Elections en Argentine: les promesses sans faim

 

 

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Lundi 12 août 2019, à Buenos Aires, le président argentin de droite libérale Mauricio Macri et son parti politique Juntos por el Cambio -Ensemble pour le Changement- se réveillent avec une terrible gueule de bois. La veille au soir, les résultats des primaires ouvertes, simultanées et obligatoires (PASO en espagnol) sont tombés. Le résultat est sans appel: le macrisme est annoncé deuxième avec 32% des voix face aux 47% du Frente para todos -Front pour tous- conduit par Alberto Fernández et l’ancienne présidente Cristina Fernández de Kirchner. Ce même lundi matin, les images de Macri et de ses conseillers, le regard vide et désabusé, sont vite remplacées par celles de la bourse et des maisons de change de la capitale. En une journée, le peso argentin perd 20% de sa valeur, la bourse chute de 37%, une nouvelle journée noire pour le pays.

 

encadré bonÀ plus de deux mois de l’élection -qui se déroule le 27 octobre-, l’Argentine se retrouve avec un président désavoué par les électeurs. Celui-ci n’ayant d’autre choix que de continuer à mener une campagne sûrement perdue d’avance tout en restant au pouvoir jusqu’au 10 décembre -date de l’investiture-. L’économie, de plus en plus instable au cours de ces derniers mois, continue sa chute libre. Le vide de pouvoir créé par ces primaires est sans précédent en Argentine, l’avenir nous dira si les PASO y survivront. L’instabilité économique n’a quant à elle rien de nouveau, elle n’est que la forme la plus visible d’une lutte entre deux parties de la société, entre deux visions de l’Argentine et de sa place au sein de l’économie mondiale. 

 

Débat centenaire

Depuis son indépendance en 1816, et surtout à partir des années 1880, l’économie argentine s’est construite autour de l’agro-exportation, un secteur puissant (et compétitif sur le plan mondial). Puissant économiquement et politiquement, il impose à l’Argentine un modèle basé sur les exportations (bovines et céréalières) entre 1880 et 1930. La crise de 1929 et l’apparition d’une classe ouvrière très importante forcent cette élite à changer de modèle. L’Argentine connaît alors un processus d’industrialisation assez important entre 1930 et 1976. L’objectif: produire en Argentine ce qui s’importe de l’étranger.

 

photo 2 bonneEn 1946 apparaît le péronisme, un mouvement politique hétéroclite qui veut donner à cette industrialisation un aspect social. Autrement dit, faire profiter les classes populaires des avantages de ce modèle. Les élites agro-exportatrices ne partagent pas cette vision et les trois décennies sont marquées par une forte instabilité politique. De nombreux coups d’Etat surviennent, notamment pour empêcher le péronisme de revenir au pouvoir. En 1976, les militaires arrivent une nouvelle fois au pouvoir et imposent un terrorisme d’état ainsi qu’un programme économique basé sur le consensus de Washington. Le retour à la démocratie ne marque pas de brusque changement au niveau économique, les années 90 étant marquées par de très nombreuses privatisations. Cependant, la situation économique se dégrade peu à peu et le pays entre gravement en crise en 2001. Les caisses sont vides, impossible de rembourser la dette.

 

Grandeur et décadence

L’arrivée au pouvoir en 2003 de Nestor Kirchner, un social-démocrate (péroniste), marque le début d’une nouvelle étape pour l’Argentine. Les Kirchner (Nestor et Cristina) resteront au pouvoir jusqu’en 2015, année de l’élection de Macri. Le début de ces 12 années au pouvoir est marqué par un renouveau économique: les exportations sont nombreuses, les prix avantageux. Cela permet à l’Etat de mettre en place de nombreuses politiques redistributives. La pauvreté, qui touchait 55% de la population en 2002, descend à 35% en 2007, sur la même période le chômage passe de 19,7% de la population active à 8,5%. Les deux mandats de Cristina Kirchner sont moins clinquants, le pays est aussi touché par la crise économique de 2008. Malgré la mise en place de mesures d’austérité dans de nombreux pays, les aides aux classes populaires sont maintenues même si elles sont de plus en plus critiquées car elles favoriseraient l’assistanat. Parmi les mesures qui marquent ces huit années: la nationalisation de certaines entreprises privées. La population argentine se voit plutôt épargnée par la crise, mais le prix à payer est tout de même élevé. L’inflation, problème récurrent de l’Argentine, est galopante, l’Etat va jusqu’à publier de fausses statistiques sur le sujet. Autre cadeau empoisonné dont hérite le gouvernement suivant: un déficit fiscal colossal du fait des nombreuses aides et subventions de l’Etat.

