La culture a-t-elle un sexe ?

Dans le procès fait aux inégalités entre les femmes et les hommes, la culture est sur le banc des accusés. Musique, théâtre, cinéma… l’absence de femmes dans le monde des arts interpelle. Et pourtant rien ne change.

Alors que la société semble sortir de l’omerta en édifiant l’égalité entre les sexes au rang des valeurs indispensables au vivre-ensemble, la culture elle n’a toujours pas fait son examen de conscience. Derrière les discours de modernité se cache une froide réalité : la quasi inexistence de femmes parmi les professionnels de la culture.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : 17% de femmes à la direction des Théâtres Nationaux, 21% de dirigeantes de sociétés de production cinématographiques et 10% de femmes à la tête des Scènes de musiques actuelles (SMAC) selon les études de 2016 de l’association HF Auvergne Rhône Alpes. 10 ans auparavant, les femmes représentaient 11% des dirigeants des institutions musicales. Plus d’égalité disiez-vous ?

Curieusement, dans les écoles d’art et autres formations de professionnels de la culture, 60% des étudiants sont des étudiantes. Pourquoi a-t-on autant de femmes dans le milieu culturel estudiantin mais jamais à la tête d’institutions culturelles ? Que se passe-t-il entre la fin du cursus scolaire et l’entrée dans le marché du travail ? L’évaporation des femmes. Ce processus d’exclusion prend ses racines dans les mauvaises herbes des stéréotypes genrés –la femme muse et l’homme créateur-, l’entre-soi masculin et l’autocensure de l’ambition féminine.

Dans le monde merveilleux de la culture, le salaire aussi a un sexe. Ainsi, au cinéma, l’écart de rémunération parmi les réalisateurs et les réalisatrices est de 42% ! De même, les femmes sont les éternelles absentes des programmations: parmi les 15 lieux de musiques actuelles franciliens, on ne compte que 13% de femmes et au cinéma seulement 21% des long métrages agréés en 2015 étaient réalisés par des femmes. Moins programmées, elles sont alors moins confrontées aux critiques du public ce qui en retour les empêche d’améliorer leur travail. Et comme un effet pervers n’arrive jamais seul, le public développe un imaginaire artistique sans figure féminine. Vers quel modèle se tourner pour les artistes en herbe quand les moyens d’expression et de production appartiennent aux hommes?

Face à la faiblesse de la représentation des femmes sur le devant de la scène, les comités de directions se défendent. Programmer une femme a un coût et représente le risque d’attirer un public moins important. La violence symbolique se justifie aussi par la feinte d’un choix fondé non pas sur le sexe mais sur la qualité artistique. Le sexe féminin aurait-il moins de talent ? C’est ce que semble approuver les récompenses qui de facto ne concernent pas les femmes. Depuis 1976, seulement 2% des Césars du meilleur réalisateur ont été attribué à des femmes.

Un système qui pérennise un héritage culturel au masculin

En réalité, les femmes n’ont pas l’opportunité de dévoiler leur talent. Moins de reconnaissances professionnelles, moins d’aides financières (en théâtre, seulement 22% des aides ont été allouées à des compagnies dirigées par des femmes en 2014), moins de moyens pour travailler, les femmes sont aussi moins accompagnées. Séverine Ruset Penketh, maître de conférence à l’université Grenoble Alpes, déplore l’intériorisation des normes d’infériorité par les femmes : la remise en question perpétuelle de leur art les pousse à demander des subventions plus faibles et qui dit petit budget dit aussi diffusion moins importante. Comme le résume trivialement Solène Krystkowia, membre de l’association HF Rhône Alpes, « quand y a pas d’argent, y a pas de couilles ».

Depuis quelques années, des femmes prennent publiquement la parole pour dénoncer l’invisibilisation de leur travail. Lors du Festival d’Avignon en juillet 2018, la comédienne et metteuse en scène Carole Thibaut a livré un discours poignant sur l’hypocrisie d’un événement culturel qui questionne le genre sans afficher une égalité homme-femme dans ses rangs. « On devient vite le clown de service. Le bouffon du roi. Et ici le roi, comme ailleurs, c’est la domination masculine. Il a beau faire GENRE, le roi, il est et reste la domination masculine » dans un festival qui affichait 9% d’autrices femmes pour 91% d’auteurs hommes dans sa programmation du Festival In, hors jeune public.

Estelle Mey, chanteuse et guitariste de rock, témoigne : « Au début de ma carrière, j’ai eu un rendez avec la gérante d’un label. Avant même d’écouter ma démo, elle m’a dit : « t’es une femme, toi, tu peux pas faire du rock. » En France personne me prenait au sérieux alors je suis partie en Angleterre et là ma carrière a vraiment décollée. » Cette présomption d’incompétence qui pèse sur le sexe féminin touche tous les milieux des professionnels de la culture, du technicien à l’artiste.

Face à une telle discrimination, des initiatives publiques et civiles pour promouvoir la place des femmes dans le monde des arts ont été mises en place : depuis 2012, l’Observatoire de l’inégalité entre les femmes et les hommes sous le contrôle du Ministère de la culture émet un rapport annuel appelant à la parité dans les subventions accordées. Le Mouvement HF programme chaque année des journées du matrimoine partout en France et des médias comme Madame Rap valorise les artistes oublié.e.s du circuit mainstream… Finalement, la marche vers l’égalité réelle passera par une plus grande solidarité entre les femmes. Une seule solution pour infléchir une culture qui porte le sexe masculin : liberté, égalité, sororité !

Aurore Dermagne

crédit photo: Nicolas Faus

Auteur : lecheveusurlalangue

Journal de SciencesPo Grenoble (Isère, 38) et de ses étudiant.e.s

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