Feuilles mortes – Chapitre 11 : Recherche infructueuse

Le Cheveu sur la Langue est fier de publier un jeune auteur sciencespiste : Anouar Mhinat. Deux fois par semaine, retrouvez un nouveau chapitre de son roman « Feuilles Mortes » sur notre site.

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 Naomi se retourna, l’air surpris.

 — Tu t’en vas déjà ? Fis-je.

 Elle eut encore plus l’air surpris ; Ses yeux s’écarquillèrent, mais elle se reprit rapidement. Elle haussa les épaules, et d’une voix que je sentais apaisée, me fit :

 — Oh, oui, je pense…

 Son regard fuyait, et elle avait la main gauche sur l’épaule droite, qu’elle triturait nerveusement.

 — Je me sens un peu de trop ici, ajouta-t-elle d’une voix doucereuse. Je ne suis pas vraiment à ma place.

 Alors, il se produit quelque chose d’assez étrange. Durant l’espace d’un instant, c’est comme si l’air s’était fait moins pesant. Le regard de Naomi reprit de la vigueur, elle leva délicatement la tête, et me regarda dans les yeux, presque avec insistance. Elle attendait de ma part une réponse, une réaction. Mais je n’ai pas réagi. Je restais muet. Et l’insistance de son regard s’amoindri aussitôt, déçue. Elle m’avait tendue une perche que je n’avais pas saisie. Mais j’avais une excuse. Lorsqu’elle avait prononcé ces mots, je m’étais senti instantanément ébranlé. « Je me sens un peu de trop, ici. Je ne suis pas vraiment à ma place. » Je saisissais pleinement l’intensité de ces mots.

 Naomi baissa de nouveau la tête, et je me rendis compte du silence que je lui avais octroyé. Un peu coupable, je voulus m’empresser de lui répondre quelque chose : Mais je ne savais guère quoi lui répondre. Elle ne se sentait pas à sa place ? A elle d’en juger, et si c’était le cas, hélas, je ne pouvais rien pour elle. Personne ne pouvait rien pour elle. Même pas moi. Et pourtant, j’aurais aimé pouvoir quoi que ce soit. Mais je n’arrivais déjà pas à me sauver moi-même. Moi qui, il y a quelques instants, m’était mis dans la tête de l’aider… Mais comment ?

 — Je vais y aller, du coup… Souffla-t-elle alors, désemparée devant mon mutisme.

 Je lui fis un simple geste du bras, incapable même de répondre. Elle me tourna le dos et commença alors à s’en aller. Mais, arrivé au palier, elle s’arrêta quelques secondes, comme hésitante. Puis elle se retourna vers moi, et me demanda :

 — Au fait… Comment t’appelles-tu ?

 — Jérémy Falsetto.

 Elle acquiesça délicatement, avant de prendre la porte et de quitter la soirée.

 

 Le reste de la soirée fut pour moi sans intérêt. Ironiquement. Naomi avait laissé sur moi une impression toute particulière. Comme une impression de déjà-vu, une aura vraiment très puissante. Le temps qui s’amuse à rejouer des scènes enfouies dans un passé qui ne demandait qu’à faire partie des décombres. Le plus drôle, c’est que j’étais venu pour faire plus ample connaissance avec Emma, mais finalement, j’aurais passé mon temps assis sur un fauteuil à ruminer mes pensées. Puis vint la fin de la soirée, et nous décidâmes de rentrer. Je dus donc me coltiner le chemin avec une Léa quelque peu éméchée.

 Je fus alors saisi de la beauté de la nuit et de l’instant, à ma surprise. Nous parcourions les rues calmes de la ville, noyés dans les ténèbres oppressantes, et alors que seuls les bruits de nos pas lents et réguliers osaient troubler le calme sublime de cette bourgade ordonnée, je me rendis compte de l’instant. C’était presque comme si je pouvais y déceler un sens. Je levais la tête vers les cieux ; Aucune lune de présente, la nuit était noire. Totale. L’ombre avait installé son empire, mais pourtant, j’avais comme l’impression de percevoir une fuite dans cette chape de plomb, sombre et inviolable qui s’érigeait au-dessus de nos têtes. Oui, dans cette immensité terrible, puissante et sournoise, dans ce plafond indétrônable qui scintillait par endroit, je percevais une fuite. De-ci, de-là, des échappatoires. Des rayons de lumière, naissants, frêles mais vainqueurs, aptes à transpercer ce couvercle tyrannique. Il y avait une solution.

 — Alors, ça t’as plu ? Me fit Léa, d’une voix peu stable.

 Ses paroles me sortirent de mes pensées, et je lui délivrai alors une réponse sans trop hésiter :

 — Oui, ça allait.

 Un sourire béat sur les lèvres, elle m’attrapa par les épaules.

 — Tant mieux.

 Puis elle me lâcha, ouvra grand les bras, et s’écria :

 — C’est ça la vie !

 J’haussai les sourcils, peu convaincu. Mais elle s’empressa de continuer.

 — Il faut vivre… Pour ces instants ! Fit-elle avec une diction rendue difficile à cause de la boisson. Vivre… Pour tous ces moments, pour leur sens, pour leur…

 Elle fronça les sourcils, et perdit son enthousiasme.

 — Certes, la soirée qui vient de passer n’était pas des plus notables, précisa-t-elle alors. Mais tout de même !

 Elle s’arrêta alors de marcher, et m’attrapa par le bras, très sérieuse.

 — Tu vois ce que je veux dire ?

