[#2] Suite Rétrospective sur le festival Game O-Vert d’Agir Alternatif

  • Conférence : Justice climatique et droits de la nature 

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Cette conférence a été organisée avec la participation de Marine Denis (doctorante sur le droit international public et l’environnement, juriste à Notre Affaire à Tous), Maître Pierre Janot (avocat, président de la section iséroise des Amis de la Terre) et Marine Calmet (juriste en droit de l’environnement et des peuples autochtones). 

La réflexion de cet événement portait sur la façon dont la protection de l’environnement est abordée par le droit français. Les trois intervenants avaient des approches différentes mais se rejoignaient sur le constat suivant : les sciences font une entrée notoire dans le domaine juridique. Cela marque une ouverture du champ des possibles pour les juristes environnementaux, mais sans signifier une réponse militante de la part du gouvernement en faveur de l’environnement. 

Selon Marine Denis, la justice climatique relève d’une écologie solidaire et non pas punitive. La transition écologique suppose que chacun puisse changer ses habitudes. Seulement cela n’est pas accessible à tous et n’est pas facilité par l’Etat. La taxe carbone est un clair exemple de cette fracture sociale et écologique. Il y a ainsi un manque clair de la part des pouvoirs publics à établir des politiques efficaces et égalitaires en matière de protection environnementale. Dans ce contexte-là, le recours aux moyens juridiques devient de plus en plus important mais rencontre aussi l’obstacle du statut du juge. N’étant pas climatologue, il est réticent à traiter de la question climatique car il estime ne pas avoir les connaissances nécessaires et équitables pour y répondre. Et surtout, selon Marine Denis, si l’on demande au juge de réguler les objectifs des lois (sur l’empreinte carbone, les pesticides, etc.), cela implique une fusion problématique du pouvoir judiciaire et législatif. Cependant, le juge peut être législateur via son interprétation, seulement il prend le risque que ses décisions soient contestées ou contredites plus tard. 

De plus, Maître Janot a pointé du doigt les manquements d’Emmanuel Macron à ses obligations, garant de la signature et du respect des accords internationaux (art.55 de la Constitution), ce qui comprend notamment l’Accord de Paris. Face à ces manquements dans les décisions du gouvernement, les actions de désobéissance civile deviennent alors plus justifiables car elles relèvent de “l’état de nécessité” (exemple avec les décrocheurs de portrait). Quant au manque de reflet de la conscience de l’urgence climatique dans l’appareil démocratique, les recours citoyens déposés auprès du Conseil d’Etat et des tribunaux visent à contraindre l’Etat à respecter ses propres objectifs via l’appareil juridique.

On assiste donc à l’émergence de nombreuses actions et associations qui donnent l’opportunité aux citoyens d’utiliser des outils juridiques pour démontrer la faillite des gouvernements à les protéger et les contraindre à respecter leurs objectifs. De nombreuses ONG (Wild Legal, L’Affaire du Siècle, les Amis de la Terre) permettent la propagation de contentieux climatique à travers le monde et par toutes sortes d’acteurs (citoyens, juristes, autochtones, etc). Il y a donc une recherche de la reconnaissance des droits de la nature, avec deux directions. Le premier prône la reconnaissance des entités juridiques écosystémiques. Le deuxième cherche à ce qu’il soit reconnu plus de droits à la nature en tant qu’entité vivante. 

Tout au long de la conférence sont évoqués de nombreux exemples de procédures juridiques contre les Etats. On parle des Pays-Bas avec la saisine du Tribunal de la Haye par l’ONG Urgenda et 900 particuliers (à qui il fut donné raison). Est aussi évoquée la décision du Conseil Constitutionnel de janvier 2020, qui confirme le manque de protection de la part du gouvernement dans l’inaction face au changement climatique. On parle aussi de l’accord du statut de gardiens et donc la mise sous tutelle de certaines zones aux Maoris en Nouvelle-Zélande. Ces actions peuvent donc être efficaces pour sanctionner les Etats, mais n’agissent qu’a posteriori et non pas lors l’élaboration des lois qui fixent ces objectifs. Elles peuvent ainsi difficilement contraindre les Etats à prendre d’eux-mêmes des mesures visant la protection de l’environnement. Mais les actions et recours des citoyens constituent de réels garde-fous dont l’impact ne peut-être qu’amplifié.

 

  • Conférence: L’antispécisme, nécessité du combat écologiste?

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Cette conférence, animée par Yves Bonardel, militant et essayiste, propose de repenser le fondement de la lutte écologique, en y replaçant de manière centrale l’antispécisme et en philosophant sur la place de l’homme sur terre.

Commençons donc par définir ce qu’on entend par « antispécisme »: il s’agit d’une philosophie de type éthique et politique contre le spécisme qui est encore très peu abordée. Une notion qui a été développée en même temps que l’idée d’égalité animale de Peter Singer qui travaillait sur la désobéissance civile et l’égalité humaine.

Se pose alors la question: de quelle égalité peut-on parler en philosophie, d’un point de vue moral ? Et comment justifier que les animaux soient exclus de cette sphère de réflexion, de la préoccupation morale ? Mais les questions de l’antispécisme sont encore plus larges et importantes, elles veulent redéfinir la place de l’Homme dans la nature, et par ailleurs redéfinir la nature elle-même.

