Kirghizistan : un espoir démocratique pour l’Asie centrale ?

Disclaimer : 3ème article en collaboration avec l’asso ASIA, et c’est Marie-Agathe Deffain qui nous propose aujourd’hui un article sur le Kirghizistan ? Merci à elle et bonne lecture !

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Le 15 octobre dernier, la population Kirghize a été appelée aux urnes pour élire le cinquième président de la république. Très largement présentées comme le modèle de démocratie d’Asie centrale, ces élections entretiennent de véritables espoirs de stabilisation du régime dans un contexte de crise économique, de dépendance énergétique et de menace terroriste.

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Drapeau Kirghize

Des voisins aux dérives autoritaires

Enclavé entre le Kazakhstan, l’Ouzbékistan, le Tadjikistan et la Chine ; le Kirghizstan est l’une des cinq républiques du Turkestan ex-soviétique qui composent aujourd’hui l’Asie centrale. Suite à l’effondrement de l’URSS et la déclaration d’indépendance de ces cinq républiques, les gouvernements occidentaux se sont employés à promouvoir la diffusion de la démocratie en Asie centrale.

Néanmoins, déstabilisés politiquement et économiquement, ces derniers se sont plutôt tournés vers des républiques aux dérives autoritaires. Ainsi, les élections présidentielles ne sont plus que des mises en scène dont le résultat peut être connu bien à l’avance, et dont l’exemple le plus marquant est sans aucun doute celui du Kazakhstan. En effet, son président Noursoultan Nazarbaïev (Нұрсұлтан Әбішұлы Назарбаев) entamait en 2015 son sixième mandat consécutif en obtenant 97,7% des suffrages, et ce avec un très fort taux de participation (95,11%).

Il n’y a donc pas de véritable compétition politique, ni même de pluralité de partis, puisque les résultats connus en amont et ne laissent que peu de place et d’espoirs à de plus petits partis, très peu médiatisés :

« A campagne fantôme, candidats fantoches. Les deux rivaux du président sont de parfaits inconnus, invisibles dans les médias. L’un est un syndicaliste « écologiste », l’autre un communiste « antioccidental ». En 2011, l’un de ces pseudo-concurrents désignés avait expliqué après le scrutin avoir voté pour M. Nazarbaïev. » (Benoît Vitkine, « Election présidentielle sans concurrence au Kazakhstan », Le monde, 25 avril 2015).

Ces pseudo-élections sont aussi caractérisées par un culte de la personnalité de son président, comme au Turkménistan :

« Le culte de la personnalité dont bénéficie M. Berdimoukhamedov n’est pas une nouveauté. Son portrait s’affiche dans tout le Turkménistan, des statues du père et du grand-père du « Protecteur » ont été inaugurées. Et selon un ouvrage officiel publié fin 2009, le président « tire sa popularité ainsi que son autorité considérable de Dieu » (Benoît Vitkine, « Le dictateur turkmène très à cheval sur le culte de la personnalité », Le monde, 25 mai 2015).

L’exception Kirghize ?

Contrairement à ses voisins, l’installation de la République Kirghize a été bien plus mouvementée. En effet, bien que peu démocratiques, ces dernières possèdent une relative stabilité politique. Pour cela, il faut se rapporter aux deux révolutions qui ont bouleversé le régime Kirghize :

  • La première en 2005 (« révolution des tulipes ») avec le coup d’Etat qui renversa le président et son gouvernement suite à des accusations d’élections truquées et aux nombreuses émeutes qui suivirent.
  • La seconde en 2010 qui ont aussi mené à la chute de son président, accompagnée de plusieurs manifestations violentes et autres crises politiques. C’est dans ce contexte qu’est née la Constitution Kirghize, votée à raison de 90% de « OUI ».

Finalement, les élections présidentielles d’octobre 2017 étaient d’un enjeu capital pour la stabilité politique du pays. Il s’agissait en effet de la première passation de pouvoir pacifique entre deux présidents élus. Autre exception, ce sont les seules élections où le candidat n’était pas connu à l’avance. Ainsi, élu au scrutin uninominal, beaucoup de sondages prévoyaient même l’éventualité d’un second tour. En fin de compte, c’est le candidat pro-gouvernemental Sooronbaï Jeenbekov (Сооронбай Жээнбеков) qui est élu dès le premier tour avec près de 54% des suffrages ; et dont le principal opposant, le candidat anti-gouvernemental a obtenu 33% des suffrages.

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Enfin, depuis la révolution de 2010, le président est élu pour six ans, mais il est dans l’impossibilité de se représenter afin d’éviter, contrairement à ses voisins, qu’un président ne reste en place pendant trop longtemps.

Mais quelle est la place du président dans le régime ?

La politique au Kirghizistan s’organise dans le cadre d’une république démocratique représentative semi-présidentielle où le président de la République est le chef de l’État et le Premier ministre dirige le gouvernement, avec un système pluripartite en développement : le pouvoir exécutif est exercé par le gouvernement et le pouvoir législatif à la fois par le gouvernement et le Parlement.

Ainsi, le Kirghizistan est le seul régime semi-présidentiel d’Asie centrale, ce qui a mis fin à la suprématie du président. Néanmoins, ce dernier joue un rôle essentiel puisqu’il est garant des grandes orientations politiques qui vont être suivie et donc de la stabilité de ce régime encore fragile.

Une démocratie encore fragile et en proie à de nombreuses menaces

Depuis son indépendance en 1991, le régime a connu 28 gouvernements successifs ; et cette instabilité n’a pas cessé depuis la révolution de 2010 qui a donné sa constitution au Kirghizistan.