 

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Retour aux sources

En 2015, la Constitution empêche Cristina Fernández de Kirchner de se présenter une nouvelle fois aux élections. Le candidat qu’elle désigne, Daniel Scioli, est battu au deuxième tour par Mauricio Macri, le premier président argentin à être élu en présentant un programme ouvertement libéral. Il faut bien comprendre que son arrivée au pouvoir est celle d’un secteur très lié aux agro-exportateurs. Son programme économique, qui vise -entre autre- à supprimer toutes les barrières douanières qui protègent l’industrie nationale, n’est rien d’autre qu’un retour au modèle agro-exportateur. Francisco Ferrara, professeur d’économie sociale, déclare: “Pour blaguer, on dit que le macrisme était déjà dans notre société il manquait juste l’apparition de Macri”. L’objectif de ce gouvernement est de remettre l’Argentine à sa place au sein de la division internationale du travail en basant l’économie sur ce que le pays sait faire de mieux: vendre des céréales et de la viande. Avec l’ouverture générale de l’économie au monde extérieur, il y a aussi l’attente et l’espoir d’investissements étrangers massifs qui pourraient redynamiser l’économie.

Malheureusement, le résultat n’est pas du tout celui attendu. L’augmentation des importations signifie une hausse des prix d’autant plus forte pour la population, et dans un monde où l’inflation est vue comme un fléau par les principales institutions économiques mondiales -la BCE et le FMI pour ne citer qu’elles-, l’Argentine n’attire pas les investisseurs. La levée du cepo cambiario -le contrôle du taux de change- ne fait qu’empirer la situation, le peso se faisant constamment dévaluer face au dollar, ce qui aggrave d’autant plus l’inflation. La suppression des principales subventions de l’Etat pour l’eau, le gaz et l’électricité sont un autre coup de boutoir pour la population, le chômage et la pauvreté commençant à se rapprocher des niveaux de 2001.

 

Opposition de style

L’Argentine se trouve donc encore une fois à la croisée des chemins. Joaquín Reisín, étudiant d’histoire à l’Université de Buenos Aires (UBA), résume ainsi la situation: “J’ai entendu que ces élections étaient très importantes car si Macri gagnait, le modèle néo-libéral serait enfin légitimé, même dans un contexte où ce modèle a généré une terrible crise sociale et économique. Dans cette perspective, la victoire de Fernández viendrait représenter un refus face à ce modèle.”. Deux modèle s’opposent donc, le premier créateur de pauvreté, le deuxième en faveur d’une industrialisation sociale. La formule Alberto Fernández-Cristina Fernández de Kirchner incarnant bien entendu le bon côté de la médaille. Rien de plus simple (ni de plus manichéen). Toutefois, il faut bien garder à l’esprit que Cristina Kirchner ne s’est pas représentée, consciente de l’image trop polarisante qu’elle génère. En effet, pour toute une frange de la population, le kirchnérisme représente l’assistanat des classes les plus pauvres, le retour de la corruption à tout va, la manipulation des statistiques…

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Le champ des possibles est donc assez réduit. Macri propose la même recette dans son programme: “la promotion d’une culture exportatrice” et “l’équilibre budgétaire”, tandis qu’Alberto Fernández défend un programme plus social, un kirchnérisme modéré. L’effondrement économique et l’intervention -ratée- du FMI prouvent à eux seuls l’inefficacité du programme macriste. Le programme de son adversaire n’est pas pour autant la solution miracle, le flou entretenu autour des mesures qui pourraient être adoptées fait de Fernández un parfait péroniste. Arriver au pouvoir avant toute chose. Pour cela, il s’est donc efforcé de rassurer les investisseurs -la dette sera payée- tout en promettant un avenir meilleur, différent du macrisme, aux Argentins et aux Argentines.

