Feuilles mortes – Chapitre 12 : Souffrances partagées

Le Cheveu sur la Langue est fier de publier un jeune auteur sciencespiste : Anouar Mhinat. Deux fois par semaine, retrouvez un nouveau chapitre de son roman « Feuilles Mortes » sur notre site. 

15302441_1831807233767154_1104606209_o

— Depuis quand connais-tu Léa ?

 Il eut l’air amusé par la question.

 — Depuis l’année dernière. Nous étions dans la même classe de terminale, on s’est vite entendus.

 Il eut l’air davantage amusé, et lâcha même un petit rire.

 — Ce qui m’a étonné, d’ailleurs.

 — Pourquoi donc ?

 Simon n’eut pas l’air de trop savoir pourquoi. Il haussa les épaules, perplexe mais néanmoins amusé.

 — Je ne sais pas trop. Léa et moi… On s’est vite compris. Et ça m’a surpris, en soi… J’aurais plutôt pensé l’inverse… Qu’on aurait été le genre de personnes qui ne peuvent pas se côtoyer plus de cinq secondes au risque de déclencher une guerre.

Il haussa de nouveau les épaules. Effectivement, il n’avait pas l’air de comprendre. Mais il poursuivit, sans s’en soucier :

 — Enfin bref. Nous étions tous les cinq dans la même classe l’année dernière, Léa, Chris, Adrien, Candice et moi, et nous sommes vite devenus inséparables.

 J’acquiesçai en silence.

 — Je l’apprécie vraiment, ajouta-t-il. Elle a su me soutenir quand il le fallait, et me secouer quand il le fallait.

 Il grimaça assez violement, j’ai presque eu l’impression que sa mâchoire allait s’éclater tellement il serrait fort des dents.

 — Il y a eu des moments où j’ai fait des choses assez graves. Et elle a été là, heureusement.

 Il avait l’air très sérieux. A ce moment-là, je perçus quelque chose. Simon était une personne qui m’avait toujours paru impassible et difficile à cerner, mais je crus voir à ce moment une espèce de faiblesse honteuse. L’espace d’un instant, son masque de fer se craquela légèrement. Il avait toujours l’air fier et ennuyé, grimaçant, mais pendant une seconde, il laissa tout cela s’échapper, et je ne vis qu’un visage déçu et fatigué. Comme si quelque chose le rongeait, le dérangeait. Et cette chose semblait le torturer. Et je fus pris d’une réflexion que je n’avais guère vraiment eue avant.

 Je ne suis pas le seul à souffrir. Naomi, Léa, Simon… Tout le monde est pris dans son filet de souffrance, probablement même cet imbécile heureux de Chris. La douleur était le lot de tout le monde, ce n’était pas mon monopole.

 Je me passai la main dans les cheveux, perplexe. Tout le monde souffre. Peut-être pas aussi intensément que moi, mais tout le monde souffre. Est-ce que cette révélation m’aidera à avancer ?

 J’ai eu l’impression que Simon regrettait ce qu’il venait de dire, comme s’il s’était mit à nu. Il repartit, davantage braqué. Nous continuâmes à parler, mais de choses bien moins importantes, beaucoup plus futiles. Nous errions parmi les magasins, à la recherche de quoi que ce soit de potable… Puis Simon bloqua net devant la vitrine d’un magasin. Il eut l’air intrigué. A pas légers, il s’approcha de la vitrine. Puis il me fit un signe de la main pour me dire de me rapprocher, et montra du doigt un objet particulier dans la vitrine.

 — Tu vois ça ? Me fit-il, presque extasié.

 Dans la vitrine du magasin, qui semblait être un magasin d’occasion, il y avait de tout et de rien. Des consoles de jeux poussiéreuses, une guitare qui avait l’air d’avoir beaucoup servi, une collection de dvd, et un appareil photo argentique. Il semblait fasciner Simon.

 — Ca ! On devrait lui acheter ça !

