Une Russie en proie à un passé trouble.

Disclaimer : Hugo Lacombe a plusieurs casquettes ! En plus de porter le brassard du Lokomotiv (équipe de football de l’IEP), il manie la plume avec une expertise rare et vous propose aujourd’hui de plonger dans l’histoire trouble de la Russie post-communiste… Nous vous laissons voyager en excellente compagnie !

Cent ans après la Révolution, l’anniversaire d’Octobre n’est même plus un jour férié en Russie et les célébrations qui en découlaient ont disparu depuis 1991, preuve du trouble que représente le spectre du bolchevisme dans la société russe.

En politicien stratège, Vladimir Poutine sait pourtant qu’il ne peut ignorer ce passé en ce qu’il représente dans l’imaginaire collectif d’une partie de l’opinion publique une époque glorieuse durant laquelle Moscou occupait une place prééminente au sein de la communauté internationale. C’est ainsi qu’au lieu de triturer ce sujet qui obsède la société russe, impliquant nostalgie ou dégout, le Président de la Fédération préfère mettre l’accent sur la mémoire d’un événement qui unit toute la société russe : la victoire de l’Union Soviétique lors de la Seconde Guerre Mondiale.

Ce n’est que tardivement que Vladimir Poutine a mis en place un comité pour les commémorations du Centenaire de la Révolution. Celui-ci comprend une flopée de conférences, d’expositions et de publications scientifiques. Serguei Narychikne, proche de Vladimir Poutine, directeur des services de renseignements extérieurs et Président de la Société russe d’Histoire, avait fixé la ligne directrice de l’évènement dès 2016, visant à « tirer des leçons » et non à « à organiser des évènements solennels ou à être fêté ». L’année 1917 incarne en effet une prise de pouvoir par la force, un soulèvement populaire contre l’ordre établi, tout ce qui peut effrayer le Kremlin à quelques mois d’une nouvelle élection présidentielle durant laquelle Vladimir Poutine briguera un quatrième mandat. Pour certains opposants, ce Centenaire des plus prudents caractérise bien la crainte des autorités face à toutes formes de revendications ou de protestations.

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Bien que décidé à ne pas réveiller les fantômes du passé, Vladimir Poutine ne peut pas rayer unilatéralement 70 ans de communisme dont il est le pur produit. Issu d’une famille ouvrière de Saint-Pétersbourg, il s’engage dès son plus jeune âge au KGB : les échelons qu’il gravit petit à petit lui permettent d’occuper une fonction politique de premier plan au sein de la Mairie de sa ville d’origine, jusqu’à devenir le protégé d’Eltsine et de prendre sa place à la tête de la Fédération en 2000. C’est de cette manière que le pensionnaire du Kremlin, ne voulant stigmatiser ni la Russie tsariste, ni son équivalent bolchevique, concentre ses efforts sur le 9 mai et le « Jour de la Victoire », rassemblant les Patriotes de toutes parts autour d’un événement clé, n’hésitant pas pour ce faire à sortir les grands moyens. Rien que pour Moscou, le budget estimé pour l’évènement de 2017 est de 509 millions de roubles, soit environ 8 millions d’euros.

La tournure que prennent ces événements est largement critiquée depuis quelques années, notamment du fait de son caractère militariste et de l’instrumentalisation de la guerre qui en est faite par le Kremlin, le tout au service d’un patriotisme exacerbé.

L’écrivain Daniil Granine, bientôt centenaire, a par exemple témoigné au journal Novaia Gazeta son regret que la célébration soit sans cesse plus orientée vers la loyauté envers Moscou, s’autant plus lorsque de nouveaux chiffres officiels témoignent de la mort de 41 797 000 soldats soviétiques entre 1941 et 1945. En outre, cette instrumentalisation de la victoire de la Seconde Guerre Mondiale symbolise à elle-seule la vision de Vladimir Poutine quant au passé de son pays : seule la grandeur l’intéresse et n’a de profit à ses yeux que la Russie impériale, qu’elle soit rouge ou blanche, précurseur ou sanglante.

De la sorte, l’aura d’un des dirigeants les plus contestés, surnommé « Le Petit Père des Peuples » se redore à mesure que Poutine loue la victoire de ce dernier face à la barbarie nazie. Si ses purges et la famine qu’il a organisée en Ukraine dans les années 30 faisaient de lui le dirigeant de l’URSS le plus contesté avant l’implosion de cette dernière en 1990, atteignant à peine 8% de côte de popularité, la mythification de cette « Grande Guerre Patriotique » comme clé de voute du récit national a vu la cote de popularité de Staline atteindre 24% en 2017 selon une étude du Centre Levada. Récemment encore, une plaque en la mémoire de Iossif Vissarionovitch Djougachvili –dit Staline- démontée sous Khrouchtchev a été restaurée à la sauvette à l’Université d’Etat de Moscou.

