« Joker », ou comment un homme qui recherche le bonheur provoque le malheur.

Comment Arthur Fleck est-il devenu Joker ? Comment un homme malheureux devient un criminel. Là est le sujet central du film « Joker » de Todd Phillips avec le magistral Joaquim Phoenix. Non, ce n’est pas exagéré que de dire que sa performance est magistrale. Car au-delà d’interpréter et de jouer le rôle du Joker, il incarne au sens premier du terme le personnage; des expressions du visage aux gestes et à la démarche du personnage en passant par ce rire symptomatique, conséquence de lésions dans son cerveau. En regardant ce film, il est impossible de ne pas croire Joaquim Phoenix lorsqu’il raconte notamment qu’il a fait des recherches sur les effets secondaires des médicaments que prend Arthur ou de ne pas remarquer les 25 kilos qu’il a perdu pour ce rôle. Ce film retrace le passé du méchant emblématique de l’univers de DC Comics, Joker. Pourtant, bien que le film soit sur le « super vilain », antagoniste de Batman, il n’est pas un film de super-héros classique, tout simplement car il n’y a pas une fois l’intervention d’un super héros. Mais alors, si ce n’est pas un film de super-héros à proprement parler, qu’est-ce que c’est. Je définirais ce film comme une tragédie, surtout sociale.

L’histoire d’un homme, Arthur Fleck, qui n’est pas bien dans sa peau et qui est incompris par tous. Alors que sa mère dit qu’il est né pour rendre le monde joyeux et qu’elle l’appelle « Happy », lui dit à sa psychiatre « All I have are negative thoughts ». Souffrant d’un syndrome pseudo-bulbaire qui lui déclenche des crises de rire incontrôlables et qui le font souffrir, il est jugé comme un fou et critiqué par ses collègues du HaHa, la compagnie de clown qui l’engage. La violence est omniprésente dans ce film. Il y a la violence sociale qui a un impact indiscutable sur Arthur, sur ce qu’il est profondément. Mais il y a aussi la violence psychologique, la première que l’on voit et sans doute la plus remarquable. Dès les premières minutes, on comprend que l’on a affaire à un homme profondément malheureux. Il subit les moqueries de ses collègues et est mis délibérément à l’écart de la société. Il n’a pas d’amis, pas de famille à part sa mère malade, alors comment peut-il s’épanouir ?

Ce qui reflète le plus le malheur, au-delà de la performance de Joaquim Phoenix, c’est la bande son, composée par Hildur Gudnadòttir. Il y a un instrument qui représente Arthur tout au long du film, c’est le violoncelle. Lors des bandes sons “Defeated clown”, “ Following Sophie “, “A bad comedian”, “Arthur comes to Sophie”, “Looking for Answers”, entre autres, le violoncelle est omniprésent, dans toute sa lourdeur, sa gravité, il en est presque même étouffant. Mais ce qui est intéressant, c’est ce que Todd Phillips dit à propos de la musique. Ces musiques sont ce que Joker entend dans sa tête, ce qui explique les multiples scènes de danse de Joker quand il est seul. Bien que ces musiques soient mélancoliques, Joker danse dessus car c’est la seule chose qu’il connaît. Puis au fil du film, Arthur devient petit à petit Joker et alors le violoncelle n’est plus seul, il est accompagné d’autres instruments qui le supportent et il gagne ainsi en puissance et en énergie. Cela suit exactement la transformation d’Arthur en Joker. Cette transformation est visible jusque dans la démarche du personnage qui une fois devenu Joker est dansante.

Dans ce film, Arthur nous prouve quelque chose que le sens commun a tendance à nier. C’est que lorsque tu touches le fond, tu ne remontes pas forcement, tu peux toujours t’enfoncer encore plus profondément. Alors il s’évade, il rêve et le spectateur perd la notion du réel. Mais il en est de même pour Arthur. Il s’est toujours demandé s’il existait vraiment. Dans les Méditations Métaphysiques, Descartes expose sa théorie que si le monde n’existe pas réellement, il y a quand même une certitude : « Je suis, j’existe, est nécessairement vraie, toutes les fois que je la prononce ou que je la conçois en mon esprit ». Mais alors que penser d’Arthur qui n’a jamais prononcé ou même pensé son existence. De là nous pouvons aller vers deux pistes.

La première est que Arthur n’existe réellement pas. Tout du moins cet Arthur là n’existe pas. Car ce film nous montre à plusieurs reprise la finesse de la barrière qui sépare la réalité de l’imaginaire. Alors nous pouvons nous demander si tout le film ne serait pas qu’une simple illusion, un simple rêve du réel Arthur. Mais cela semble trop banal, trop simple pour un personnage aussi complexe qu’Arthur.

La deuxième piste est à mon avis hautement plus intéressante. Elle s’attache à la symbolique du personnage. Car en effet si Arthur n’a jamais pensé qu’il existait vraiment, c’est peut-être parce qu’il n’existe tout simplement pas. Il est le vide infini, le néant, le chaos. Arthur est intimement lié au chaos, qui est un gouffre sans fond et sans orientation. Il est alors totalement compréhensible que lorsque ce personnage touche le fond, il continue de tomber. C’est une déchéance sans fin que vit ce personnage. Il essaye pourtant de résister à ce qui semble être son destin, il cherche à s’ancrer dans une réalité stable. Mais quand la réalité rencontre le chaos, il faut s’attendre à ce qu’il y ait des dégâts. Car partout où il passe il sème le chaos parfois même sans le vouloir. Mais c’est plus fort que lui il n’y peut rien. Il provoque le chaos autour de lui et en lui. Il ne recherche que le bonheur et pourtant provoque le chaos.

Il est donc compréhensible qu’il ne soit pas heureux. Car comment être heureux si l’on ne sait même pas si l’on est ? En d’autres termes, comment vivre heureux tout en ne sachant pas si l’on vit réellement. En plus de rechercher le bonheur, il recherche plus généralement le sens de sa vie, qu’il exprime en une blague dans son carnet : « I hope my death makes more cents than my life ». Mais il a beau chercher, en faisant le clown ou en essayant de faire du stand-up, il ne trouve pas de sens à se vie en tant qu’Arthur Fleck. Alors il va en trouver un en tant que Joker. Il va pour cela entamer une lente transformation à son issu et devenir Joker. De l’homme au « bad guy » de comics, de l’homme au personnage, dans un monde qu’il dessine, qu’il adapte selon ses désirs. Et finalement, cette évolution est plus que logique pour un homme dont l’imaginaire fait partie intégrante de sa vie, notamment avec ses hallucinations.

Alors oui, ce film mérite le lion d’or de la Mostra qu’il a gagné début septembre 2019, pas seulement pour l’interprétation extraordinaire de Joaquim Phoenix mais pour la construction du film et surtout du personnage, une véritable chenille qui va devenir un papillon maléfique. On ne peut pas s’empêcher au moins une fois d’avoir de la compassion pour Arthur, littéralement malmené par la vie et qui n’a rien souhaité d’autre que de s’en sortir. Et on ne peut pas s’empêcher au moins une fois d’avoir, comme le dit Joaquim Phoenix, du dégoût pour le Joker pour ce qu’il fait. Alors il est vrai que ce film peut sembler long, mais cette longueur est absolument nécessaire pour le bon développement du personnage. Un film à voir et même à revoir.

L.A.D.

Auteur : lecheveusurlalangue

Journal de SciencesPo Grenoble (Isère, 38) et de ses étudiant.e.s

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