Selon les antispécistes, les arguments qui tendent à discriminer les animaux ne sont pas recevables car l’égalité devrait inclure tous les êtres sensibles, vivant des états subjectifs qui les importent (souffrance, réflexion et toutes formes de sentiments en général) puisqu’à partir du moment où quelque chose ressent des émotions alors il y a des intérêts à défendre.

A partir de là, la notion d’espèce n’a pas plus de sens que celle de sexe ou de race; les caractéristiques biologiques ne sont pas recevables et pertinentes pour justifier une forme de discrimination. Il faut donc que les luttes individuelles, c’est à dire les luttes contre la discrimination des handicapés, des malades psychiatriques, des personnes LGBT, des personnes âgées par exemple, soient aujourd’hui accompagnées d’une lutte contre le traitement discriminatoire infligé aux espèces. Il n’y a pas de sous espèce donc il ne doit pas y avoir de sous traitement.

Aujourd’hui, l’idéologie spéciste anthropocentrée en vigueur est l’humanisme, qui voit d’un côté l’humanité et de l’autre la nature comme un réservoir de ressources pour l’Humanité. L’antispécisme propose donc de cesser de raisonner en tant qu’Humanité et nature mais de penser en termes d’êtres sentients, c’est à dire sensibles.

La nature est tout mais dans la pratique l’Humanité étant sortie de la Nature, cela nous pousse à dominer le vivant autre que nous et à ériger cela en tant que droit.

Il faut donc se pencher sur la Nature et les sens qui lui sont associés. Pour cela, Yves Bonardel nous décrit plusieurs sens donnés à la Nature et comment ils ont participé à la construire: 

  • La nature serait un système ordonné, il y aurait un ordre, un équilibre naturel. C’est la pensée qui prévalait au Moyen-Âge et qui serait un décalque de notre organisation culturelle de l’époque, fortement marquée par l’ordre religieux et politique. Dans ce système, chaque chose a une fonction et ne peut pas être là par hasard (réflexion sous le prisme de la religiosité, de la volonté de dieu).
  • La nature serait une puissance poursuivant des buts, une entité douée de finalité, ici aussi la vision religieuse domine la pensée. Naturel signifierait normal, bon, bien et sain.
  • La nature serait une essence présente dans chaque individu, ici c’est une idée plus ancienne, antique (développée notamment par Aristote). La nature remplit un rôle et ses composants aussi, il faut respecter la nature car elle porte en elle l’essentiel, il ne faut pas aller contre nature. Cette idée de mysticité se pose comme description du réel mais cache un contenu normatif contrairement à l’idée de réalité; on parle bien de quelque chose de contre nature et non pas de contre réel. Ainsi la sémantique fait de la nature une entité différente du réel qui la rend si intrigante et incompréhensible de manière à faire dire ce qu’on veut de ce qui est ou non contre nature.
  • La nature serait enfin une puissance en passe d’être asservie, détruite par l’Homme qui l’évince. L’image de la nature comme femme est d’ailleurs souvent utilisée pour présenter son infériorité par rapport à l’homme qui la contrôlerait, à l’image une fois de plus de notre modèle de société.

Après avoir fait le tour de ces représentations de la nature et du sens que les hommes ont bien voulu lui donner, il faut se pencher sur la vision des hommes de ce qu’est l’humanité et ainsi comprendre comme elle est érigée face à la nature.

Ainsi, l’humanité est dotée de la raison et est souveraine de ses actions et de son corps. C’est la raison justement qui nous autoriserait à être propriétaires du reste du monde dont nous nous distinguons depuis l’Antiquité. Une fois de plus, c’est la religion qui nous pousse à nous défaire de la nature, l’humanité serait détentrice d’une dignité spécifique car faite à l’image de Dieu; les humains nés libres et égaux sont des êtres de liberté alors que les animaux sont des êtres de nature. De la même manière nos droits sont conditionnés au fait d’être humains.

D’autres humanismes existent, marginaux comme l’humanisme corporel qui cherche à fonder notre humanité sur notre vulnérabilité, dès lors pourquoi pas l’étendre à tous les êtres sentients ?

Ce qui rapprochent nature et humanité c’est que les définitions les opposent. La nature c’est le règne de la fonctionnalité, de l’ordre, alors que l’homme c’est le règne du libre arbitre et de la liberté. L’humain a un corps alors que l’animal est un corps, de plus l’humain serait sorti de l’animalité et c’est ce qui fait sa grandeur. Cette grandeur, à l’échelle de notre planète, Yves Bonardel la voit comme totalitaire. Les animaux asservis dans une totalité ne tiennent plus qu’un rôle, un rouage au service de l’homme.

La philosophie d’Yves Bonardel est donc de sortir de cette spirale humano-centrée qui n’a plus lieu d’être à l’heure des grands défis qui attendent la planète et l’ensemble des êtres vivants et sentients qui l’habitent. Il faut pour cela requestionner la place de l’humanité dans son environnement, en acceptant de balayer des milliers d’années d’une philosophie dominatrice et conquérante de l’homme sur son prochain. 

 

Camille Simon et Eliot Buchaca 

Auteur : lecheveusurlalangue

Journal de SciencesPo Grenoble (Isère, 38) et de ses étudiant.e.s

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