Le temps nous intoxique

Disclaimer : on ne présente plus Anouar aux lecteurs du Cheveu… Quant aux autres, vous avez ci-dessous un bel exemple de ce à quoi peut ressembler sa plume ! Bonne lecture !

Je fis mes premiers pas avec une anxiété grandissante. Traînant ma valise prête à craquer d’une main, fourrageant l’intérieur de la poche de mon jean de l’autre, c’était comme si mon esprit était ailleurs. Ou tout du moins, que je m’efforçais de le faire partir ailleurs. Pourtant, tout était là. Le parquet, éclatant, bien plus propre que le jour de mon départ. Le brouillard, qui ne quittait jamais les quais lors des jours d’hiver. Les petits cafés ouverts sur les bords de la gare, servant leurs boissons chaudes et réconfortantes aux nombreux voyageurs qui arrivaient épuisés après leurs éreintants trajets. Et dans tout cela, moi. Noyé dans un univers que je ne comprenais plus, une ville que j’avais quittée.

Mes pas m’avaient vaillamment portés jusqu’à la sortie de la gare, où je décidai de m’arrêter un instant. Il me fallait respirer. Il ne me fallut guère plus de quelques inspirations pour reconnaître l’air caractéristique. Frais, puissant. La senteur de la maison. D’un regard rapide, je balayais les paysages qui me faisaient face. Rien n’avait changé, ou presque. C’était comme si je voulais que les choses aient changé pendant mon absence. Pourtant, il n’en était rien. C’était toujours les mêmes vieillards qui longeaient le pont d’un pas tranquille en observant le cours du fleuve d’un œil serein, toujours les mêmes couples naïvement enamourés qui déambulaient comme des souverains en se tenant chaleureusement la main, toujours les mêmes lycéennes rayonnantes qui se prélassaient au bord des cafés avec leurs clopes et leurs espressos. Je ne pus m’empêcher de sourire en voyant les lycéennes. C’était le genre de filles que j’avais aimées. Que j’aimais toujours ? Je ne savais pas, je ne m’étais jamais reposé la question. Le temps avait coulé depuis, et bien que mes amours tournaient toujours en rond, leurs trajectoires avaient bien déviés depuis.

Cela faisait tellement de temps. Et pourtant, je n’avais guère l’impression de ressentir grand chose, pour l’instant. N’étais-je pas censé vivre un chamboulement massif à mon retour ? Après tout, l’événement était d’importance majeure. Le retour au bercail. Et pourtant, c’était comme si j’étais parti hier. Les changements n’étaient pas fondamentaux. Ma ville de nuit n’avait guère changé, avec ses clochers qui perçaient le firmament sombre, ses larges rues pavées ocres arpentées par des êtres bienveillants et ses grandes bouffées d’air frais qui pourraient réveiller un mort. Les éléments qui m’avaient éduqués étaient toujours là.

Je sortis mon téléphone. Je devais appeler mon père, pour qu’il viennes me chercher. Mais avant cela, je naviguais à travers mes contacts. Je m’arrêtais sur l’un d’eux, pensif. Elle. Voir son nom me rappela immédiatement quelques souvenirs confus, ainsi que d’autres beaucoup plus clairs. Je ne pus refréner ma curiosité intérieure : était-elle encore en ville ?

Animé par un désir inavoué, je lui envoyais un message. Probablement une erreur. Pas une erreur colossale, je n’allais pas le regretter bien évidemment. Tout simplement, comme à mon habitude, je me projetais dans des embarras que j’aurais pu facilement éviter. Cependant, c’était comme si je devais le faire. C’était ce que la décence m’ordonnait.

La voiture roulait à une vitesse restreinte. Rien n’avait changé, et surtout pas le trafic. Les routes étaient toujours aussi encombrées. Fermement attaché, mon dos se reposait confortablement sur le siège en cuir, tandis que ma tête dodelinait, à gauche, à droite, sans direction précise. Ma nuque réveillait en moi quelques grincements par moments : cela devait être la longueur du voyage, inconfortable au possible. Mon père, au volant, ne s’empêchait de me raconter les dernières nouvelles tout en conduisant avec parcimonie. De quoi parlait-il ? Je n’en avais aucune idée. Mes écouteurs étaient enfoncés dans mes oreilles, et ma tête remuait mélancoliquement au son d’une ballade calme. Mon père le savait probablement que je n’écoutais pas, mais ça ne l’interrompait guère dans son compte-rendu. Son euphorie de me revoir était trop grande, je suppose. Il me connaissait, après tout. Il savait que la discussion n’était guère mon point fort.