 Je fus un peu curieux.

 — Elle est amatrice de photographie ?

 Simon partit alors dans un immense éclat de rire, comme si j’avais dit une incroyable ânerie.

 — Non, du tout, dit-il d’une voix claire. Ou tout du moins, elle ne m’en a jamais parlé.

 Je fus perplexe.

 — Dans ce cas, pourquoi lui offrir un argentique ?

 Simon fronça les sourcils, puis sourit béatement. Il toucha la vitre du doigt ; Il semblait totalement hypnotisé par l’appareil.

 — Léa parle souvent des « instants », fit Simon avec un timbre de voix particulier. De ces moments de sa vie, empli de sens, qui lui filent sous les doigts et dont elle veut à tout prix s’imprégner.

 En effet, elle m’en avait touché deux mots en sortant de chez Chris.

 — Je me disais donc, continua Simon d’une voix hésitante, peut-être qu’avoir un appareil l’aiderait à saisir l’instant.

 J’étais totalement d’accord, je trouvais l’idée superbe.

 — On l’achète à deux ? Me proposa Simon.

 J’acquiesçai avec force. Je m’approchai de la vitre, et vit alors le prix : un peu moins de cent euros. Mes parents, avant que j’arrive ici, m’avaient donné un peu d’argent de poche… Ca devrait le faire. Elle méritait cet appareil.

 — On l’achète, fis-je.

 Le lendemain, après avoir acheté l’appareil, que Simon a ramené chez lui, j’ai pu croiser Naomi. Je ne l’avais pas vu depuis la soirée. J’étais aux côtés de Léa et de Chris, nous étions en train de discuter, quand je la vis arriver depuis le bout du couloir dans le lycée. Elle fit semblant de ne pas me voir. Je me suis dit qu’il fallait que je saisisse l’instant. Qui sait combien de temps il me faudra avant de la recroiser ? J’avais vraiment envie de lui parler, de la connaître davantage, de la comprendre. Alors, quand elle passa à mes côtés, je lui dis d’une voix que je voulais enjouée :

 — Naomi ! Tu vas bien ?

 Elle se retourna, surprise, et me délivra un sourire gênée.

 — Ca va, et toi ? Jérémy, c’est ça ?

 J’acquiesçai, en répondant à l’affirmative. Elle paraissait empressée, et me fit :

 — Je suis désolée mais il faut que j’y aille, on discutera une autre fois d’accord ?

 — Pourquoi pas autour d’un café ? M’empressai-je de répondre.

 Elle parut désarçonnée, et n’eut pas vraiment le temps de réfléchir.

 — Et bien… Oui, pourquoi pas ?

 — Cette après-midi ? Continuai-je, sans m’arrêter.

 Elle réfléchit quelques secondes, puis acquiesça. Puis elle s’en alla, un peu confuse, et quelques secondes après, on me mit une tape sur la tête. Je me retournai, pour voir qui c’était : Léa se tenait derrière moi, l’air sombre, aux côtés de Chris, hilare.

 — Mais qu’est-ce que tu fais ? L’apostrophai-je, pas tout à fait en colère mais surtout perplexe.

 Léa était totalement outrée.

 — Toi, qu’est-ce tu fais ?

 L’hilarité de Chris s’était aggravé en fou rire lorsqu’il fut témoin de la réaction de Léa. Il essaya malgré tout de reprendre son souffle, et me fit :

 — Ne me dis pas que tu es tombé sous le « charme » de Naomi ? Ca, ça craint.

 J’eus un rire narquois.

 — Non, ce n’est pas le cas, fis-je d’une voix âcre. Et même si c’était le cas, en quoi ce serait un problème.

 Léa devint soudain rigide.

 — Ce serait un problème parce que cette fille n’est pas fréquentable ! Fit-elle avec dédain et mépris.

 J’eus du mal à m’empêcher d’éclater de rire.

 — « Pas fréquentable » ? Léa, tu le sors du moyen-âge, ton vocabulaire ou bien ?

