Allemagne-Autriche : deux élections riches d’enseignements

Disclaimer : Willkommen à toutes et tous ! Valentin Pautonnier, tête d’affiche du prestigieux master Progis, nous propose aujourd’hui un article sur les dernières élections en Allemagne et en Autriche. Vous en souhaitant bonne lecture…

2017 aura décidément été une année politique charnière, après une année 2016 marquée par la double surprise du Brexit et de l’élection de Donald Trump à la tête de la première puissance mondiale. En effet, les Français, les Britanniques, les Allemands et les Autrichiens étaient appelés aux urnes lors de scrutins jugés décisifs concernant l’avenir de l’Europe. Si les élections françaises et britanniques ont été mouvementées, accouchant sur  la désignation surprise du centriste Emmanuel Macron et la victoire à la Pyrrhus d’une Theresa May dont le succès fut moins étincelant qu’annoncé, le dénouement politique outre-Rhin le fut tout autant et dans un contexte bien plus tiède.

Si l’accession du  parti d’extrême droite (l’AFD) au Parlement allemand a ému l’ensemble des pays européens, ce résultat électoral inédit était en réalité loin de constituer une surprise. Dernier pays d’Europe du Nord protestant à ne pas connaître l’émergence d’un parti « populiste de droite », autant grâce au positionnement droitier de certaines composantes du parti de Merkel – la CDU – que pour d’évidentes raisons historiques, l’Allemagne est finalement rentrée dans le rang.

De son côté, l’Autriche, habituée à voir le FPÖ (parti d’extrême droite) désigné par un votant sur quatre minimum (il a même gouverné entre 1999 et 2002), ne s’est pas embarrassée de considérations d’ordre historiques puisqu’elle lui a offert un nombre de suffrage quasi-inédit.

Merkel, la passe de quatre?

On en oublierait presque que, pour la quatrième fois consécutive (un record), Angela Merkel et la CDU sortent vainqueurs du scrutin allemand. Malgré sa popularité  à faire pâlir d’envie n’importe quel dirigeant européen, la Chancelière fait moins bien qu’en 2013 (-10 points) et enregistre un des pires scores de l’histoire de la CDU (32%). Si sa politique économique – même à gauche – n’est pas vraiment remise en cause, ses décisions quant à l’accueil des migrants ont entraîné une guerre ouverte avec l’aile la plus conservatrice de la CDU… et notamment  avec la branche bavaroise de celle-ci, la CSU.

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Angela Merkel- Source Tagesspiegel

Le système électoral semi-proportionnel allemand rend assez improbable une majorité absolue au Bundestag (Parlement), bien que la CDU ait détenu 48% des sièges jusqu’alors. Le SPD ayant refusé de renouveler sa participation au gouvernement, la CDU devrait alors s’allier à deux partis au moins. Le FDP, au-delà d’être affublé d’un acronyme des plus injurieux, est aussi un parti centriste se revendiquant libéral dans le pays désigné par The Economist comme « le plus centriste d’Europe ». Ce parti fut un faiseur/défaiseur de coalitions par le passé, s’alliant soit avec le SPD soit avec la CDU, ses sensibilités économiques et sociétales étant potentiellement compatibles avec les deux autres formations. Atteignant son habituel score de 11% après une absence de 4 ans au Bundestag (ses électeurs ayant privilégié Merkel en 2013 pour sa gestion de la crise), le FDP sera vraisemblablement membre d’une coalition comprenant la CDU et, fait original, les Verts.

Mais près de deux mois après ces élections, les trois partis n’ont toujours pas trouvé d’accord. L’actuel Premier Secrétaire du parti libéral Christian Lindler a même déclaré qu’il valait mieux “ne pas gouverner plutôt que de mal gouverner”. Cette situation inédite pourrait pousser Merkel à jeter l’éponge et des élections anticipées pourraient se tenir, ce qui constituerait un énorme camouflet pour la Chancelière de 63 ans. Le Président allemand Frank-Walter Steinmeier a récemment appelé les partis concernés à surmonter leurs désaccords pour le bien du pays, et a également indiqué ne pas souhaiter la tenue de nouvelles élections. Le SPD est donc en train de revoir sa position initiale, à savoir ne pas participer à une nouvelle Grosse Koalition, peu importe le prix. Quelle que soit l’issue de ces négociations, la presse internationale commence à présenter Macron comme le seul leader européen incontesté, et ce en dépit du score très important réalisé par des partis ne souhaitant pas faire changer l’Europe de direction.

