Peut-on vraiment séparer l’homme de l’artiste ?

C’est une question qui me tracasse depuis longtemps mais à laquelle j’avais toujours jusqu’à présent évité de répondre. En effet, même si la réponse paraît évidente, elle impliquait de devoir boycotter certains réalisateurs unanimement reconnus et en tant que cinéphile cela n’allait pas de soi. Toutefois, quand j’ai appris il y a deux mois que Roman Polanski avait été récompensé du Grand prix du jury à la Mostra de Venise pour son nouveau film J’accuse, cette question est revenue me tracasser. Il me paraissait en effet invraisemblable qu’un réalisateur reconnu coupable de viol sur mineure et accusé par une dizaine d’autres femmes de violences sexuelles puisse être récompensé de cette manière. Et la très récente nouvelle accusation de viol que la photographe française Valentine Monnier a prononcée à l’encontre du réalisateur franco-polonais n’a fait que renforcer ma conviction qu’il n’était plus possible de fermer les yeux sur ses crimes, qu’ils soient prescrits ou non. J’en suis donc arrivée à la conclusion qu’un boycott de ses films était nécessaire. Car bien que dénoncé par de nombreuses personnalités et ligues féministes, il n’en demeure pas moins qu’aujourd’hui un homme qui n’a toujours pas purgé sa peine pour viol sur mineure s’est vu décerner une récompense internationale et que son film a réalisé le troisième meilleur démarrage de l’année pour un film français.

Cette dernière donnée me fait me questionner sur le rôle que nous avons à jouer en tant que consommateurs pour promouvoir le changement dans l’industrie cinématographique et dans tout domaine artistique en général.

La première raison qui me fait dire qu’un boycott est nécessaire est qu’acclamer un réalisateur qui a été reconnu coupable de viol c’est en quelque sorte cautionner ce crime. C’est faire passer la victime après la renommée de l’homme. Alors bien sûr quand on regarde un film de Roman Polanski on peut toujours se rassurer en se disant qu’on va voir l’œuvre de l’artiste et pas du violeur. Mais il n’existe pas de séparation nette entre ces deux facettes d’une personne. L’artiste est indissociable du criminel. L’homme qui a réalisé le film devant lequel on s’extasie est le même qui a violé une adolescente de 13 ans et s’en est tiré avec moins de deux mois de prison, et une fuite en Europe. En regardant ses films, on contribue à conforter sa notoriété et à lui faire gagner de l’argent et on invisibilise le crime qu’il a commis et sa victime.

Mais au-delà de permettre à un homme de continuer à briller malgré ses crimes, c’est tout un système qu’on encourage. Un système dans lequel quand on a une renommée internationale, on peut s’en tirer en toute impunité. Un système dans lequel on peut obtenir une récompense internationale même quand on a reconnu publiquement avoir violé une adolescente.

Et ce système perdure grâce à notre passivité. En effet, pourquoi un artiste ferait-il face aux conséquences de ses actes puisque personne ne semble y accorder d’importance? Les états et l’industrie cinématographique refusant de rendre justice, c’est à nous de nous mobiliser. Car si nous, consommateurs, de qui dépendent le succès et la renommée d’un artiste, continuons à soutenir celui-ci aveuglément, comment justice pourrait-elle être rendue ?

La prise de conscience des violences sexuelles et du harcèlement qui sévissent dans l’industrie du cinéma enclenchée depuis l’affaire Harvey Weinstein a brisé le silence qui régnait dans cette industrie sur le sujet. Toutefois si cette prise de conscience n’est pas accompagnée d’actions concrètes de notre part, si dès qu’il s’agit d’un grand réalisateur on ferme les yeux sur les crimes qu’il a commis, l’objectif de rendre justice à ces victimes d’abus ne pourra être atteint. La dénonciation de ces crimes ne doit pas se faire de manière différenciée en fonction de s’il s’agit d’un artiste que l’on admire ou non. On ne peut s’insurger contre les violences sexuelles que quand cela nous arrange. Il faut mettre fin à cette hypocrisie généralisée.

Alors bien évidemment le pouvoir de rendre justice n’est pas directement entre nos mains. Mais même quand nous ne pouvons pas agir sur les décisions de justice, nous pouvons quand même agir en usant du pouvoir énorme que nous avons en tant que consommateurs.

J’en appelle donc au boycott de tous les artistes qui ont été reconnus coupables de viol ou d’agression sexuelle et qui continuent à vivre de leur art en toute impunité sous prétexte qu’ils ont un public qui continue de les soutenir. Retirons-leur leur public.

Camille Ravasio

Auteur : lecheveusurlalangue

Journal de SciencesPo Grenoble (Isère, 38) et de ses étudiant.e.s

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