De temps à autre, je me penchais vers la vitre du véhicule, et me laissait happer par la réalité extérieure. Les lampadaires et leurs lumières vacillantes se succédaient. Nous n’étions pas tout fait pendant la nuit ; mais il aurait été mal avisé de nous déclarer pendant la soirée. C’était un entre-deux presque onirique. Les rues étaient baignées d’une lueur bleuâtre, comme mystique, à mi-chemin entre les lueurs orangées et rougeoyantes du crépuscule et les pénombres étouffantes de la nuit. C’était comme une transition toute puissante, qui venait engloutir la ville et son âme avant de l’offrir à la redoutable nuit. Je me rappelais avec une nostalgie évidente de toutes ces années où cette pénombre était tout ce que je recherchais. Je n’étais pas le seul. Moi et mes camarades, nous cherchions à défier le consensus général, à dompter la nuit mortelle. Nous étions des chevaliers vaillants, des transgresseurs dans leurs droits : de cela, nous en étions persuadés. Je ne m’en rendais compte que maintenant, mais nous avions complètement tort. En nous pensant forts, invincibles, en vérité, nous avions finis par nous soumettre. Chaque nuit devenait une quête abrutissante, une recherche emplie de frustration que nous prétendions enivrée. A quel moment nous étions-nous fourvoyés ?

  Mon téléphone vibra, m’ôtant à mes ambigus regrets. C’était Elle. Elle m’avait déjà répondu. Elle était en ville. Il fallait que je la voie. Au plus vite. Si elle acceptait, bien sûr.

Je lui renvoyai un nouveau message, auquel elle répondit à une vitesse fulgurante. Elle était d’accord pour que l’on se revoie le lendemain soir. Mon cœur en tremblait déjà. C’était peut-être une erreur, mais indubitablement la plus excitante de toutes mes erreurs.

J’avais passé ma journée du lendemain vibrant au rythme d’une douce excitation. Les frissons, contrairement à ce que j’aurais prévu, s’atténuèrent alors même que l’échéance s’approchait. C’était comme si le soufflet retombait. Bien sûr, c’était un mensonge. Le soufflet ne retombait jamais vraiment. Il ne faisait que souffler davantage, après sa courte chute.

C’est alors qu’il reprenait force que je me rendis compte de ma situation. Me voilà au centre-ville, à quelques mètres à peine de mon rendez-vous, et au milieu de ce que j’avais toujours haï. Que je le veuille ou non, je ne pouvais m’empêcher de regarder autour de moi. C’était objectivement un petit centre-ville, mais je me sentais étouffant par son poids et son envergure : il fallait me comprendre, chaque recoin, chaque parcelle, chaque pavé était chargé. Entre le majestueux et imposant lycée où j’avais passé mes plus fringantes années jusqu’à la florissante galerie marchande où j’avais écoulé des sommes d’argent colossales, ce lieu m’avait vu grandir. J’y avais des souvenirs dispersés dans chaque interstice. Ces souvenirs n’étaient guère malheureux, bien au contraire, la plupart d’entre eux étaient modérément joyeux. Mais les souvenirs étaient ce qu’ils étaient : des souvenirs, une prison du passé, des babioles à cajoler de loin, avant qu’elles ne vous enferment dans des réminiscences sans fin.

