La posture Macron

Disclaimer : vous avez apprécié le premier article de Valentin Pautonnier sur les élections austro-allemandes ? Notre ami remet le couvert avec une belle contribution sur le chef de l’État. Bonne lecture !

Il y a peine un an, et ce pour la première fois dans l’histoire de la Vème République, un Président abandonnait l’idée de se représenter pour solliciter un deuxième mandat.

Etant crédité d’un peu moins de 15% des voix dans les sondages en cas de candidature et menacé par une primaire de la Gauche qu’il avait pourtant orchestrée, François Hollande a préféré s’éviter le funeste sort auquel n’a pas échappé son alter ego tant honni et pourtant si proche Nicolas Sarkozy. Les deux candidats que l’on disait tout à fait opposés, tant l’un semblait omniprésent et clivant et l’autre consensuel (au risque de paraitre mou et indécis), ont en réalité été victimes d’abord de l’insatisfaction de leur propre électorat et de leur impossibilité de rassembler au-delà leur camp… ce que semble réussir pour le moment Emmanuel Macron, pourtant inspirateur de la politique économique de François Hollande et pur produit de l’idéologie traditionnelle centriste pro-européenne et libérale. Selon les sondages, environ un français sur deux lui fait confiance ou apprécie son action, ce qui n’est pas mirobolant mais bien au-dessus de la popularité de ses prédécesseurs après 8 mois de mandat. Cruelle ironie, mais surtout signe d’une stratégie bien pensée par l’actuel Président.

En dépit de discours droitiers, la politique menée par Nicolas Sarkozy a largement été caractérisée par des appels du pied à la gauche,  notamment en nommant des personnalités de gauche au gouvernement, et de l’autre côté à la droite la plus radicale. Ce grand écart n’a pas été payant pendant son mandat, mais a toutefois –et on l’oublie trop souvent-failli le mener à une réélection face à un François Hollande qui ne doit son salut qu’à la désertion des centristes et au soutien à peine masqué de François Bayrou.  Quant à  la politique économique de l’ex-Président de l’UMP pour répondre à la crise, on serait bien en peine de la qualifier de radicalement à droite, du moins de foncièrement libérale. Comme l’avait ironiquement spécifié  le spécialiste de la social-démocratie Fabien Escalona, Sarkozy n’a finalement pas moins été social-démocrate que François Hollande.

Les révélations contenues dans le livre  Un président ne devrait pas dire ça ont montré que François Hollande a lui aussi tenté de convaincre les Français du bien-fondé de son action au-delà de sa simple base électorale. L’application d’une politique sociétale de gauche et d’une politique économique très modérée- pour ne pas dire calquée sur celle de son prédécesseur- était censé rassurer l’opinion et lui garantir une popularité acceptable du centre-gauche au centre-droit. L’échec fut cuisant : jamais les centristes et la droite modérée n’ont accordé le moindre crédit à sa politique pourtant par certains aspects plus conservatrice que celle menée par Nicolas Sarkozy, héros d’une droite bonapartiste et volontariste davantage que d’une droite traditionnelle. Et si ce dernier avait bel et bien perdu pour un temps le soutien d’une frange de son électorat qui souhaitait des réformes plus radicales, il avait su en remobiliser une grande partie lors de l’échéance présidentielle. Ce ne fut pas le cas de François Hollande, durablement décrédibilisé au sein de l’électorat de gauche, tentant vainement de se prévaloir de résultats économiques proclamés encourageants au son de cloche du « ça va mieux ». Pire, le président socialiste a incarné une sorte de démission nationale, et ce aux yeux de la gauche comme de la droite. Comme si sa politique ne résultait pas d’un choix mais d’un reniement non seulement des valeurs de gauche mais aussi de l’idée de grandeur et de spécificité française. Sa visite à Merkel quelques jours après son élection, enterrant dès le début de son mandat toute idée d’une France réformatrice dans une Europe en crise, fut véritablement la Némésis de son mandat, bien plus que le CICE ou la Loi Travail. La France n’appliquait pas de réformes structurelles pour gagner la mondialisation, ou même comme le soutenait Fillon dans une tradition gaullienne, pour s’affranchir du besoin de financements étrangers. Non, il s’agissait de respecter les engagements vis-à-vis d’une Europe en crise qui représenterait l’unique salut pour une France en déclin. La critique de la politique européenne et de ses institutions que l’on peut difficilement soupçonner de vouloir mener une politique sociale aboutie se retrouvait justement réduite à un rôle de complainte, de rengaine, à laquelle seule s’opposerait l’option-terrifiante pour beaucoup de Français- d’une sortie totale de la France de l’UE. Son intervention face à Marine Le Pen au Parlement Européen le 7 Octobre 2015, qui avait eu un certain retentissement, ne disait pas autre chose. « La seule voie possible pour celles et ceux qui ne sont pas convaincus de l’Europe, c’est de sortir de l’Europe tout simplement. Il n’y a pas d’autre voie.». De même, ce cruel aveu avait été formulé par Michel Sapin lors d’une entrevue avec l’ex Ministre Grec Varoufakis pour justifier l’absence de revendications auprès des instances européennes et du gouvernement allemand : «  La France n’est plus ce qu’elle était. »