Au delà de l’enjeu électoral que représentent ces deux programmes, reste à savoir s’ils sont en mesure de sortir l’Argentine de la récession et de la pauvreté. Autrement dit, est ce qu’en élisant un des deux candidats, les Argentins et les Argentines peuvent s’attendre à des jours meilleurs ? Rien n’est moins sûr.

Tout d’abord car le prochain président et sa majorité arriveront au pouvoir pieds et poings liés, entre autre par le prêt de 57 milliards de dollars qui doit être remboursé au FMI. On peut tout au mieux espérer une “stabilisation” économique, mais l’année 2020 n’est en aucun cas le bout du tunnel. L’Argentine est au bord du gouffre et, au vu de la situation le lendemain des primaires, il n’est pas impossible que l’élection d’Alberto Fernández soit le coup fatal. Ainsi, le 31 octobre pourrait sonner la fin de Macri, mais pas celle de la détresse sociale et économique de la population. La marge de manoeuvre est assez faible;  peut-être les citoyens devraient-ils chercher d’autres solutions, d’autres moyens d’organisation indépendants de l’Etat. 

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L’Argentine est un pays marqué par une histoire syndicale forte et a connu des mouvements sociaux parfois hors normes -le mouvement pour la légalisation de l’avortement en témoigne-. En 2001, abandonnées par un Etat en banqueroute, des franges de la populations se sont réunies et autogérées pour amortir les effets de la crise:  peut-être des leçons sont-elles aussi à tirer de ce côté-ci du politique ? Une manière au moins de ne pas surdimensionner le rôle des gouvernants à l’heure de la globalisation, et de laisser entrouverte la porte d’autres alternatives possibles. Personne n’a oublié cette crise. Dix-huit ans plus tard, les souvenirs sont encore vifs et les similitudes avec la situation actuelle dans toutes les têtes. Si rien ne change, le vent de décembre pourrait, sans trop forcer, raviver les braises de la révolte sociale.■

 

Nils Sabin

Relecture: Nathaël Galandon                         Crédit photo: Katerina Voegtle y Karen Reich 

 

Sources et pour aller plus loin:                                                                                                                    -Sur l’histoire économique de l’Argentine (en español): http://www.mariorapoport.com.ar/uploadsarchivos/mitos__etapas_y_crisis_en_la_historia_arge ntina_pdf.pdf http://www.mariorapoport.com.ar/uploadsarchivos/la_inflacio__n_en_pdf.pdf 

-Sur la crise de 2001:                                                                                                              “Argentine: Généalogie de la révolte: la société en mouvement” de Raul Zibechi, publié en 2003 

-L’inflation (en espagnol):                                                                              https://www.infocampo.com.ar/wp-content/uploads/2018/03/Informe-Lautaro-1.pdf 

-La manipulation des statistiques officielles (en français):                    https://www.lemonde.fr/ameriques/article/2013/01/18/l-argentine-est-brouillee-avec-les- statistiq ues_6005912_3222.html 

-Les nationalisations (en anglais):                                                              https://www.bbc.com/news/world-europe-17740393 

-Les sites des deux principaux partis (en espagnol):                                    https://jxc.com.ar/plataforma-juntos-por-el-cambio-paso-2019/ https://frentedetodos.org/plataforma 

-Une analyse du programme de Macri (en espagnol) https://www.cronista.com/economiapolitica/Que-propone-la-plataforma-electoral-de-MauricioMacri-20190714-0024.html

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Auteur : lecheveusurlalangue

Journal de SciencesPo Grenoble (Isère, 38) et de ses étudiant.e.s

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