Entre gilets jaunes et gilets verts: retour sur la manifestation du 8 décembre

Samedi 8 décembre, je suis allée à une manif pour parler aux gens et essayer de comprendre. J’ai parlé à ceux qui quittaient la manifestation, à ceux qui la regardaient passer, à ceux qui y participaient, gilets jaunes comme gilets verts, et à ceux qui lui ont préféré le marché de Noël.

J’ai parlé aux personnes engagées dans ces mouvements: des retraités militants, une ancienne syndiquée, un futur expert comptable, un artisan du bâtiment, un chef d’entreprise, des personnes âgées plutôt aisées, des jeunes plutôt énervés, des étudiantes politisées, un bénévole à la sécurité de la marche, un gilet vert, des gens qui s’en foutent et d’autres qui culpabilisent de s’en foutre. Mon but était de savoir ce qu’ils attendaient du mouvement, et quelles étaient les relations entre les marcheurs pour le climat et les GJ.

            PARTIE I

Première observation sur le terrain: les revendications étaient diverses, comme laissait supposer la réputation du mouvement. Néanmoins, la demande pour une baisse des taxes est revenue plusieurs fois, ainsi que des contestations contre la hausse du pouvoir d’achat. Cette revendication semblait par ailleurs légitime pour tous, même aux yeux des anti-GJ. Un homme a ainsi admis :

« Non, non, je suis totalement contre les gilets jaunes. Ça part dans tous les sens. Enfin… Oui, si, à la limite, je peux m’identifier à leur demande de pouvoir d’achat. C’est vrai que ça peut être compliqué des fois… ».

D’autres manifestants demandaient un changement politique : démission du gouvernement, comptabilisation du vote blanc, vote à la proportionnelle, VI ème République. Une personne a également suggéré une augmentation du SMIC.

Les GJ sont donc bien un mouvement d’opposition, plus qu’une force de proposition univoque, ce n’est pas un scoop. Mais cela pose la question des représentants: Comment se faire entendre et négocier avec le gouvernement pour que le mouvement mène à de réels changements sans représentants ? Mais comment trouver des personnes qui puissent porter toutes ces revendications si variées ?

Selon des étudiantes : « Le problème c’est que là on assiste à une vraie crise de la représentation. Pourquoi est-ce qu’il y autant de gens dans la rue c’est qu’en fait personne se sent représenté. Macron, il représente même pas 25 % des Français donc là y a un souci. »

Néanmoins toutes les personnes auxquelles j’ai parlé sont tombées d’accord pour dire qu’une forme de représentation semble nécessaire, même si pour certains, cela ferait perdre son essence au mouvement. L’idée d’une représentation passant par des partis est également questionnée. Le chef d’entreprise analyse :« les partis, moi j’ai l’impression qu’ils essayent de se raccrocher comme ils peuvent, mais quelque part, on a besoin d’eux. Je pense que Macron, il avait été élu quelque part là dessus et il s’est fait prendre à son propre piège. »

De la même manière, des militantes que j’ai interrogées dans la marche et qui portaient les drapeaux d’un parti ne trouvaient pas incompatibles leur appartenance partisane et le mouvement citoyen qui se veut apolitique. Certaines dames retraitées ont fait une comparaison avec mai 68  ( et elles n’ont pas été les seules ). Elles expliquaient : « Mais mai 68 ça a bien été comme ça aussi. Au début c’était juste des jeunes, des ouvriers, des étudiants, y avait pas de leader au départ. Et puis après y a des têtes qui sont sorties, là ça va faire pareil pour les gilets jaunes ».

D’ailleurs, beaucoup de personnes rappelaient que le matin même de la marche pour le climat avait lieu une manifestation de Gilets Jaunes. Or des représentants y ont été élus : l’un d’eux, prénommé Julien, a en outre été arrêté le matin même, dès le début de la manifestation, au Parc Paul Mistral, ce qui a abouti à l’altercation devant le commissariat entre GJ et forces de l’ordre.

Je n’ai pas réussi à savoir qui étaient ces représentants ( citoyens ? Membres de partis, de syndicats ? ), ni comment ils avaient été élus et sur quels critères. Une dame s’est exclamée à propos du GJ élu puis arrêtée de sitôt : « je ne sais pas qui il est, mais en fait on s’en fout, à la limite, ce qui compte c’est qu’en démocratie, on arrête un mec parce qu’il veut prendre la parole ! ».