J’avais aussi acquis un recul que j’aurais aimé ne jamais avoir. Tout paraissait plus limpide aujourd’hui. Les intentions gagnaient en profondeur, les gestes se précisaient, les regards devenaient des puits sans fond. Certaines choses perdaient de leur mystère. Je n’étais pas venu pour dévoiler certaines de mes plus grandes énigmes. J’aurais aimé garder le mythe. La réalité n’était pas nécessairement affreuse. Elle était tout simplement banale, presque convenue. Sans magies, sans palpitations. Et lentement, au milieu de tout cela, il y avait quelques gouttes de cette haine que je n’avais pas voulu saisir à l’époque. La haine salissait. Elle tâchait, déchirait, et comme toute personne censée à cette âge, j’avais voulu la mettre de côté. A quoi bon salir ce que l’on avait de plus beau sous les mains ? Hélas, les tâches finissaient toujours par ressurgir. Et en voyant mon ancien lycée, je ne pus m’empêcher de mépriser certains de mes souvenirs. Jouer au souverain n’avait rien de dangereux, tant que l’on ne connaissait guère le monde. Il était beau, et agréable, de jouer au maître lorsque les frontières s’arrêtaient là où l’on daignait qu’elles s’arrêtent. Mais un jour, le monde prenait forme, grandissait, et nous englobait tout entier. De souverains des brindilles, nous étions devenus souverains du vide. Une tâche monstre nous incombait : reconnaître le monde qui s’offrait à nous. Pour certains, cette tâche était insurmontable, et je les comprenais. Le monde était grand, bien trop grand. Sa taille était une malédiction pour le commun des mortels. Beaucoup trop à voir, bien trop peu de temps. Le temps nous intoxiquait.

Elle m’attendait au « Café du Chapelier ». Le choix n’était pas hasardeux. Le lieu avait recueilli de nombreux moments emplis de sens pour nous deux, et à vrai dire, pour toute notre génération. Ce café était notre parrain à tous. Il avait vu des ruptures douloureuses, des débuts de couple effervescents. Il avait assisté à ce qu’il y avait de plus beau chez nous : une folie sans commune mesure, un plaisir exquis lorsqu’il s’agissait de transgresser les règles et de jouer avec les frontières. C’était un pan mémorable de notre passage ici. Si seulement j’avais su m’arrêter, à l’époque. Si seulement j’avais su aimer.

  J’y arrivais enfin, la boule au ventre. Le café était devant moi. Elle était assise en terrasse, dos à moi. Je la reconnaissais à sa posture notamment. Elle portait cette sempiternel veste de cuir marron qu’elle ne semblait jamais quitter. A ses pieds, son grand sac bariolé. Je m’approchais, doucement. Inspirant longuement, je décidai de ne plus me concerter davantage : je fonçais juste. Je m’approchais, et lui tapotai l’épaule.

Elle se retourna, et son regard lorsqu’elle vit que c’était moi fut pour le moins déconcertant. Elle se leva immédiatement, et balbutia quelques mots :

  — Oh mon Dieu, c’est toi.

  Il s’écoula quelques secondes pour le moins confuses ou aucun de nous ne savait clairement quoi faire. Elle était là, juste devant moi, j’étais devant elle, et au vu de la situation, j’avais perdu l’intuition qui nous façonnait autre fois. Après un temps, minime mais qui nous sembla durer des siècles, nous nous prîmes dans les bras. L’étreinte ne dura guère plus de quelques secondes. J’en aurais voulu plus. Cependant, je ne pouvais nier que ces quelques secondes avaient été emplies de sensations que j’avais presque oubliées. Mes mains posées sur le cuir froid de sa veste, ses boucles de cheveux qui me chatouillaient le cou, son parfum délicat dans lequel je plongeais… J’aurais aimé y demeurer davantage. 

Mais nous finîmes par nous séparer, et je m’assis en face d’elle. L’extase et l’incompréhension étaient retombées, et la fraîcheur de la soirée était retrouvée. Elle se rassit, et son visage se ferma de nouveau. Une rancœur y était réapparue, entre ses traits fins. En parlant de ses traits, je me rendais compte maintenant à quel point ils m’avaient manqués. J’avais été absent tellement longtemps que je les avais presque oubliés. Ses beaux cheveux châtains, bruns à la racine, courts et soyeux, qui longeaient ses joues contrastaient avec la blancheur éclatante de sa peau. Ses pommettes roses proéminentes, son nez délicat, son sourire léger, son petit menton subtil, sa fossette unique à la joue gauche, tout cela était des vestiges que j’avais laissés derrière moi. A une exception près : ses yeux. Je n’avais pas oublié ses yeux. Qui pourrait ? De grands yeux d’un bleu clair hypnotisant, clair comme un lac d’été. Je me sentais attiré par eux, aspiré dans un autre univers. Ils brillaient de leurs milles feux azurs sur moi, et je n’en étais que mesmérisé. J’en demandais plus, toujours. Seulement, elle ne semblait pas vouloir m’offrir plus.