Le SPD encore fragilisé et un Bundestag morcelé

Si le SPD n’a pas connu le score peu enviable du PS français, ni une lutte serrée pour le leadership à gauche avec des formations de gauche radicale, il n’en demeure pas moins qu’il a enregistré son pire score depuis 1945 avec seulement 20% des suffrages. Le charismatique et populaire Martin Schulz (ancien président du Parlement Européen) n’aura pas suffi à empêcher un triple voire quadruple exode d’électeurs du SPD dont la base se réduisait inexorablement depuis le mandat de Schröder (1998-2005) marqué par l’adoption définitive d’un modèle social-libéral. Participant à une « Grande Coalition » avec Merkel depuis 2013, le SPD n’aura pas réellement (voulu ?) peser sur les débats économiques, instituant tout au plus un SMIC davantage symbolique que salvateur étant donné qu’il est largement inférieur au salaire minimum négocié dans les branches. Le SPD s’est en réalité trouvé bloqué entre une constellation de partis portant un programme et des valeurs pouvant servir de passerelles.

Les électeurs de sensibilité de gauche (estimés par The Economist à 55% de la population) ont alors eu le choix entre le partenaire de la CDU qui n’exerçait même plus pleinement son rôle de caution sociale, les Verts (plus libéraux qu’en France) qui plafonnent depuis deux décennies à 10% des suffrages et die Linke qui porte un programme bien plus radical. Mais surtout vers le FDP, parti libéral semblable à l’anglais Liberal Party qui porte les mêmes thématiques sociétales que le SPD et adhère au consensus ordolibéral, n’étant pas si éloigné économiquement de la CDU ni du SPD. Voire du parti AFD,  bien loin de soulever des thématiques économiques semblables à celles du FN lors de la dernière décennie. Si ce dernier parti, qui a obtenu 12,5% des suffrages, se distingue par la volonté de stopper les flux migratoires et d’empêcher une « islamisation de la société », sa critique de la construction européenne est axée sur le fait que l’Allemagne paierait pour des pays à la traîne. Ce qui le rend très proche des partis populistes nordiques traditionnels, tels que le Parti pour la Liberté de Wilders en Hollande ou le Parti Populaire au Danemark, ou du fameux FPÖ autrichien. Finalement bien loin d’une critique portant sur le caractère antisocial des institutions européennes et des politiques de rigueur. Toujours est-il que six partis politiques ont obtenu un score supérieur à 9%, un fait rarissime en Europe. Mais il serait trompeur de voir dans l’éclatement des voix et des sièges une remise en cause profonde du système politique et économique allemand.

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La crise des Volksparteien, un constat en trompe-l’œil ?

Jamais les deux Volksparteien (partis du peuple, c’est-à-dire susceptibles de rassembler la majorité de l’électorat) n’auront aussi peu pesé en termes électoraux. Mais la fragmentation –à ce point inédite- du paysage politique allemand ne remet ni en cause les institutions politiques ni la politique économique globale. Certes, le SPD et les Verts proposent un programme moins libéral et plus redistributif que la CDU, mais les électeurs furent bien en peine de noter des différences conséquentes lors du débat télévisé Schulz-Merkel. Tout juste remarquera-t-on que le seul parti à radicalement critiquer l’orientation économique globale de la précédente Coalition, à savoir Die Linke (stable à 9%), a progressé dans les centres urbains dynamiques de l’Ouest comme Brême ou Hambourg. Cette progression de la gauche radicale  est donc similaire à celle des formations de gauche radicale voisines, alors que Die Linke était jusque-là quasi inexistant à l’Ouest et aux alentours de 25% dans l’Est toujours sinistré. Même si l’ex-RDA demeure un bastion pour Die Linke, notamment le Land de Thuringe qu’elle gouverne, la progression de l’AFD sur ses terres fait fortement penser à la conversion au vote FN des régions de l’Est français pendant que le vote de gauche-y compris radical- se décale vers l’Ouest et les centres urbains dynamiques.

L’émergence de l’AFD semble devoir être davantage une réaction anti-immigration et la cristallisation des critiques sur le boulet de l’euro qu’une émulation réellement « antisystème ». Si ce parti reste infréquentable pour la CDU, notamment en raison de liens troubles avec des groupuscules néonazis, il n’en demeure pas moins que son programme très conservateur reste somme toute très proche de la CSU bavaroise. Sa rhétorique populiste et son implantation dans les zones économiquement en convalescence de l’Est sont néanmoins perçues comme de potentiels dangers pour l’unité allemande, achevée il y a seulement 28 ans. Les dissensions internes, qui ont mené notamment au départ de la fondatrice Frauke Petry et ont accouché sur la prise de pouvoir du parti de l’hétéroclite Alice Weidel, n’ont visiblement pas eu d’impact sur le résultat électoral.