Les autres représentants élus ont toutefois pu se rendre à la préfecture de Grenoble où le préfet les a reçus pour une entrevue devant durer 20 minutes. Cependant, personne n’a l’air de savoir à quoi cet entretien a abouti.

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Si la manifestation du matin était celle des GJ, l’après-midi était réellement consacrée à la Marche pour le Climat, et les GJ qui y participaient le faisaient consciemment, pour soutenir cette cause. Toutefois, la vision qu’avaient les autres manifestants d’eux était partagée. Je savais que certains écologistes avaient protesté contre la convergence des deux mouvements car ils refusaient d’être associés aux Gilets Jaunes, tandis que d’autres se félicitaient que le peuple semble s’unir pour porter des revendications communes. Et les personnes qui m’ont parlé ont assez bien illustré ces différentes perceptions des GJ.

Certains ne portaient pas de gilet mais n’étaient pas contre le principe, voire auraient pu aller à la manifestation du matin mais ne l’ont pas fait pour diverses raisons. D’autres encore, sans soutenir le mouvement, refusaient de l’opposer à la Marche, car ils croyaient dans la compatibilité des deux. D’ailleurs l’homme au gilet vert était une forme d’intermédiaire : « Pourquoi un gilet vert ? Parce que je soutiens le mouvement [GJ], mais que je pense qu’il faut garder la priorité sur le climat. ».

De l’autre côté, certains ne se sentaient pas à l’aise avec leur présence. Ainsi, un homme m’a dit ne « pas se sentir proche d’eux ». D’autres se rappelaient d’actions qui les ont choqué ou qu’ils ont admiré, notamment quant aux migrants, livrés à la police par certains GJ, tandis que d’autres migrants étaient cachés et aidés par des gilets jaunes différents.

Ces mêmes personnes ont évoqué les deux possibilités de gestion de l’extrême droite, présente dans le mouvement : « soit on considère qu’ils n’ont pas leur place, et alors on les interdit, soit on interdit pas mais à ce moment là on fait pas semblant et donc ils doivent pouvoir s’exprimer. Surtout qu’à un moment, vu le discours qu’il y avait, on aurait pu les interdire, y avait des trucs très craignos, et on l’a pas fait… Maintenant c’est trop tard ! ».

D’ailleurs, les Gilets Jaunes font peur. Une dame m’a expliqué qu’elle n’était pas allée à la Marche notamment parce qu’elle savait que les GJ la rejoignaient et qu’elle avait peur des débordements. Des sympathisants du mouvement se demandaient eux-même parfois si la violence ne risquait pas de « tout faire tomber à l’eau ». En effet, la violence, et surtout sa légitimité ( ou non ) est un débat central pour le mouvement. Tous, sans exception condamnent la violence en soi, mais de nombreuses personnes s’interrogeaient sur sa nécessité. Macron aurait-il reculé si les GJ ne l’y avaient pas contraint par leur violence ?

Quelques personnes ont affirmé qu’elles refusaient en bloc toute forme de violence. Ainsi, toutes les personnes qui ne sont pas allées à la Marche et avec lesquelles j’ai pu parler était de cet avis. Une jeune fille a affirmé: « si j’étais à la place du gouvernement et que je voyais des gens détruire tout, je ne voudrais pas les laisser faire ou céder à ce qu’ils veulent ! Je voudrais juste qu’ils dégagent ! ».
Mais d’autres se sont questionné : sans violence, pas de résultat : « tant qu’il y a pas de casse, de révolte, de violence, ça marche pas. », selon un jeune homme. De plus, la violence de ce mouvement semblait légitime pour certains : « pour qu’on en arrive là, il faut que les gens soient vraiment en colère, je parle pas des ‘‘casseurs professionnels’’, qui sont là pour se défouler, je parle de ceux qui n’ont plus d’autre moyen de se faire entendre » a dit un homme travaillant dans un cabinet d’experts comptables.
Cette violence semblait d’autant plus légitime pour d’autres, qu’elle vient des deux côtés : tout le monde a en tête la répression policière, la vidéo tournée à Mantes-la-Jolie, le nombre d’interpellations pendant la journée de mobilisation de samedi en France ( 1385 ! ) et les dispositifs d’exception mis en place comme les VBRG, des véhicules blindés de la gendarmerie. D’ailleurs, pour certains, la violence des GJ n’est qu’une réponse à celle de l’État, qui « impose des choses ». Des jeunes ont affirmé : « On veut pas le bordel nous, mais quand on voit ce qu’ils font les CRS, on peut pas ne pas répondre ». Puis ils ont ajouté : « Mais les CRS c’est des français comme vous et moi, c’est des humains, deux bras, deux jambes mais bon ils sont obligés, c’est leur travail, faut pas non plus qu’il y ait trop trop de casse, mais y en aura, c’est obligé. ».