  Le regard plongé dans le vague, les jambes croisées, son paquet de cigarettes et son briquet jeté sur la table, tout en elle semblait crier des signaux que je n’arrivais guère à lire. Après que je me sois assis, elle soupira longuement. Elle ne tarda pas à me faire :

  — C’est comme ça que tu reprends contact ?

  Je ne savais quoi dire. Elle avait raison. Elle avait tort. Rien n’était simple, mais j’avais définitivement mes torts.

  — Je me suis dit qu’il le fallait, soufflai-je.

  Elle tiqua, avant de se saisir de sa cigarette et de son briquet. Je la connaissais, lorsqu’elle fumait aussi frénétiquement, c’était une tentative vainement déguisée de refréner sa colère. Après sa première bouffée, je lui fis :

  — Qu’est-ce que tu deviens ?

  Elle ne sembla même pas réagir. Ses sourcils se haussèrent légèrement, et elle répondit nonchalamment :

  — On fait aller.

  Suite à ces mots, elle se tourna vers moi, et me regarda longuement. Je lisais une forme de désarroi, là où dans les miens, elle devait sûrement lire une repentance inavouée.

  — A quoi tu joues, au juste ?

  J’haussai les épaules.

  — Je suis revenu en ville. Je voulais reprendre contact.

  Elle éclata de rire, mais d’un rire qui trahissait une blessure nette.

  — Pourquoi faire ?

  Elle expira sa fumée de cigarette dans les airs, l’observant enfler avant de se désintégrer dans l’air nocturne, avant de continuer d’un ton sec :

  — Vu la manière dont tu es parti, tu n’aurais jamais dû revenir.

Mes mains jointes entre mes cuisses, je patientais en me faisant sermonner. J’attendais que l’orage passe, dans un sens. Elle le savait. Elle me connaissait. Et elle n’allait sûrement pas me laisser traverser cela sans répondre de mes actes.

  — Pourquoi tu es parti ? Demanda-t-elle d’un ton inquisiteur. 

  — Je ne pouvais pas rester là éternellement, fis-je d’une voix hésitante.

  — Pourquoi tu ne m’as pas prévenu que tu partais ?

  Je restai sans voix. C’était, de loin, la plus grosse erreur que j’avais commise, et de surcroît, une erreur que j’avais commise en connaissant les conséquences. J’avais été lâche.

  — Je n’osais pas, fis-je délicatement. J’avais peur des « au revoir » qui auraient suivis.

  Elle se mordit la lèvre, et regarda ailleurs. Je comprenais. Est-ce que ça aggravait mon cas ? Ma lâcheté avait été d’une atroce banalité, d’une banalité convenue. Ça ne m’avait pas empêché d’en être coupable.

  — Ça fait un an, fit-elle alors d’une voix qui trahissait des sanglots naissants.

  Mon cœur se mit à battre de plus en plus vite.

  — Tu es parti, comme ça. Pendant un an. Sans répondre à mes appels. Sans répondre à mes messages.

  Je savais tout ça, je ne le savais que trop bien. Je m’attendais à ce qu’elle me le répète, et malgré le fait que je me sois préparé, je ressentais tout de même toutes ces accusations légitimes comme autant de poids sur mes épaules. J’étais écrasé sous la pression.

  — Ne me dis pas que c’est parce que tu n’osais pas, continua-t-elle d’une voix vibrante. C’était tout simplement cruel.

  Je baissai la tête.

  — Tu nous as ruinés, conclut-elle d’une voix qu’elle voulait plus stable. Tu as ruiné ce que l’on était.

  Je fis « non » de la tête.

  — Ce n’est pas moi, me défendis-je.

  Elle fit une moue dubitative. Elle m’avait l’air bien trop outrée pour opposer une résistance claire à mes mots.

  — Ce n’est pas moi, répétai-je. C’est le temps.

