Jardin, emblème du boom touristique dans la région du café en Colombie

Bien loin du tumulte de Bogota et de sa jeunesse dorée que nous avons pu côtoyer de près ou de loin durant notre échange, je vous propose ici d’écouter la voix de Saga. Saga, c’est le doyen de Jardin. Ancien cultivateur de café, désormais reconverti en guide touristique. Jardin, c’est un village dissimulé parmi les luxuriantes plantations de café de la pampa du Sud de Medellin. Saga, c’est donc celui qui n’a jamais quitté ce village qui l’a vu naître. Son village, il le connaît comme sa poche. Il l’a vu évoluer au fil des décennies, toujours depuis la place principale et accompagné de ses nombreux tintos (cafés) quotidiens.

jardin 2
Saga et la peinture à son effigie

Du modeste hameau peuplé de colporteurs au haut-lieu du tourisme qu’il est désormais, ce village a connu de multiples métamorphoses. Quant à l’époque où paramilitaires et narcotrafiquants troublaient souvent tragiquement la quiétude de la région, Saga préfère lui tourner le dos, sans pour autant l’oublier. C’est un passé qui reste tabou ici. Mais nulle question de tout cela dans cette interview (annexe). Elle aura plutôt pour dessein de donner la parole à ce proche témoin de l’explosion touristique qui caractérise aujourd’hui la région de l’Eje Cafetero (région du café) en Colombie. Il nous fera part de son point de vue sur ce phénomène inédit qui a métamorphosé de près ou de loin, la vie des locaux.

jardin 4.jpg

Gentrification, nouvelles infrastructures, modifications urbanistiques ponctuent désormais le quotidien des habitants de Jardin. Un nouveau visage lui est donné : celui de haut-lieu du tourisme vert en Colombie.
« Le Lonely Planet nous a inscrit dans son guide sans même nous en parler. On a vu débarquer une horde de touristes, sans les infrastructures qui vont avec. » m’avait-il confié un matin sur un des bancs de la place principale.

jardin

 

Il faut dire que ce village a tout pour combler le touriste en quête de tranquillité et d’exotisme : il séduit par ses maisons colorées, ses hommes aux chapeaux de cow-boy fièrement vissés sur la tête, le tout rythmé par les claquements métalliques des sabots des chevaux sur les pavés et des sons d’accordéons. Un véritable décor de Western Spaghetti. Exotique et authentique à la fois, ce village ne laisse guère indifférent. Il n’est d’ailleurs pas rare de le voir figurer parmi les « coups de cœur » des touristes qui le décrivent souvent comme « la merveille d’Antioquia, soit la région de Medellin ». (Micro-trottoir disponible en annexe)

Sans le dire clairement, Saga semble craindre que son village se convertisse en un « Coffee Disneyland » à l’instar de son homologue Salento, situé plus au Sud.

Mais qu’en disent les chiffres ? Selon l’Atlas mondial de données, le pays a accueilli, rien qu’en 2017, 4 113 000 visiteurs, soit le double des données de 2007 (2 254 000 visiteurs). Le pays fait face à un boom touristique sans précédent depuis 2010 et de manière exponentielle depuis 2016, année de signature des Accords de Paix entre le gouvernement et les FARCS.

jardin 5
https://knoema.fr/atlas/Colombie/Nombre-darrivées

Symptomatique de l’attrait récent et croissant des touristes pour la région du café en Colombie, l’exemple de Jardin n’en reste pas moins intéressant pour penser son avenir en termes de durabilité touristique. Si l’économie entière du village se tourne entièrement vers le tourisme, il se pose alors la question de savoir comment préserver ces traditions qui confèrent justement le cachet, le charme authentique à Jardin ?
Parmi ces traditions, figure le colportage : ces marchands ambulants qui proposaient les marchandises à domicile. J’ai eu à ce propos l’opportunité d’interviewer un ancien colporteur qui a bien voulu me recevoir chez lui. Reconverti comme Saga en guide touristique, il nous livre ainsi son point de vue sur l’avenir de ces traditions ancestrales.

jardin 7

Que pouvez-vous nous dire sur la tradition du colportage à Jardin ?

Cette tradition a commencé très tôt afin de relier les villages entre eux, à l’époque où il n’existait que des chemins de terre. Ainsi, commençât le transport à dos de mules, une tradition présente dans chaque village et ville de la région. Par exemple ici à Jardin, beaucoup de marchandise venait de Riosucio dans le département de Caldas, plus au Sud. Et ainsi se perpétua la tradition du colportage. Par exemple, moi j’ai exercé le métier de colporteur pendant près de 34 ans non pas de villages en villages mais plutôt de hameaux en hameaux. Je chargeais le café, du matériel de chantier, des fruits.

jardin 6

Les colporteurs existent-ils encore aujourd’hui ?

Ils se comptent désormais sur les doigts d’une main mais ils existent encore. Par exemple ici à Jardin, on colporte encore mais très peu, car même les hameaux les plus isolés sont maintenant reliés par des routes. Pour cette raison-là, cette tradition a perdu de son ampleur ici. Tout ou presque se transporte par véhicules motorisés.

Qu’avez-vous d’autre à nous raconter sur cette tradition ?

Eh bien, c’est à mon sens une très belle tradition. Malgré sa modernisation, il ne faut pas qu’elle disparaisse. Elle est l’héritage que nous ont légué nos anciens.

Les colporteurs ont-ils beaucoup d’histoires à nous raconter ?

Eh bien, ceux d’aujourd’hui pas tellement. Ceux qui se déplaçaient de villages en villages connaissaient un grand nombre d’histoires. Des histoires de sorcières, d’elfes, de druides…

Et aujourd’hui, quel métier exerces-tu ?

Aujourd’hui, je travaille dans le tourisme avec les chevaux. J’organise des tours avec des chevaux autour de Jardin. J’organise des balades dans les alentours de Jardin.

Et que penses-tu du tourisme ici à Jardin ?

Très bon, il aide beaucoup le village, il fait vivre beaucoup de personnes. Mais il ne faut pas que notre économie repose uniquement dessus. C’est justement ça le risque.

 

Anne-Flore Souchon 

 

Annexes

  • Articles :

« La vie au ralenti au milieu des cowboys »
https://www.mifuguemiraison.com/fr/jardin-village-antioquia-colombie/

En Colombie, à la découverte du triangle du café. Article du Figaro, 21/10/2016
https://www.lefigaro.fr/voyages/2016/10/21/30003-20161021ARTFIG00110-en-colombie-sur-la-route-de-l-or-vert.php

  • Vidéos

Entretien de Saga
https://youtu.be/rCDr718hCQY

Micro-trottoir : « Que représente Jardin pour vous ? »
https://youtu.be/XiqUFExytEw

Salento, le « Coffee Disneyland »
https://www.pinterest.fr/pin/86342517842667160/

Auteur : lecheveusurlalangue

Journal de SciencesPo Grenoble (Isère, 38) et de ses étudiant.e.s

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s