Pourtant, le bénévole chargé de la sécurité de la Marche a dit ne pas avoir peur des débordements. Il était là pour anticiper au cas où, mais il ne s’est pas senti inquiet. D’ailleurs, peu se sont dit alarmés, puisque la plupart des gens étaient venus en famille, avec des enfants, voire des poussettes. L’ambiance était donc très festive, musicale, il y avait même une fanfare. Cette ambiance était propre à celle qu’il y avait aux précédentes Marches pour le Climat.

Pour beaucoup de manifestants interrogés, cette image de violence est véhiculée par les médias. Cette idée de médias qui déforment la réalité est revenue plusieurs fois : pour certains, les médias « déforment », pour d’autres, ils ne montrent que la minorité violente, face à une majorité de pacifistes, font une mise en scène pour donner l’impression qu’il n’y a « que des casseurs ».

            PARTIE II

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Ce qui était étonnant dans mes conversations, était la relation à l’écologie des personnes présentes. Pour tous, il s’agit d’un sujet important. Un homme s’interrogeait : « je suis étonné qu’il n’y ait pas plus de jeunes, la planète ira bien jusqu’à la fin de ma vie, le problème se pose pour vous, plutôt ! ». Et puis des personnes m’ont expliqué qu’elles font des gestes pour le climat puisqu’elles « éteignent les lumières et coupent l’eau quand elles ne s’en servent pas ».

Néanmoins, le « zéro déchet » leur semble un mode de vie impossible, car totalement différent du leur. Un homme affirmant croire dans le changement de société par les choix du consommateur a jugé avoir fait un pas immense en s’étant mis au bio il y a quelques mois, suite au scandale sur le glyphosate. Ces personnes sont donc assez écolos pour aller à une marche, mais « aiment bien la viande » donc continuent à en manger beaucoup, même si elles ont diminué la dose pour des « raisons de santé ».

Des jeunes filles interrogées au marché de Noël pour savoir pourquoi elles ne sont pas allées à la Marche m’ont expliqué : « les manifs j’y vais jamais, ça sert à rien. » puis à ma question sur ce qu’il faut faire : « Les actions plus individuelles, chacun fait des gestes… Après, moi j’en fais pas trop, mais… Le problème c’est que tout le monde le fait pas donc ça sert à rien, ça change rien qu’une seule personne le fasse ».

Dans l’autre sens, certains marcheurs ont admis: « la Marche ça n’aboutira pas à grand-chose, ça ne se joue pas à notre échelle, ça se joue au niveau gouvernemental, voire international ».

Chacun s’est dit prêt à faire des sacrifices mais néanmoins peu en font réellement car cela se jouerait à une autre échelle qu’à la sienne. Je fais évidemment partie de ces gens-là, ce n’est pas le problème. D’ailleurs, les personnes qui ne sont pas allées à la marche ont toutes tenu le même discours : c’est important le climat, oui bien sûr, j’aurais pu y aller à la marche, oui. Mais en fait non, ils n’y sont pas allés, parce qu’il fallait prendre la voiture plus tôt, parce que les courses de Noël c’est important, parce que j’avais « autre chose à faire » ( les filles du marché de Noël ).

Chacun avait des bonnes excuses pour sa conscience : par exemple, un homme n’est pas allé à la Marche MAIS il a donné de l’argent à une ONG dont il ne se souvient plus du nom, pour sauver les micro-crevettes en Antarctique, ce qui est déjà une grande prise de conscience, je le lui accorde !

C’est évident que ce samedi je n’ai pas parlé à tout le monde, mais il m’a semblé que parmi tous ces marcheurs, beaucoup attendaient des autres qu’ils deviennent écolos. Même si, cela va sans dire, l’écologie se joue à différentes échelles, et la prise de conscience populaire dont témoignent ces marches est un immense progrès, qui, je l’espère, aboutira à une transformation politique et donc de la société !

Eloïse Veille

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Auteur : lecheveusurlalangue

Journal de SciencesPo Grenoble (Isère, 38) et de ses étudiant.e.s

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