  Elle me regarda de ses yeux perçants, de ses yeux couleur turquoise.

  — Le temps nous intoxiquait. Ce que l’on avait était en train de se volatiliser.

  Elle fit « non » de la tête.

  — Tu cherches des excuses.

  Je posai ma main sur la table.

  — Non, je te le promets.

  Elle m’accorda un peu plus d’attention, sûrement saisie par la sincérité qui transparaissait de ma voix.

  — Nous savions tous deux que nous approchions de la fin. Nous avons été tous deux incapables de l’affronter. Nous foncions droit dans le mur.

Le temps se figea, pour nous deux. L’instant était aux souvenirs. J’étais aspiré par la lueur frêle au bout de sa cigarette, qui se consumait lentement. Les secondes passaient, inéluctable, et sa cigarette s’effritait. Dans sa langoureuse incandescence, elle disparaissait en poussières, qui se dispersaient dans l’air. Elle disparaissait tant et si bien que l’on en venait presque à contester son existence. Les seules traces restantes étaient les cendres qui tourbillonnaient autour de nous, vaines et vouées à l’errance. C’est ce que nous étions. Une incandescence frêle mais passionnée, qui se serait fini dans l’errance au milieu des airs.

  — Tu ne nous as jamais laissé le temps de le découvrir nous-mêmes, finit-elle par dire sur un ton de reproches.

  — Je suis désolé, fis-je finalement.

  Après avoir ruminé pendant quelques secondes, elle finit par agiter la main en l’air, comme en signe de paix.

  — N’en parlons plus.

  La serveuse arriva alors, nous demandant ce qu’elle pouvait nous servir. Nous commandâmes tous deux un espresso. Ils ne tardèrent guère à arriver, mais pendant l’interlude pour les attendre, un silence creux s’était installé. Nous avions pourtant tant à nous dire. Les cafés arrivèrent, et lorsque la serveuse demanda que l’on règle, nous sortîmes tous les deux notre porte-feuille.

  — Laisse, je paye, soufflai-je.

  Elle haussa les sourcils.

  — Je n’en ai pas autant besoin que toi.

  — Comme tu le souhaites.

  Je sortis un billet, que je tendis à la serveuse. Après son départ, je me penchais sur mon espresso, avec une curiosité croissante. C’était une question que j’avais voulu poser depuis un temps. Le temps était venu pour moi de lui livrer, quelles qu’en soient les conséquences.

  — Depuis, tu as rencontré quelqu’un ?

  Elle pouffa. Ce n’était peut-être pas la chose la plus censée que je puisse dire, au vu des circonstances. Mais ça me brûlait la langue.

  — Oui, fit-elle doucement.

  J’acquiesçai.

  — Je le connais ?

  — Non.

  Mon regard était perdu dans le vague, derrière sa silhouette. 

  — Et toi ? M’interrogea-t-elle.

  Je fis « non » de la tête. Elle eut un petit rire amusé.

  — Pourquoi donc ?

  J’haussai les épaules. Je ne savais pas bien moi-même. Tout ce que je pouvais faire, c’était supposer.

  — Je n’ai pas trouvé celle qu’il me fallait. Je n’ai pas cherché celle qu’il me fallait. Je n’en sais rien, à vrai dire.

  Je me tapotai les phalanges, pensif, avant de continuer :

  — Il est assez difficile de trouver une compagne dans ma condition. J’ai du mal à m’engager dans la durée.

  Elle acquiesça, et ma curiosité revint à la charge.

  — Et celui que tu as rencontré. Comment il est ?

  Elle dodelina de la tête, pensive. D’un main nonchalante, elle tripota la bague qu’elle portait au doigt.

  — Il me comprend. Je suppose que c’est suffisant.

Je hochai la tête. Qu’est-ce que cette nouvelle me faisait ? Je n’en savais rien. Plus le temps passait, et plus je me rendais compte que je ne savais pas grand-chose. Je me laissais piétiner par la force des choses.

Le vent se faisait de plus en plus violent, et étonnamment, le bruit qui en résultait était doux à mes oreilles. Il y avait comme cet aspect relaxant, à se rendre compte que l’on était entouré par les mêmes éléments qui avaient précédés mon existence et qui lui survivront.