C’est précisément sur ce point qu’Emmanuel Macron se distingue de son ex-mentor : l’actuel Président a su prendre une posture volontariste, y compris en matière de politique étrangère. Si Macron avait laissé le soin à Mélenchon et Fillon de s’embourber dans le dossier de la réconciliation avec la Russie, il a pourtant appliqué une fois au pouvoir une diplomatie assez « gaulienne », invitant successivement Poutine et Trump et se posant comme un médiateur mondial et le défenseur de l’Occident et de ses valeurs menacées par le populisme. Si le plan de réforme de l’Europe porté par le Président français reste extrêmement flou- il s’agirait à première vue de grands plans d’investissement au niveau européen- et a peu de chances d’aboutir, la posture présidentielle s’inscrit dans une démarche de leadership que l’Allemagne avait jusque-là endossé malgré elle. Dans ce cadre, la Loi Travail (pourtant loin de faire l’unanimité) n’a pas été perçue comme un sacrifice inévitable teinté de trahison inféodée à Bruxelles, mais davantage comme une anticipation dans une démarche compétitive après une campagne sans promesses. Et c’est là toute la différence.

Hollande se rêvait en Churchill, promettant du sang et des larmes pour que la France respecte ses engagements européens-davantage que pour retrouver la croissance, le tout en tentant de nier l’impact de sa politique sur la réalité sociale pour ne pas totalement perdre le soutien de son camp. Macron incarne au contraire l’idée d’un sacrifice désiré et consenti, d’une démarche volontariste de libéralisation de l’économie pour que la France raccroche le train de la croissance européenne. S’il a parfois endossé le rôle du mondialiste jusqu’à la caricature pendant la campagne, le passé chevènementiste de Macron a finalement refait surface et ce au meilleur des moments pour sa popularité. L’électorat d’En Marche s’était justement distingué par sa vieillesse, son attachement à l’Europe et à un certain optimisme bourgeois partagé par les jeunes retraités ou par les cadres des grandes villes de tendance centriste. Sa nouvelle posture volontariste lui permet de séduire largement à droite, et notamment dans la droite conservatrice effrayée par l’idée d’un déclin national, et pour qui la politique de Hollande ne s’inscrivait que dans le cadre d ‘une démission politique et identitaire suicidaire. Gaël Brustier avait comparé Macron à Chevènement en pointant paradoxalement le fait que l’un voulait rassembler les pro-européens libéraux de gauche comme de droite, quand l’autre voulait rassembler les souverainistes autour de l’Europe des Nations. Force est de constater qu’une fois élu, Emmanuel Macron a su éviter de tomber dans un rapport aussi simpliste, du moins dans sa communication et sa posture.

Bien entendu, le fait que l’actuel Président ne soit pas prisonnier d’une étiquette politique est une des raisons majeures de sa popularité « acceptable ». Contrairement à ses deux prédécesseurs, il n’a pas à jouer un grand numéro d’équilibriste entre ses convictions centristes et libérales et les attentes de son camp et n’incarne pas un « renoncement », pourtant grand classique des Présidents nouvellement élus. Son absence d’étiquette et sa majorité absolue à l’Assemblée ont également permis de tuer dans l’œuf le débat parlementaire et d’avaliser à marche forcée des ordonnances qui ont empêché une mobilisation sociale qui aurait probablement davantage impacté son image.

