Boîte à souvenirs, « Pour Sama » le documentaire qui raconte Alep

 

Lorsqu’éclate le conflit syrien en 2011, qui oppose le régime de Bachar al-Alsaad aux rebelles, Waad al-Kateab s’empare de sa caméra et filme son quotidien. Construit comme un journal intime,  son documentaire témoigne de la bataille d’Alep de l’intérieur. 

L’histoire de la révolution syrienne débute en mars 2011, dans la petite ville de Deraa près de la frontière jordanienne. Depuis plusieurs mois, un vent de révolte souffle sur le monde arabe. Mais alors qu’en Tunisie -avec Ben Ali-  et en Egypte -Moubarak-, les présidents autoritaires ont rendu les armes face aux protestations populaires, en Syrie, l’histoire prend un autre tournant.

Inspirés par les victoires éclairs des pays voisins, deux adolescents décident d’écrire sur un mur “ton tour arrive, docteur” en référence à Bachar Al-Assad, médecin de formation. Ils sont immédiatement arrêtés et torturés par le régime. Après plusieurs tentatives de rassemblements contestataires, c’est au 15 mars 2011 que le peuple syrien s’intègre à cette phase d’agitation.  Les rassemblements s’enchaînent, prennent de la force. C’est à ce moment là que Waad al-Kateab commence à filmer à Alep, cœur des ébullitions. Une semaine après le début des contestations, le régime tire à balles réelles sur les manifestants à Deraa, en moins de 24h entre 50 et 100 personnes sont tuées. Il n’en faut pas plus pour mettre le feu aux poudres.

 

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L’autoritarisme comme issue d’une histoire versatile

L’histoire syrienne est marquée par un vide démocratique. Entre 1946 et aujourd’hui, le pays n’a connu qu’une courte phase démocratique de trois années (1946-1949). Commence alors une période d’instabilité, les gouvernements civils et militaires se succèdent pendant presque 15 ans. En 1963, l’arrivée au pouvoir du parti Baas par un coup d’Etat met fin à cette période. L’État d’urgence est instauré la même année, il reste en vigueur jusqu’en avril 2011 lorsque Bachar el-Assad le suspend dans un (pseudo)-geste d’apaisement envers les manifestants.

Depuis 1970, l’histoire de la Syrie et des Assad en sont venues à se confondre. Cette année là, Hafez el-Assad -le père de Bachar- s’empare du pouvoir grâce à un (énième) coup d’état. Alors ministre de l’Intérieur pour le parti Baas, il organise des purges internes, ses partisans et ses alliés s’emparent des postes clés de l’Etat. Il se maintient au pouvoir jusqu’à sa mort, le 10 juin 2000. L’arrivée au pouvoir de son deuxième fils est une lueur d’espoir pour le peuple syrien car il est considéré comme plus ouvert que son père. Cependant les attentes retombent assez vite, Bachar ne se démarque pas de son père et les libertés tant attendues ne sont pas octroyées.

 

Témoignage Alépin 

Au début de son documentaire, la réalisatrice explique qu’elle a emménagé à Alep pour ses études et ce n’est que peu de temps après qu’éclatent les premières manifestations syriennes. Deuxième ville du pays et plus peuplée que la capitale, Alep est un lieu clé pour ceux qui appellent au renversement du régime. Mais très vite et sous le feu des projecteurs, professionnels et amateurs, vivre à Alep tourne au cauchemar. Pendant 4 ans, 5 mois et 3 jours une bataille confronte jours et nuits les “rebelles” au régime de Bachar al-Assad. 

“Les rebelles” désignent un regroupement de milices héteroclites rassemblées dans le seul but de renverser Bachar el Assad. Cela comprend aussi bien le front Al-Nosra, partisan de l’instauration stricte de la charia, que l’Armée Syrienne Libre, un rassemblement de différents groupes rebelles. Cette multiplicité d’acteurs rend difficile la lutte face au régime, car de nombreuses divisions internes empêchent une bonne coordination des rebelles. Toutefois, une attaque coordonnée des rebelles leur permet de permet d’occuper la moitié de la ville d’Alep en juillet 2012. Pendant plus de 4 ans, la ville est séparée en deux: à  l’ouest les partisans du régime et à l’est les rebelles.

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Au quotidien la ville est bombardée pour venir à bout des rebelles et ça, Waad al-Kateab nous le montre bien. Tout est mis en oeuvre pour nous faire sentir l’angoisse des enfants, des parents, des habitants d’Alep entre juillet 2012 et décembre 2016 lors de l’évacuation des derniers résistants de la ville. Le spectateur ne s’habitue pas, pendant 1h40, aux bruits d’éboulements, d’effondrements, d’explosions, aux cris, aux pleurs, aux sirènes d’ambulances contrairement aux protagonistes du documentaire qui vivent avec ça. 

En 2015 tout s’accélère avec l’intervention militaire russe. Les rebelles ne font plus le poids face au régime et à son allié russe. Nombreux sont ceux qui ont déjà fui la ville, et pour ceux qui restent la situation, déjà très instable, se détériore. Les provisions viennent par exemple à manquer, comme en témoigne le documentaire: dans certaines scènes, Waad film une amie à elle résignée à nourrir sa famille avec du riz grouillant d’insectes. En septembre 2016, l’étau se resserre et Alep-est se retrouve coupée du reste de la zone rebelle. La situation est intenable et courant décembre les dernières forces en présence capitulent. La bataille d’Alep est terminée, Waad et sa famille quittent la ville, puis le pays.

 

Les dernières images d’une ville ravagée, abandonnée par ses habitants résument assez bien la tristesse et l’amertume qui ressortent de ce film. La révolution syrienne a bercé de nombreux rêves au sein de la population syrienne. L’absence -volontaire- de l’Etat a forcé les syriens et les syriennes à se prendre en main, à s’autogérer. Cette expérience, horrible par certains aspects, s’est transformée en laboratoire à idées. En témoigne le collectif syrien 15th Garden, visant à apprendre aux syriens à subvenir à leur besoins alimentaires en cultivant eux même. L’arrivée des russes, la montée en puissance de l’Etat Islamique, la chute d’Alep sont autant d’événements qui ont empêché le peuple syrien de prendre son destin en main.  Plus récemment, la dégradation de la situation kurde en Syrie témoigne de l’instabilité chronique du pays ■

 

Camille BOUJU & Nils SABIN

Auteur : lecheveusurlalangue

Journal de SciencesPo Grenoble (Isère, 38) et de ses étudiant.e.s

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