Les marches contre les violences sexistes et sexuelles à Grenoble et à Salamanque

Le rendez-vous pour participer à la marche contre les violences sexistes et sexuelles était donné à 16 heures ce samedi 23 novembre sur le parvis du musée d’art contemporain de Grenoble. Une foule importante s’est rassemblée malgré le temps maussade, la pluie éparse et la température hivernale. 137 pancartes sont distribués par les organisatrices de la marche du collectif Nous Toutes. Sur chaque pancarte un nom de victime de féminicide en 2019, son âge et la manière dont elle a été tuée. Une chorale chante sur les marches qui mènent au musée puis les mots d’ordres sont énoncés : on marche pour lutter contre les violences faites aux femmes, sexistes comme sexuelles.

Le cortège se met en marche, à l’avant une grande banderole dénonce le manque de moyens déployés par le gouvernement “1.000.000€ de subvention aux asso pour 219.000 victimes = 4,5€ par victime”. Le service d’ordre, voulu en non mixité par le collectif organisateur Nous Toutes, délimite le cortège de tête comme zone de non mixité également, pour que les femmes puissent se sentir en sécurité et s’exprimer librement. Le public au sein de la manifestation est varié, les femmes sont présentes en majorité mais ne sont pas seules. L’âge moyen semble plutôt élevé, d’ailleurs seules 500 personnes avaient annoncées participer à la marche sur l’événement Facebook, 1.500 sont présentes. Plusieurs organisations sont présentes, des collectifs féministes comme Nous Toutes, organisatrices de la marche, mais aussi Osez le Féminisme, le collectif Alliance Citoyenne qui lutte notamment contre l’islamophobie, des organisations syndicales et politiques et des Gilets Jaunes. La diversité se retrouve également dans les différents chants diffusés par les sonos et entonnés : certain·e·s exhortent à la résistance sur les paroles de France Gall, le chant des partisans résonne sur le rythme du collectif Motivés, alors que d’autres s’en prennent à “Macron, ô tête de con”, une parole sexiste malvenue. Un chant met tout le monde d’accord, l’Hymne des femmes, scandé haut et fort par la marche.

Le cortège parti de Notre-Dame rejoint rapidement l’Hôtel de Police devant lequel il s’arrête pour une prise de parole du cortège de tête. Les Compagnies Républicaines de Sécurité, les CRS, sont présentes, armées de fusils d’assaut et de boucliers. La police est sur sa défensive puisque les messages fusent pour rappeler la non prise en charge bien trop fréquente par l’institution policière des agressions dont sont victimes les femmes dont les plaintes ne sont pas prises au sérieux et souvent refusées. Sans doute ces soldats en armure étaient ils apeurés par les désormais célèbres collages de slogans auxquels ont recours les féministes pour combattre l’invisibilisation de leur cause. Les murs du commissariat grenoblois resteront donc immaculés tandis que le cortège reprend sa marche au cœur du quartier de l’Alma. Il y aura quand même d’autres collages le long du parcours qui s’organisent impeccablement alors que plusieurs militant·e·s se regroupent autour de la personne qui réalise le collage pour l’anonymiser. Un nouvel incident intervient alors qu’un homme force dangereusement le passage au volant de sa voiture au milieu de la rue étroite du Très Cloîtres dans laquelle se faufile le cortège. Des manifestantes lui font signe de s’arrêter et l’une lui reproche d’avoir “failli l’écraser”. Le conducteur sort de son véhicule et s’indigne « Je sors du travail moi j’ai pas que ça à faire ». Les protestations fusent : « forcément c’est un mec », « lui c’est sûr qu’il bat sa femme ».

Le cortège suit son parcours et arrive alors que la nuit tombe aux alentours de 17h30 à la place de la préfecture, défendue également par des forces de l’ordre en nombre, où les manifestant·e·s se réunissent autour de la fontaine. Un décompte de 1 à 137 est scandé alors que les 137 pancartes des noms de victimes en 2019 sont brandies. Une à une la terrifiante liste des victimes est énoncée alors que les porteur·se·s de pancartes les plantent face aux fenêtres de la Préfecture, réalisant un lugubre cimetière rappelant à l’exécutif les conséquences meurtrières de son inaction.

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Le “cimetière” des 137 victimes de féminicide place de la Préfecture, photo @pcfisere

137 femmes ont été tuées depuis le début de l’année 2019 par leur compagnon ou ex-compagnon. 219.000 femmes sont victimes d’agressions. Les associations qui ont vu leur nombre de salarié·e·s baisser drastiquement suite à la suppression des emplois aidés par le gouvernement souffrent d’un cruel manque de financement. La police ferme ses portes aux femmes victimes d’agression. Le système judiciaire est inefficace car 80% des plaintes déposées par les femmes victimes de féminicides avaient été classées sans suite.