  — Quand est-ce que tu repars ? Me demanda-t-elle soudainement.

  J’hésitai quelques instants, avant de répondre avec certitude :

  — Dans quelques jours. Je suis simplement passé régler quelques affaires.

Elle acquiesça, compréhensive.

  — Moi et l’homme que j’ai rencontré, on fait une soirée dans quelques jours. Tu pourrais y passer, avant de partir.

  — Vous habitez ensemble ?

  Elle acquiesça, toujours en tripotant sa bague.

  — Je viendrais avec plaisir, répondis-je.

Tout cela me paraissant irréel. D’un pas lent, je descendais le long de ces rues que je connaissais si bien. Je les avais arpentées en conquérant. Je les avais arpentées avec bien d’autres préoccupations en tête. Maintenant, c’était presque comme si j’étais devenu un inconnu. Un étranger, un visiteur, presque importun. L’éloignement ne m’avait pas réussi.

Je connaissais cette rue. La rue qui menait chez elle. Ces longs platanes, en dessous desquels les amoureux se donnaient rendez-vous. Ces bancs, bondés les jours d’été, où nous nous battions pour saisir une place. Tout cela, ce n’était plus que des mirages. Je pouvais les voir autour de moi, se presser, rire aux éclats, se déchirer lors de querelles vaines. Tout cela était loin maintenant, c’était un temps révolu. Pas nécessairement meilleur que ce que je vivais aujourd’hui, mais la nostalgie était trop forte. Certaines saveurs et senteurs étaient perdues à jamais. Était-ce un mal ? Absolument pas. Cela signifiait tout simplement que j’avançais, dans une direction inconnue, laissant derrière moi des fragments d’un monde qui ne sera jamais le plus même.

J’arrivais bientôt. Le soleil se couchait, la nuit s’installait, mais malgré cela, je pouvais distinguer la façade de son immeuble qui se découpait dans l’horizon rougeâtre. Cet immeuble, je ne l’oublierai jamais. J’y avais passé des nuits emplies de confusion. Potentiellement les meilleures nuits de ma vie.

Me voilà que j’étais devant la porte en bois, l’interphone sur le côté. Nonchalamment, je tapais le code, avant de m’engouffrer dans le hall de l’immeuble. Je humais alors l’air : pas de doutes, c’était toujours là, cette odeur de sciure de bois qui collait à la peau de cet endroit. Un rapide coup d’oeil me confirma ma première impression : sur le côté gauche, collé au mur, deux vélos pour enfants, à droite, une rangée de boîtes aux lettres pleines à craquer, et immédiatement à côté des boîtes aux lettres, un énorme miroir, avec une tache d’origine inconnue sur le coin inférieur droit. Toutes ces similitudes avec mes souvenirs me mirent de bonne humeur, et avec un sourire de benêt, je me mis à grimper les escaliers à une cadence élevée. Premier étage, deuxième étage, je m’arrêtais au troisième, le temps de souffler, avant de m’y remettre. Quatrième étage. C’était-là. Je me dirigeai sans doute vers la porte, et toquai quatre coups brefs.

Ce fut elle qui m’ouvrit. Elle était coquette : un joli béret pourpre sur la tête, une large robe bordeaux élégante, elle n’avait pas fait dans la demi-mesure ce soir. Ces joues plus rouges que d’habitude trahissaient son état d’ébriété déjà avancé.

  — Tu es venu !

Elle me fit la bise, visiblement soulagée.

  — J’avais peur que tu resquilles.

  — Ce n’aurait pas été correct.

Elle me sourit, avant de m’attraper par la main. C’était puéril, mais je ne pus m’empêcher de sourire à ce moment. La chaleur de sa main se diffusa à travers tout mon corps, et provoqua en moi une nostalgie corporelle. Je me rappelais nos étreintes.

Elle me tira à travers l’appartement pour me mener au salon, centre de la soirée. Des rapides coups d’oeil me rassurèrent : rien n’avait changé, tout du moins rien de majeur. Le salon était pareil.

Je ne reconnaissais aucun des invités. Ils avaient l’air vieux. Elle me lâcha la main, et fit d’une voix claire :

  — Voilà, c’est l’ami dont je vous avais parlé.