En effet, la constitution peut faire retomber à tout moment le régime dans l’autoritarisme. C’est pourquoi le président Almazbek Atambayev (prédécesseur de Sooronbaï Jeenbekov) a organisé pour le 11 décembre 2016 un important referendum constitutionnel populaire (le septième depuis l’indépendance du Kirghizistan), afin de consulter la population kirghize sur une série d’amendements destinés à renforcer la stabilité du gouvernement en transférant des pouvoirs du président au Premier ministre et en limitant la capacité du Parlement à voter des motions de censure.

Néanmoins, ces amendements sont aussi très controversés ; notamment par l’opposition pour qui ces amendements marqueraient un renforcement du contrôle de l’exécutif, et donc d’un retour en arrière au mode de gouvernement renversé par la révolution de 2010.

Ainsi, beaucoup de ses opposants ont soupçonné le président Almazbek Atambayev (dont le mandat s’est achevé en octobre 2017), d’accroître les pouvoirs du Premier ministre afin de pouvoir s’approprier ensuite le poste, puisqu’il n’a pas la possibilité de renouveler son mandat. Néanmoins, il n’en a pas été question dans la pratique jusqu’à présent.

D’autre part, certains d’entre eux suscitent des inquiétudes au niveau international, comme un amendement qui empêche la législation du mariage homosexuel, ou encore un amendement qui prône le fait que les décisions des tribunaux internationaux ne s’appliqueraient plus à la justice Kirghize. D’autant plus qu’une loi avait été votée, interdisant toute réforme constitutionnelle avant 2020, d’où l’appellation de ce referendum constitutionnel de « coup d’Etat constitutionnel » par l’opposition, ce qui ravive les tensions au sein du parlement.

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Mentionnons enfin un fait, en apparence amusant, mais aux conséquences politiques encore incertaines : le fait que le document original de la Constitution soit resté introuvable dans les archives du pays ; avant que les députés apprennent quelques jours plus tard que ce document n’avait en fait jamais existé autrement que dans une publication d’un journal local.

Finalement, le 11 décembre 2016, le referendum a obtenu une majorité de « oui » (79,67%). Néanmoins, selon la commission électorale Kirghize, seuls 40% des électeurs se sont rendus aux urnes ; ce qui n’a pas empêché les mesures de ce dernier d’être appliquées.

Ce phénomène nous amène donc naturellement au deuxième problème de la République Kirghize : le faible taux de participation aux différentes élections. Par exemple, les dernières présidentielles n’ont mobilisées que 57% des électeurs… ce qui traduit un relatif manque de confiance du peuple en son pouvoir de vote.

De plus, le Kirghizistan n’échappe pas non plus au problème de la corruption. En effet, selon Transparency International, le pays se classe au 136ème rang sur 176.

Le nouveau président devra aussi tenir compte de l’hétérogénéité ethnique du pays, composé en grande majorité de Kirghizes, mais également de minorités Russes, Doungans, Tadjiks et Ouzbeks ; dont la cohabitation peut occasionner des tensions culturelles qui peuvent exploser à l’occasion de crises politiques (cf conflits interethniques qui ont fait plusieurs centaines de morts dans la région d’Och, vers la frontière du Tadjikistan, au cours de la révolution de 2010) :

« Si les habitants parlent la même langue (le kirghize), le Kirghizstan est coupé en deux entre le Nord et le Sud (…). Une seule route relie toute l’année ces deux pôles. Les gens du Sud qui sont influencés par la culture ouzbèke sont source de profonde irritation pour le Nord. » (René Cagnat, chercheur à l’Iris, Institut de relations internationales et stratégiques).

Enfin, de même que ses voisins, le pays est déstabilisé par le terrorisme.

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Dans ce cas, le Kirghizistan, plus que ces derniers, est confronté à un dilemme vis-à-vis de la question du terrorisme : si une lutte antiterroriste efficace se caractérise par un renforcement du contrôle par le gouvernement de la société, comment la concilier avec la démocratie ?

Sources :

Benoît Vitkine, « Election présidentielle sans concurrence au Kazakhstan », Le monde, 25 avril 2015.
Benoît Vitkine, « Le dictateur turkmène très à cheval sur le culte de la personnalité », Le monde, 25 mai 2015.
Politique au Kirghizstan (WIKIPEDIA).
Pierre Sautreil, « Kirghizistan : un bien étrange referendum », Le Figaro, 9 décembre 2016. 
Olivier Tallès, « Au Kirghizistan, une démocratie fragile à l’épreuve de la présidentielle », La Croix, 12 Octobre 2017.
Pierre Sautreil, « Au Kirghizistan, la crainte d’une dérive autoritaire », L’Obs, 11 décembre 2016.
Laszlo Perelstein, « Au Kirghizistan, le texte original de la Constitution est un journal », La Tribune, 25 Novembre 2016.
AFP, « Kirghizistan : victoire du oui au referendum sur une réforme constitutionnelle », Le Point, 11 décembre 2016. 
AFP, « Kirghizistan : le candidat pro-gouvernemental remporte la présidentielle, crainte de troubles », La Depeche, 15 octobre 2017.
Assel Kipchakova, « Présidentielle Kirghize : les enjeux pour la démocratie », rfi.fr, 14 octobre 2017. 
Daniyar Kosnazarov, « La menace terroriste au Kirghizistan : un dilemme pour les autorités du pays », Novastan.org, 26 octobre 2016.

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