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Cas d’école de propagande Stalinienne.

En revanche, le père de la Révolution fait pâle figure. Les nombreuses attaques qu’il subit depuis l’entrée en fonction de Vladimir Poutine incarnent à elles-seules cette volonté de détachement d’avec le passé soviétique, pilonné par les autorités depuis deux décennies. Poutine a même accusé son prédécesseur à propos de la relative liberté laissée aux membres de l’Union : « Il a posé une bombe atomique sous la maison Russie, qui par la suite a explosé. […] Les frontières ont été établies arbitrairement, sans beaucoup de raison. Pourquoi ont-ils fait du Donbass une partie de l’Ukraine ? ». De plus, Lénine repose encore dans le mausolée de la place Rouge, devant le Kremlin, et son inhumation reste impossible bien que de nombreuses tentatives se soient enchainées, sous forme de pétitions ou de projets de lois. La dernière en date remonte au 20 avril 2017 lorsque quelques députés ont utilisé le prétexte du coût d’entretien de la momie… Grâce à l’intervention du dirigeant du Parti Communiste Guennadi Ziougianov, rien n’y fit.

Et pourtant, les choses pourraient changer tant le renouveau de la politique mémorielle fait effet. Il semble que la cohabitation des deux Vladimir au Kremlin soit de plus en plus difficile. Et ceci n’est pas pour déplaire à Poutine, qui semble rebuté au plus haut point par ce qu’incarne Lénine, un internationaliste, soutenu par les européens pour prendre le pouvoir par la force. Et sa stigmatisation paye tant la grande figure du bolchevisme chute dans les sondages, apprécié par 72% des Russes en 1989 et par seulement 32% aujourd’hui. Cette démythification du soviétisme entreprise depuis des années mais essentialisée à travers cette non-commémoration s’inscrit cependant dans un cadre plus large qu’est la promotion de l’Eurasisme, un des fondements de la philosophie politique Poutinienne.

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L’Eurasisme, souvent caricaturée par les médias occidentaux comme étant une idéologie restreinte à l’extrême-droite avec comme Zarathoustra l’original Alexandre Douguine, est en réalité un concept géopolitique aux racines profondes et aux embranchements complexes. La Russie est-elle Européenne ou Asiatique ? Ce questionnement est inhérent à la génétique russe depuis le commencement en ce que son territoire jouxte les deux continents. Face à l’imperméabilité des échanges asiatiques et à l’impossible intégration Européenne, nombreux.ses sont les géopoliticien.ne.s qui développèrent l’Eurasisme comme allégeance aux deux continents, le tout dès le XVIIIème siècle.

Bien avant sa réappropriation dans le débat d’idées en Russie, le concept est avant tout géopolitique et stipule la présence d’une entité à cheval sur les continents, purement territoriale, construite en opposition à la thalassocratie et à la toute-puissance Britannique ou Américaine sur les mers grâce à leurs grandes ouvertures maritimes. L’Eurasisme prône quant à lui l’avènement de la tellurocratie et une intégration régionale accrue entre les États de l’ex-URSS.

Longtemps mis au ban, Alexandre Douguine, connu par certain.e.s en France pour sa proximité avec Edouard Limonov et son apparition dans le roman éponyme écrit par Emmanuel Carrère, est un intellectuel étonnant qui s’est retrouvé sur le devant de la scène russe lorsque nommé conseiller à la Présidence de la Douma pour les questions stratégiques et géopolitiques en 1998,  Douguine promeut alors les principes eurasistes selon son gré, y incorporant une dimension idéologique liée à la religion, au traditionalisme et au rejet du libéralisme pour marquer sa lutte envers l’Occident. Bien qu’assimilable à une idéologie nationaliste d’extrême-droite, l’Eurasisme engagé par Poutine s’inscrit dans sa vision d’une Russie impérialiste, restaurant la grandeur passée à l’aide d’une relative soumission des Etats de l’ex-URSS au sein d’un bloc géopolitique uni. En conséquence, il a concrétisé ce projet en 2014, avec la Création de l’Union Economique Eurasiatique réunissant la Russie, le Kazakhstan, l’Arménie, la Biélorussie et le Kirghizstan.

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SciencesPo Grenoble n’oublie pas…

À force d’instrumentalisations systémiques et d’une politique mémorielle se murant dans l’idéologie impérialiste et anti-Occidentale, Vladimir Poutine réhabilite les bourreaux surannés et empêche aux russes l’examen d’un siècle de soviétisme, pourtant nécessaire à l’apaisement des tensions dans une société si fracturée. Comment fermer les yeux sur les 9357 statues de Lénine dispersées à travers la grande Russie ?

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Auteur : lecheveusurlalangue

Journal de SciencesPo Grenoble (Isère, 38) et de ses étudiant.e.s

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