 Chris, qui s’était maintenant doucement remis, précisa, l’air sérieux :

 — Le terme est un peu dépassé, mais Léa a raison. Disons que Naomi… Enfin, c’est compliqué.

 Une vague de malaise les avait embarqués. Je leur lançai un regard interrogatif appuyé, pour signifier leur manque de clarté, ce à quoi ils ne répondirent pas ; Mais cela avait semblé accroître davantage leur gêne.

 — Soit, fis-je, déçu.

 Léa posa sa main sur mon épaule, maternante.

 — On t’expliquera. Juste, traîne pas trop avec elle, d’accord ?

 Je haussai les sourcils, peu convaincu par son argumentaire aux allures très conservatrices. J’étais peu convaincu par sa promesse d’explication. J’irais les chercher par moi-même, en allant parler à Naomi. Ce que je fis l’après-midi même.

 Cette fois, j’évitai de faire l’abruti : J’avais commandé un cola. Le café, ou toute autre boisson chaude, ne déclenchait pas non plus systématiquement chez moi des douleurs à l’œsophage, mais je préférai éviter de finir par terre la gorge en feu, surtout maintenant. Naomi, elle, avait commandé un café. Elle ne savait pas où se mettre, et se contentait de fixer ses chaussures. Je sirotai mon cola du bout des lèvres, pensif. L’ambiance était pesante et plutôt gênante. Finalement, elle fit d’une petite voix :

 — Alors… De quoi tu voulais me parler ?

 — Je veux juste apprendre à te connaître…

 Sa réaction fut brusque : Elle posa d’un coup les mains sur la table, comme animée d’une soudaine énergie, et un rictus de fatigue se dessina sur son visage dont les traits étaient déjà bien tirés.

 — Alors, si c’est une blague, je n’ai pas le temps pour, et…

 Je l’interrompis alors, voyant qu’elle s’emportait dans l’émotion :

 — Non non ce n’est pas ce que tu crois !

 Elle perdit de son énergie, et elle afficha un sourire las.

 — Je t’écoute…

J’ouvris la bouche pour parler… Et je me rendis alors compte que je n’avais aucune idée de ce que je voulais dire. Ou tout du moins, de comment le formuler précisément. Je voulais savoir ce qui l’animait, la tourmentait, et cela parce que je ressentais une connexion indéniable entre elle et moi, entre son histoire et la mienne. Mais comment exprimer une telle demande ?   

 Face à mon mutisme, elle eut un rire, ce à quoi je ne m’attendais pas. Je devais vraiment avoir l’air désemparé, c’était comme si je l’attendrissais. Elle se mit à farfouiller dans son sac, et en ressortit un paquet de cigarettes. Elle en prit une qu’elle glissa entre les lèvres, et me tendit le paquet.

 — Tu as l’air de t’être perdu dans ce que tu voulais dire, fit-elle l’air narquois. Tu veux une clope ?

 Je pris une cigarette avec plaisir, et la glissai entre mes lèvres, mais j’eus un petit doute ; Est-ce que cela n’allait pas me provoquer davantage de douleurs dans l’œsophage ? Je n’avais définitivement pas choisi le meilleur moyen pour me suicider. Au pire, on verra. Je n’étais plus tout à fait à ça près. Je saisis le briquet qu’elle me tendit, et allumai ma cigarette. Presque immédiatement, je me sentis alors plus à l’aise, une cigarette entre les doigts. Ce ne semblait pas être la même du coté de Naomi, hélas. Le rire que mon apparent désarroi avait déclenché chez elle était déjà oublié. Maintenant, elle regardait sur le côté, nerveuse, et tirait frénétiquement sur sa cigarette. L’instant était là. Je ne savais pas ce que je cherchais, mais je devais en profiter. C’était peut-être l’occasion d’exorciser en partie mon mal-être, et le sien. Partager nos souffrances nous libérera peut-être.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s