Je grimaçais lorsqu’elle dit « ami ». Il n’y avait pas de raisons. C’était la meilleure position que je pouvais espérer.

Je saluais certains, et rapidement, me fondit dans le décor. Quelque chose me désarçonnait. Certes, je ne connaissais aucun invité. Mais bien au delà, ils ne ressemblaient aucunement au genre de personnes que nous invitions à l’époque. Ces gens là semblaient vieux. Raisonnés. J’avais beau les regarder dans les yeux, je ne percevais aucune once de folie. Je pris un verre sur la table, et solitaire, je me mis à en laper le contenu. Me voyant seul, elle finit par venir à ma rencontre.

  — Qu’est-ce que tu fais, seul, dans ton coin ?

Je fis une moue.

  — Je ne connais personne.

Elle éclata de rire.

  — Je t’ai connu bien plus sociable que cela.

Je regardais ailleurs.

  — Ce n’est pas le genre de gens que je fréquente.

Elle haussa les sourcils.

  — Les gens changent. Les gens évoluent. Tu ne peux pas rester éternellement avec les mêmes gens. Et ça, tu le sais très bien.

 Je hochais la tête, peu convaincu.

  — Où est-ce qu’il est ?

Elle hésita avant de répondre.

  — Il est parti chercher une bouteille supplémentaire au supermarché.

Elle hésita longuement avant de continuer :

  — Je crois que je l’aime.

Je ris, d’un rire mauvais.

  — Parce qu’il te comprend ?

  — Parce qu’il a été là quand il le fallait.

Je grimaçais sous le coup de la remarque.

  — Je suis désolé. Je me suis déjà excusé.

Elle haussa les épaules.

  — Passons au dessus.

D’un coup, cependant, elle releva la tête

  — J’ai encore quelques photos dans ma chambre.

Je compris immédiatement ce qu’elle voulait dire. Elle se leva, et sans mot, je la suivis jusqu’à sa chambre. Elle alluma sa lumière, ce qui me permit d’observer la décoration et l’agencement des meubles. Encore une fois, rien n’avait changé. Sa table de chevet était toujours là, avec plusieurs livres entassés qu’elle ne lisait jamais. Sa commode, avec un fatras chaotique, duquel se détachait pêle-mêle chargeurs d’ordinateur, brosses à cheveux et stylos usés. Son armoire bleu clair, fermée mais qui contenait, j’en étais sûr, les centaines d’écharpes qu’elle prenait plaisir à collectionner. Et, bien sûr, sur le mur à gauche de son lit, les dizaines et dizaines de photos qu’elle gardait avec elle, vestiges de ses aventures. Je m’en approchais. Je les regardais une par une, avec une curiosité inassouvie, tandis qu’elle fourrageait dans sa commode. J’apparaissais dans certaines. J’étais surpris qu’elle n’ait guère arraché les photos où j’apparaissais. J’aurais compris le geste. Cependant, mon sourire s’évanouit rapidement, lorsque je vis des photos d’elle et lui. Ils posaient dans des endroits divers. Son physique ne sortait pas du lot, mais il avait un beau sourire. Il semblait gentil. Elle avait l’air épanouie, heureuse. Je vis alors une photo d’eux, en face de la tour de Pise : mon sang ne fit qu’un tour.

  — Vous êtes allés en Italie ?

Elle acquiesça.

  — Il y a de cela quelques semaines.

Je me mordis la lèvre. Nous étions censés y aller. Avant que je fasses tout capoter.

  — J’aurais aimé y aller à tes côtés.

Elle regarda ailleurs, incapable de me regarder moi.

  — Tu savais que ce n’était pas possible. Pas dans ton état.

 Finalement, elle retrouva l’album. Elle s’assit sur le bord du lit, et je l’y suivis.

  — Tu as tout gardé ? M’enquéris-je.

Elle acquiesça, toute fière.

  — Bien sûr. Chaque moment compte.

Elle ouvrit alors l’album, et le feuilleta lentement. Chacune des photos me ramenait une vague de souvenirs. C’était nous, tout simplement. Durant nos moments d’euphories, nos moments d’excitations, nos moments d’angoisses. Nos moments de vulnérabilités, aussi.