Heureusement la cause féministe semble plus forte que jamais. A Grenoble nous étions 1.500 et à Paris la marche a rassemblé 50.000 personnes alors qu’elle en comptait 20.000 l’année dernière. Adèle Haenel accuse le réalisateur Christophe Ruggia d’attouchement et harcèlement sexuel alors qu’elle avait moins de 15 ans et appelle les victimes à briser le silence en rappelant qu’elles souffrent de leur agression mais souffrent également de la difficulté de témoigner. Le gouvernement rend ce lundi 25 novembre les conclusions du Grenelle des violences conjugales mais la militante féministe et cofondatrice du collectif #NousToutes Madeline da Silva exprime dans le JDD son inquiétude vis à vis d’un gouvernement qui a fait de la lutte contre les violences faites aux femmes la grande cause nationale du quinquennat. Des mesures essentiellement législatives sont prises mais aucun financement n’est engagé à la mesure des besoins car Emmanuel Macron et  Edouard Philippe n’ont pas conscience de la gravité de la situation.

 

En Espagne, la gravité de la situation concernant les violences faites aux femmes, prise en compte dès 2004, reste tout aussi problématique. La « Loi organique sur les mesures de protection intégrale contre la violence sexiste » couvre les aspects préventifs, éducatifs, sociaux, de protection, sanitaires et criminels et implique sept ministères, de l’éducation à la justice en passant par le travail, l’intérieur ou encore l’économie. Malgré cette loi d’ampleur sans précédent en Europe et la baisse considérable des féminicides dans le pays, aujourd’hui autour de 80, le climat reste tendu, entre les organisations féministes et le pouvoir politique.

Le tristement célèbre cas du viol d’une mineure par 5 hommes, surnommés « La Meute » durant les fêtes de Pampelune en 2016 et qualifié d’abus sexuel, et non pas de viol par les tribunaux espagnols jusqu’en 2019, prouve les nuances qu’il convient d’apporter concernant l’efficacité de ces mesures. La condamnation des agresseurs en avril 2018 à 9 ans de prison pour abus sexuel avait été l’élément déclencheur d’un mouvement national de contestation, amplifié par la confirmation de ce verdict en appel en décembre de la même année. Malgré la reconnaissance de la qualification de viol par la Cour Suprême espagnole cette année, ce cas sert toujours d’exemple, aujourd’hui pour dénoncer le machisme et les violences sexuelles dans le pays et revendiquer la condamnation pour viol de certains accusés.

Ce 25 novembre était d’autant plus important qu’il a eu lieu seulement deux semaines après les élections législatives espagnoles qui ont largement confirmé l’importance du parti d’extrême droite Vox au Congrès des députés. En gagnant 28 sièges de plus qu’en avril 2019, attribuant ainsi au parti 52 députés sur les 350 que compte le parlement espagnol, Vox a pu légitimer ses idéaux, fortement dominés par l’anti-féminisme, le soutien à la monarchie et à la démocratie chrétienne, les valeurs de la famille dites «traditionnelles » et ouvertement hostile à l’avortement. Allant même jusqu’à garder le silence face à la question d’un journaliste concernant la possible incarcération que pourrait proposer le parti pour condamner une femme ayant avorté, le parti Vox était donc au centre de cette manifestation, car représentant (un peu trop) parfait de ce contre quoi se mobilisent les féministes espagnoles.

C’est toutefois dans une ambiance calme, avec une présence policière seulement affectée à la circulation, que nous nous sommes retrouvés lundi soir à Salamanque, à la tombée de la nuit. Difficile de décrire en quelques lignes le mélange de sentiments et émotions partagés pendant cette heure de marche, entre bienveillance, sororité et force des chants de la foule, qui ont sûrement bouleversé plus d’un.e. La lecture du manifeste rédigé par le regroupement de différentes organisations a été le point d’orgue de cette manifestation, sur la Plaza Mayor, largement occupée par notre cortège. Au pied de l’édifice majestueux, siège de l’Hôtel de Ville, les revendications, claires et brutales, se sont faites plus fortes. Les élus de la ville observant le rassemblement depuis le premier étage, ont alors été largement pris à partie, sommés de nous rejoindre plutôt que de nous dévisager. Mais le plus important n’était pas là. Le plus important était la beauté du moment. L’union de toutes ces personnes, d’âges différents, de partis différents, de mouvements différents, sur cette place illuminée, contre le patriarcat qui, en 2019, continue de tuer. « ¡Abajo el patriarcado que va a caer, que va a caer! ¡Arriba el feminismo, va a vencer, va a vencer!* », sur ces paroles s’est conclue cette soirée salamantine qui restera pendant longtemps dans les esprits et les cœurs de chacun.e.s.

*A bas le patriarcat qui va tomber, qui va tomber ! Vive le féminisme, il va gagner, il va gagner !

Mathilde Pont & Victor Baroux

Auteur : lecheveusurlalangue

Journal de SciencesPo Grenoble (Isère, 38) et de ses étudiant.e.s

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