Finalement, Macron est bel et bien un clone moderne de Giscard d’Estaing, sur une même tendance pro-européenne volontariste et tenant d’une droite plutôt libérale mais modérée, avec une once de nationalisme et d’autoritarisme à l’occasion (le Général De Villiers en a fait les frais). Il devra alors prendre garde à ce que l’histoire ne se répète pas : en dépit d’une popularité continue pendant son septennat, Giscard avait perdu en 1981 après avoir été lâché par la droite conservatrice menée par Chirac qui avait également su le déborder sur des thématiques sociales et souverainistes. Difficile de ne pas y voir de similitudes avec l’élection de Laurent Wauquiez à la tête de LR : son ancrage local et sa réclame du gaullisme peut potentiellement lui permettre de rassembler (comme l’avait fait Chirac) une droite dure très traditionnelle (légitimiste) et une droite souverainiste à tendance plutôt sociale bien qu’autoritaire(bonapartiste).

Le Président de la République semble surtout avoir convaincu jusqu’ici la droite dite orléaniste, celle qui a adopté à bras le corps le traité de Maastricht en 1992, celle-là même qui a voté Balladur en 1995 et qui a constamment oscillé entre le centre et la droite plus traditionnelle en dépit d’un discours économique assez violent derrière un voile modéré. Et à courir en permanence derrière la droite, Macron pourrait bien perdre le soutien jusqu’ici décisif du centre-gauche lui aussi favorable à l’idée européenne jusqu’à plus-soif, mais cependant pas à l’abri d’une radicalisation qu’une amélioration de l’économie française pourrait paradoxalement entrainer en justifiant la fin des sacrifices. C’est notamment ce processus qui est à l’œuvre dans une Allemagne secouée (toutes proportions gardées) par des conflits syndicaux d’une grande ampleur, et ce dans le pays centriste par excellence. Si sa réélection en 2022 ne parait pas spécialement compromise mais loin d’être assurée moins d’un an après s’être installé à l’Elysée, sa posture actuelle relève d’une stratégie performante et rassembleuse qui le préserve d’un retour de la polarisation politique autour du strict axe gauche-droite. C’est davantage sur les répercussions politiques et sociales de ces décisions que Macron court un risque : sa posture national-mondialiste volontariste pourrait rentrer en collision avec la précarisation des urbains et la revendication identitaire forte de la périphérie perdante de la mondialisation, et de fait rouvrir un espace politique à sa gauche et à sa droite. C’est finalement bien le Parti Socialiste, s’il adapte davantage son logiciel à la réalité économique et démographique d’une France rurale en souffrance au lieu de se contenter du rôle de caution sociale de la droite, qui pourrait tirer parti de la politique clairement marquée au centre-droit d’Emmanuel Macron, qui a par ailleurs reporté aux calendes grecques les questions sociétales dites progressistes.

Le FN divisé, les Républicains se remettant difficilement d’avoir raté le coche d’une élection qui leur était promise, le PS tentant de survivre après avoir frôlé la mort et la France Insoumise essayant difficilement de convaincre au-delà des électeurs de gauche traditionnels, Emmanuel Macron profite largement d’un boulevard politique auquel il a, rendons à César ce qui lui appartient, contribué à dégager par son positionnement. Les politologues comme Gaël Brustier restent frappés par la dépolitisation soudaine qui a frappé la France après le quinquennat Hollande, et sont bien en peine de s’avancer sur la nature du produit de l’actuelle recomposition politique. Notons du reste que Macron a récemment avoué à la BBC qu’un Frexit demeurait probable en cas de référendum. Peut-être a-t-il lu attentivement Emmanuel Todd, qui clame que la France-de par sa composante sociale-finit toujours pas imiter le Royaume-Uni et se détachera de l’Europe « germanisée ». Signe qu’au contraire de François Hollande, Emmanuel Macron ne souffre pas de l’illusion que son action fera l’unanimité et qu’il a conscience des limites de l’acceptation de son action. La future recomposition politique qui aura lieu au cours des prochaines années, ainsi que l’évolution de la situation économique et la question de risques d’implosion sociale -dont la crise de l’hôpital public est un symbole- sera décisive pour juger de la pérennité d’En Marche et de « l’union centriste » dont Macron est le représentant. Gageons qu’il saura de toute façon s’adapter tactiquement pour éviter une déconvenue électorale qui semble être devenue la norme pour un sortant depuis maintenant deux décennies.

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