A l’heure où deux mains s’interrogent

 

Les coudes ne leur ont pas volé leur emploi et encore moins la vedette. Comme le pays, elles ne sont ni en guerre, ni à l’arrêt. Les mains. Il y a d’abord les petites, celles dont on parle peu. Celles qui scannent un à un vos dix paquets de papier toilette, celles qui sonnent à votre porte vous livrer le dernier Bowl veggie à la mode sur Insta. Il y a aussi celles qui nettoient et désinfectent tout sur leur passage, comme par magie, pour que vous et vos proches ne chopiez pas ce satané virus. Il y a aussi d’autres petites mains qui manient compresses, seringues et masques à oxygène. Il leur arrive d’essuyer quelques larmes quand il est 20 heures et que d’autres mains frappent en cœur pour elles. Parce que oui, on se soutient entre mains.

La différence avec ces mains-là, c’est qu’elles font d’autres choses, nettement plus chouettes. Elles pianotent sur des écrans, sur des claviers; les pouces sont au bord du burn-out. Ils swipent, cliquent de l’aube jusqu’à tard dans la nuit.
Même pas droit à la pause du midi. Non vraiment, ce confinement c’est le bagne pour eux. Une fois qu’elles ont reposé stylos pinceaux et livres, ces mains-là n’oublient pas de s’enduire d’un gel toujours frais.
C’est souvent une voix monocorde qui le leur rappelle gentiment à la télévision. Ces mains-là sont plus chanceuses que les petites. D’ailleurs, on les reconnaît facilement : intactes, douces, pour certaines parfumées, voire manucurées.

Au contraire, les ongles des petites mains sont souvent jaunis par le chlore, rongés par le stress, l’angoisse. L’angoisse de se demander quelle gueule aura le salaire du mois de mars 2020, si ce salaire suffira à nourrir des mains encore plus petites qu’elles. Pour ces mains-là, ce que nous vivons est tout sauf une accalmie propice au ressourcement, au repos ou à l’épanouissement personnel. Cette période peut changer le cours de leur existence à jamais et leurs collègues ongles craignent de disparaître.

Les mains oisives elles, tamponnent le menton, se demandent si leurs vacances d’été auront bien lieu, si leur année académique sera bien validée et à quoi ressemblera le post-Covid 19.

C’est une des leurs qui vous écrit ce soir.

AFS, 20/03/2019

Auteur : lecheveusurlalangue

Journal de SciencesPo Grenoble (Isère, 38) et de ses étudiant.e.s

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