encore. L’espérance de vie de cette région est de dix ans inférieure à la moyenne nationale, et les habitants ont deux fois plus de risques de développer un cancer par rapport à leurs compatriotes russes.

L’état de l’écosystème reflète la condition pitoyable des habitants. La fonte du permafrost s’ajoute à la déforestation, à la perte de la biodiversité, à la contamination des eaux… La liste qui nous paraît presque banale tellement nous y sommes tristement habitués est trop longue pour qu’elle soit exhaustive. Trop longue pour que tout cela continue. Combien de fleuves rouges veut on encore voir ?

Le Kremlin, bien qu’ayant décrété l’état d’urgence, affirme ne pas vouloir prendre de mesures contre Vladimir Potatine, le président de Norilsk Nickel, l’usine responsable de la catastrophe environnementale. L’oligarque russe, proche du président Poutine, a déclaré qu’il va financer l’ensemble de l’opération de nettoyage, dont le coût est estimé à dix milliards de roubles. Mais les dégâts sur l’environnement seront sans doute colossaux. Les environnementalistes estiment cet accident comme étant le plus grave de ce type dans l’Arctique, et ils le comparent à la marée noire provoquée par le pétrolier Exxon Valdez, qui en 1989 a déversé quarante-deux millions de litres de pétrole dans la mer.

Sofia Erpenbach

Auteur : lecheveusurlalangue

Journal de SciencesPo Grenoble (Isère, 38) et de ses étudiant.e.s

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