Les conséquences pour l’Europe

L’idée se répand en Europe que l’Allemagne use avec sévérité de son pouvoir politique (notamment avec la Grèce) et que l’euro, faible par rapport à un éventuel retour au mark, lui apporte des excédents publics et commerciaux (éventuellement au détriment de ses voisins). A contre-courant de cette idée que l’Europe sert à sa prospérité, l’euroscepticisme progresse fortement en Allemagne. Si l’euro sous-évalué lui apporte une compétitivité-coût indéniable, il met l’Allemagne et son système de retraites par capitalisation -vital pour un pays aussi âgé- en danger quand la Banque Centrale Européenne mène une politique monétaire expansionniste. De même que la qualité et la réputation des produits manufacturés allemands pourrait conduire Berlin à se passer d’une monnaie faible pour valoriser les exportations. L’idée-pourtant comptablement fausse- que l’Allemagne paie pour des pays du Sud n’ayant pas eu le courage de réaliser les mêmes réformes est très répandue parmi l’électorat, notamment dans l’Est. L’accueil de millions de migrants n’a évidemment pas amoindri cette perception, même si les réactions hostiles-y compris par le vote- ont été finalement assez contenues par rapport au flux migratoire absorbé.

Si Emmanuel Macron espérait réellement une nouvelle politique européenne axée sur davantage d’investissements, il est clair que le résultat de ces élections enterre définitivement tout espoir d’inflexion de la politique allemande et (in fine européenne) actuelle. Si le SPD n’a pas brillé par sa défense d’une politique économique et monétaire expansionniste, le FDP qui sera probablement le partenaire de la CDU au gouvernement est encore moins susceptible d’y  consentir. Difficile de savoir si la zone Euro pourra survivre quatre ans de plus avec une Allemagne encore moins encline aux concessions- notamment d’ordre idéologique- et aux transferts budgétaires pourtant a priori nécessaire dans une zone monétaire unique.

L’Autriche, à tribord toute !

8 fois moins peuplée que son voisin, l’Autriche a néanmoins été scrutée lors des élections fédérales fin octobre, qui ont consacré le parti conservateur  (l’ÖVP) et son jeune leader Sebastien Kurz (31 ans). Outre sa jeunesse faisant de lui le plus jeune dirigeant occidental devant Emmanuel Macron, Kurz s’est singularisé par une campagne résolument conservatrice, n’hésitant pas  à emprunter le vocabulaire du FPÖ. Malgré une économie dynamique, les thématiques de l’identité et de l’immigration ont marqué cette campagne dans laquelle 84% des voix se sont portées sur trois partis. La déroute électorale du parti conservateur et du parti social-démocrate à l’élection présidentielle (remportée de justesse par le Vert Alexander van der Bellen face à Norbert Hofer du FPÖ) avait laissé entrevoir un score très élevé pour l’extrême droite autrichienne. Il n’est donc pas étonnant que le parti FPÖ égale pratiquement son score record de 1999, avec 26% des voix contre 27% il y a 18 ans. Soit le double du score pourtant détonnant de l’AFD par ailleurs.

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Sebastian Kurz- source Wikipedia

Fait notable, en dépit de sa défaite, le SPÖ (parti social-démocrate)  de l’actuel chancelier Christian Kern (en poste seulement depuis un an après la démission de Faymann) ne s’est pas effondré, se stabilisant à 29% des voix, ce qui constitue un des meilleurs scores récents d’un parti social-démocrate européen et ce malgré le fait qu’il dirigeait (situation inverse de celle de l’Allemagne) la Grande Coalition. Il en résulte néanmoins qu’un parti social-démocrate sort en général perdant d’une participation à une Grande Coalition à l’échelle européenne. L’Autriche devrait par conséquent être gouvernée par une coalition entre le FPÖ et l’ÖVP. Signe que les temps ont changé, il paraît hautement improbable que l’Union Européenne fasse subir des sanctions au pays comme lors du premier et dernier passage du FPÖ au gouvernement.

Ces dernières élections n’ont pas défrayé la chronique de par leur prévisibilité, mais elles ont toutefois permis à l’extrême droite de s’affirmer, relativisant les  « échecs » (entre 15 et 20% des voix tout de même) de ces formations aux Pays-Bas et en France. Elles ont également été gagnées par deux partis conservateurs, et il y a fort à parier que la politique migratoire et économique de l’Union Européenne fera l’objet d’une tentative de droitisation, par ailleurs probablement déjà prise en compte par le directeur de la Banque Centrale Européenne Mario Draghi qui a annoncé la fin progressive de la politique monétaire accommodante, cible permanente des partis conservateurs du Nord de l’Europe.

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