Budget 2019: l’Argentine s’enflamme, le gouvernement part à la chasse

Le 24 octobre 2018, la chambre des députés argentine a approuvé, à 138 voix contre 103 (8 abstentions) le budget de l’Etat pour l’année 2019. Cela a donné suite à des manifestations de la part des syndicaux et des mouvements sociaux qui se sont heurtés à une brutale répression de la police.

Cette année, la particularité de ce budget, c’est qu’il est élaboré en pleine crise économique pour l’Argentine et surtout dans le cadre d’un accord avec le FMI. Au programme, selon le gouvernement, 23% d’inflation, une baisse de l’activité économique et de la consommation privée, bref rien de très encourageant pour les Argentins et les Argentines. Parmi les mesures qui soulèvent le plus de critiques, les coupes budgétaires dans la santé, la sécurité sociale, l’éducation ou encore les logements sociaux. Rappelons nous que toutes ces coupes budgétaires sont en fait des réponses aux demandes du FMI qui, après avoir octroyé un prêt de 57 milliards de dollars à l’Argentine, lui a demandé de faire des ajustements économiques notamment pour réduire le déficit fiscal. Le gouvernement n’a donc pas d’autre choix que de répondre à ces demandes pour continuer à recevoir l’argent du FMI, sans quoi le pays ferait, entre autres, face à une crise de la dette et une dévaluation importante du peso argentin.

Photo titre, Budget et represion Argentine

En réponse au vote du budget, les mouvements sociaux et les syndicats ont décidé de se mobiliser autrement que par une grève générale. Ils ont organisé le 23 octobre une manifestation et surtout de nombreuses “ollas populares”[1] devant le Congrès. L’idée étant de rappeler à travers ces initiatives symboliques, mais nécessaires, qu’une partie importante du peuple argentin vit dans une grande précarité, et que ce budget ne va faire qu’empirer les choses. Malheureusement, je n’ai appris que trop tard ce qu’il se passait et je n’ai pas eu le temps de m’y rendre. D’ après les rapports et articles publiés ce jour là, tout s’est passé dans le plus grand calme.

Cependant c’est le lendemain, jour du vote, que le rapport de force entre manifestants et policiers s’est durci. Votre correspondant en direct de Buenos Aires s’est donc retrouvé, par le plus grand des hasards, en première ligne de la manifestation, au milieu des “casseurs”, à esquiver cocktails molotovs, balles en caoutchouc et grenades lacrymo de la police. Pendant près d’une heure, la police a poursuivi les manifestants, cuadra par cuadra, fonçant sur eux en moto, armés de fusils à pompe, essayant aussi de prendre les manifestants à revers pour les enfermer. S’il n’y a pas eu de morts ou de blessés graves, était-il pertinent de la part de la police de poursuivre les manifestants sur l’avenue 9 de Julio ? Obligeant les manifestants à circuler au milieu des bus, des voitures qui continuaient de rouler tout en faisant attention à ne pas recevoir des tirs de la police.

photo 1

Alors on peut se demander, la police a-t-elle eu la main trop lourde ? Ou est-ce que ce sont les manifestants qui sont allés trop loin ? Dans les jours qui ont suivi cette manifestation, on a beaucoup parlé dans les journaux, dans les organisations étudiantes de la faculté, de répression de la part de la police. Il est vrai que les moyens paraissent disproportionnés au vu de la manifestation. Une grande partie des manifestants a juste reculé face à la police sans chercher à causer des dommages. Pour autant d’un autre côté, je peux témoigner qu’étant auprès des “casseurs” tout au long de la manifestation, ceux-ci n’étaient pas là juste pour protester contre l’adoption du budget de l’Etat de manière pacifique. Entre les molotovs lancés sur les voitures, la destruction  des trottoirs pour pouvoir les lancer sur les forces de l’ordre et le caillassage d’une voiture de police et des policiers qui étaient dedans -alors qu’ils ne faisaient pas parti de ceux qui réprimaient les manifestants-, on peut dire que l’attitude était plus à la provocation. L’image du manifestant tout seul devant les forces de police, qui leur adresse des gestes provocateurs et en face le policier qui lui répond en tirant à ses pieds résume assez bien la situation générale: de la provocation des deux côtés. Cela aurait pu s’arrêter là, mais l’arrestation -entre autres- de quatre manifestants de nationalités étrangères, et leur possible expulsion du territoire dans les jours qui suivent, seulement pour avoir participé à la manifestation, rend beaucoup plus réaliste la thèse de la répression.

photo 2

La question est aussi de savoir pourquoi cette manifestation en particulier a dégénéré ? Alors que lors du vote pour la légalisation de l’avortement, pendant la manifestation pour la défense de l’Université Publique ou la grève du 25 septembre il n’y a eu presque aucun débordement. C’est assez difficile à expliquer sachant que la manifestation du 24 octobre était beaucoup moins importante que les autres. Pour le journal La Nación, plutôt conservateur, il s’agirait d’une attaque des institutions afin de faire échouer le vote du budget de la part des groupes de gauche et du kirchnérisme. Est-ce que cela légitime la “chasse” entreprise par les policiers contre les manifestants comme le décrit Pagina 12 (journal de gauche, proche du kirchnérisme) ? Difficile de penser que oui, surtout après avoir été présent lors des incidents et vu comment agissait la police. Reste donc à savoir comment va évoluer cette situation car nous nous retrouvons avec un gouvernement qui s’apprête à expulser des étrangers pour avoir participé à la manifestation, mais qui considère avoir agi en toute légalité. De l’autre nous avons l’opposition qui crie à la répression.

Mais une chose est sûre. Répression ou pas, pour les classes les plus pauvres l’avenir semble assez sombre et les 57 milliards de dollars que le FMI prête à l’Argentine ne sont pas destinés à l’amélioration de leurs conditions de vie. Si l’espoir ne peut venir ni de la rue, ni de l’Etat, difficile d’en apercevoir la lueur. ■

[1]Les soupes populaires

Photos et texte: Nils Sabin

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Auteur : lecheveusurlalangue

Journal de SciencesPo Grenoble (Isère, 38) et de ses étudiant.e.s

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