Le massacre de Katyń

Printemps 1940. Dans la forêt de Katyń, en Russie occidentale, l’armée rouge fait disparaître, dans la plus grande discrétion, toute une partie de l’intelligentsia polonaise. Plus de 22.000 Polonais, dont 8.000 officiers de l’armée polonaise, sont froidement tués d’une balle à la nuque par le NKVD, la police politique de l’Union soviétique.

Ce massacre, connu sous le nom de martyr de Katyń, n’est que l’aboutissement des violentes répressions perpétrées par les soviétiques depuis l’occupation de la Pologne en 1939. Déportations, emprisonnements et exécutions de toute personne hostile à l’idéologie communiste étaient à l’ordre du jour.

Suite à leur détention dans les camps d’Ostaškov, de Kozelsk et de Starobielsk, entre le 3 avril et le 19 mai 1940 des milliers d’intellectuels, de policiers et de soldats polonais sont tués et engloutis par le silence de la forêt soviétique. Le but de ce carnage : affaiblir la Pologne par l’éradication de son noyau dur, à savoir sa classe dirigeante.

Le crime a d’abord été découvert par les Allemands en 1943. Sans perdre de temps, ils saisissent l’occasion pour en faire de la propagande anti-russe, convoquant ainsi une commission médicale qui vérifie les faits et les attribue à l’URSS. Cependant, les dirigeants communistes nient avec fermeté avoir accompli le massacre, accusant au contraire les troupes nazies d’en être les exécuteurs. Ce n’est que quarante-neuf ans plus tard, dans un contexte de perestroïka, que Mikhaïl Gorbatchev reconnaît pour la première fois la responsabilité soviétique. De la même façon, Boris Eltsine, en 1992, dévoile les premiers documents attestant l’implication des troupes soviétiques dans le massacre de Katyń.

C’est enfin l’année 2010 qui simultanément rouvre et clôt l’une des pages les plus douloureuses de l’histoire du XXe siècle. Le 10 avril 2010 l’avion du président polonais Lech Kaczyński s’écrase à Smolensk, en Russie, en ne laissant aucun survivant. Kaczyński, accompagné de plus de quatre-vingt personnes issues de l’intelligentsia polonaise, devait se rendre à Katyń pour la commémoration du 70e anniversaire du massacre. Bien que les causes de l’accident soient liées aux conditions météorologiques dégradées, et probablement aussi à des erreurs de l’équipage, de nombreuses théories complotistes attribuant les raisons du crash à la Russie voient le jour. En particulier, ces hypothèses sont soutenues par le frère jumeau de Lech Kaczyński, qui est aussi le cofondateur et président du parti PiS (Droit et Justice). Il a accusé jusqu’à récemment le Kremlin d’empêcher la bonne conduite de l’enquête en raison du refus de la part de la Russie de donner accès à la boîte noire et aux épaves de l’avion. Même s’il est très peu probable que la Russie soit impliquée dans l’accident, une certaine ambiguïté sur le rôle joué par les autorités russes persiste.

Enfin, le 26 novembre 2010, le Parlement russe admet pour la première fois, cette fois-ci officiellement et sans ambiguïté, la responsabilité du régime soviétique dans le massacre de Katyń. La déclaration signée par la Douma (La tragédie de Katyn et de ses victimes) énonce : « Dans la propagande officielle soviétique, la responsabilité de ce crime a toujours été attribuée aux voyous nazis. Cette version est restée pendant de nombreuses années le sujet de discussion dans la société soviétique, provoquant toujours la colère, l’offense et la méfiance du peuple polonais. Le Parlement exprime sa profonde compassion à toutes les victimes de cette répression injustifiée et à leurs familles ».

Ce massacre, toujours pas reconnu par la Fédération russe comme étant un crime contre l’humanité, est emblématique de l’instabilité qui lie depuis des siècles la Russie et la Pologne.

La politique expansionniste menée par l’Empire russe au 18e siècle réduit peu à peu les frontières de la république des Deux Nations dont le royaume de Pologne faisait partie. Cela se traduit un triple effacement de la carte et une répartition de la Pologne (en 1772, en 1793 et en 1795) entre ses voisins autrichiens, prussiens et russes, ces derniers occupant la moitié du territoire. Elle ne retrouve son indépendance qu’en 1921, lorsque la signature du traité de Riga marque la fin des offensives menées par la Russie. Une indépendance qui se veut cependant de courte durée, puisque le pacte de non-agression signé entre l’Allemagne nazie et l’URSS condamne la Pologne à une nouvelle partition. À la fin de la guerre, l’Allemagne perdante rend à la Pologne ses territoires, tandis que la Russie garde son influence sur le Pays, en instaurant la République Populaire de Pologne. La présence soviétique en Pologne est marquée par de nombreuses répressions, déportations, pillages, et violences faites sur la population civile.

Cependant, la Pologne est le premier pays satellite de l’URSS qui sait mettre à profit la transition démocratique menée par le parti communiste dans les années ‘80. Les manifestations ouvrières en Pologne permettent la création du syndicat indépendant Solidarność qui gagnera les élections parlementaires en juillet 1989. Pour la première fois depuis la création de l’URSS, un gouvernement non communiste se met en place en Europe orientale. C’est le début de la fin pour le régime soviétique, puisque la volonté d’indépendance se fait entendre dans de nombreux pays de l’Union.

Ce passé tourmenté explique en grande partie pourquoi la Pologne s’est rapprochée, depuis la chute de l’URSS, des institutions transatlantiques et de l’Europe occidentale, l’adhésion à l’OTAN en 1999 et à l’Union européenne en 2004 en sont la preuve. La politique de nuisance, d’intimidation et parfois même de provocation que mène la Russie envers ses voisins n’a pu que conforter la Pologne dans son choix. De bonnes relations entre Pologne et Russie auraient sûrement des répercussions positives sur l’ensemble du territoire européen. Cependant, une énième tension, cette fois-ci au sujet de l’enjeu mémoriel lié à la seconde guerre mondiale, fait surface. Les deux pays pourront-ils un jour mettre de côté les hostilités du passé pour enfin entamer une nouvelle phase de dialogue vidée de toute animosité ?

Sofia Erpenbach

Auteur : lecheveusurlalangue

Journal de SciencesPo Grenoble (Isère, 38) et de ses étudiant.e.s

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