  — Cette époque me manque, soufflai-je.

Elle tourna sa tête vers moi.

  — Tu y as mis un terme, tu ne peux pas t’en plaindre.

Nos regards se croisèrent, et nos lèvres n’étaient guère si éloignés.

  — On peut y retourner, fis-je alors que mon cœur se déchaînait.

Je le sentais, son cœur battait à une cadence folle. Je me perdis dans ses yeux couleur turquoise, dans sa peau pâle et délicate, dans ses longues boucles. Elle aussi se perdait en moi. L’instant était magique, empli de grâce. Je m’approchais, lentement. Mon souffle se faisait de moins en moins régulier, sans en être affolé. Nous clignâmes des yeux. Elle se recula.

  — Je n’arrives pas à y croire, souffla-t-elle.

Elle se mit debout, et je me mordis les lèvres de regret.

  — J’ai été naïve. 

Je me mis debout à mon tour.

  — Je suis à la dérive sans toi.

Elle se retourna, outrée.

  — Ne me joues pas ce coup là.

Mon regard fuit alors vers le bas de la chambre. Je ne savais plus aimer, je ne savais plus m’arrêter.

  — Ce n’est pas le temps qui nous intoxique, souffla-t-elle. C’est toi.

J’évitais son regard, tout penaud.

  — Tu n’as toujours pas grandi.

Je levai les bras en l’air, impuissant.

  — Le monde grandit sans moi. Je n’arrive pas à dire au revoir.

Elle resta silencieuse.

  — Quand est-ce que tu pars ?

  — Demain dans la matinée.

Elle inspira longuement, avant de faire :

  — Je pense que tu devrais partir. Tu n’arriveras pas à te réveiller, sinon.

J’acquiesçai. Je comprenais très bien ses intentions. Elle m’accompagna jusqu’à la porte. J’enfilai ma veste et mes chaussures, et sortit sur le palier. Elle resta à l’entrebâillement de la porte.

  — Je ne risques pas de revenir avant longtemps, voulus-je la prévenir.

  Elle fixa le parquet sans réagir, avant de dire :

  — J’en ai conscience. Ainsi soit-il.

Je devenais désespéré.

  — Il nous reste une nuit. Une dernière nuit.

Soudain, elle leva sa tête vers moi, plongeant son regard dans le mien :

  — A quoi bon. Je sais déjà comment cela va se finir.

  La panique s’emparait de moi.

  — Je ne partirais plus. Je te le promets.

Les larmes lui venaient, ses yeux devenaient rouges. Elle savait que je mentais effrontément.

  — Il ne me reste plus beaucoup de temps à passer. Mais j’aimerais le passer à tes côtés.

D’une voix tremblante, elle fit :

  — Si je fais ça, je passerais le reste de mes nuits hantée par nos souvenirs.

Un sourire las se dessina sur mon visage.

  — Ironique, comment nos rôles se sont inversés.

  — Dors bien, souffla-t-elle.

Sur ces mots, elle ferma la porte. Définitivement. Maintenant, j’en avais la certitude. C’était la dernière fois que je la voyais. Elle le savait aussi. Bien que je voulais restais fier, une larme perla au bord de ma joue. Le temps nous intoxiquait. Je lui ai permis de s’échapper. J’ai voulu l’épargner. Et voilà que je me retrouvais seul. Au terme de ma vie. Le temps m’avait intoxiqué.

Je redescendis les escaliers. Arrivé au rez-de-chaussée, j’inspirais longuement. Je me laissais imprégner de cet odeur de sciure de bois. Après tout, il ne me restait plus beaucoup d’inspirations. Chacune d’entre elle devait compter. Avant d’ouvrir la porte de l’immeuble, je me permis un dernier regard en arrière. En toute sincérité, je lui souhaitais le bonheur. Certains réussissaient à échapper au temps pendant de longues années. Dans mon cas, il m’avait saisi encore frêle et jeune. Le temps était venu. Je ne pouvais plus me débattre. Si seulement j’avais su m’arrêter. Si seulement j’avais su aimer.

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Auteur : lecheveusurlalangue

Journal de SciencesPo Grenoble (Isère, 38) et de ses étudiant.e.s

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