 J’acquiesçai. Par parce que je voyais ce qu’elle voulait dire, mais surtout parce que je voulais qu’on se remette en marche. J’avais sommeil, je voulais juste rentrer m’endormir. Et cela eut l’effet escompté, car elle me lâcha la manche, et se remit en marche. Finalement, ce qu’il y avait de bénéfique au fait qu’elle ait bu, c’est qu’elle me posait peu de questions, et se contentait de parler toute seule.

 Puis nous arrivâmes enfin devant chez nous. Je marquai un temps d’arrêt devant la porte d’entrée. J’avais comme l’impression que si je rentrais maintenant, sans m’accorder un instant de réflexion sur tout ce qui venait de se passer, je perdrai à jamais l’intégralité des impressions que j’avais ressenties aujourd’hui. Alors je me permis de me les remémorer. Et s’il y avait une chose qui m’avait marqué, c’était Naomi.

 Oui, j’en étais convaincu. Quelque chose, enfin, se déroulait. Ma vie reprenait de son sens. Des effusions jaillissaient de part et d’autres du cadre de mon existence, effusions colorées et bariolées, et toutes avaient leurs places ici.

 

 Quelques jours passèrent. J’ai pu croiser Candice, ou Simon, à qui je disais quelques mots à chaque fois, mais je n’ai guère pu recroiser ni Emma, ni Naomi. Pourtant, j’aurais aimé revoir Naomi. Je me demandais qui elle était, ce qu’elle avait fait. J’étais intrigué.

 Les vacances approchaient. Ainsi que l’anniversaire de Léa, qui tombait dans les premiers jours de vacances. Chris avait donc eu l’idée qu’à l’occasion, on parte en vacances tous ensemble, c’est-à-dire lui, moi, Léa, Adrien, Simon et Candice. Apparemment, ses parents possédaient une jolie résidence secondaire perdue dans une jolie forêt, à une demi-heure de route de la plage, dans un coin tranquille. C’est Léa qui m’en avait parlé, avec un enthousiasme qu’elle ne dissimulait pas.

 Le concept d’anniversaire évoquait par ailleurs le concept de cadeau. Et je n’avais aucune idée de quel cadeau je pouvais lui offrir. Nous étions lundi, on partait en vacances samedi soir, pour fêter l’anniversaire de Léa dimanche soir, autant dire que j’étais à court de temps. Je me devais de trouver une idée, rapidement.

 J’étais en cours de philosophie, mon professeur était soporifique, je n’écoutais pas et me donnait ainsi le luxe de penser à mon cadeau. Mais rien ne me venait à l’esprit. Je ne connaissais pas tant que ça Léa, finalement… J’ai toujours ressenti une forte proximité entre elle et moi, mais je me rends compte aujourd’hui que je n’étais jamais trop interrogé sur ce qu’elle était, ce qu’elle aimait…

 Notre proximité venait des nombreux jours que j’avais passé à dormir chez elle, quand j’étais plus jeune. A cause de tout ce qui se passait chez moi, j’ai fini par passer pas mal de temps chez Léa. J’étais devenu en quelque sorte son frère jumeau, une complicité qu’elle ne pouvait avoir avec Aymeric du fait de la différence d’âge s’était crée entre elle et moi. Puis tout s’était « arrangé », je suis rentré chez moi, et je n’ai plus vu Léa qu’aux fêtes.

 Bref, je passai alors l’heure à songer à des présents possibles, sans trouver un seul qui fasse l’affaire. La cloche sonna, je me levai, débonnaire, et sorti de la salle de classe. Là, je trouvai Simon, adossé au mur d’en face, qui me sourit lorsqu’il me vit apparaître.

 — Ah, te voilà, me fit-il enjoué en me tapant l’épaule. Tu vas bien ?

 J’acquiesçai, un peu surpris de le voir ici.

 — Plutôt, et toi ?

 Il eut un petit rire.

 — Ca va, ca va…

 Puis il devint soudainement très sérieux.

 — Dis-moi, Jérem, est-ce que tu as déjà trouvé un cadeau pour Léa ?

 Outre le fait que je trouvais le surnom de « Jérem » proprement horripilant, je fus soulagé de voir que je n’étais pas le seul en détresse pour le cadeau.

 — Non, du tout.

 Cela eut l’air de réjouir.

 — Parfait. Moi non plus. Ca te dirait qu’on aille l’acheter maintenant ?

 J’hésitai quelques secondes. Après tout finalement, tant qu’à faire, autant l’acheter maintenant, sinon après je n’aurais pas la motivation de me mettre à chercher. Et au moins Simon pourra me conseiller.

 — Je veux bien.

 Simon fut satisfait, et nous sortîmes alors du lycée. Il se dirigeait plein d’assurance, et je le suivais dans cette ville que je ne connaissais pas.

 — Pourquoi tu as besoin de moi pour acheter ton cadeau ? Demandai-je tout de même, par curiosité.

 Simon grimaça.

 — Je veux acheter un cadeau qui plaise vraiment à Léa, fit-il d’une voix trainante. Je me suis dis que tu pourrais me conseiller, vu que c’est ta cousine. Et c’est toujours plus intéressant que d’y aller seul.

 Je haussai les épaules.

 — Hélas, je ne connais pas si bien Léa. Je suis sûr que tu la connais mieux que moi, d’ailleurs.

 Il m’octroya un regard vaguement curieux, et me demanda d’une voix distraite :

 — Ah ? Elle nous a pourtant dit que vous étiez proches.

 Je m’attrapai le coude, pensif. Nous nous engouffrâmes dans ce qui ressemblait à un magasin de vêtements ; Je me laissai guider par Simon, je n’avais aucune idée d’où nous étions.

 — Certes, dis-je d’une voix perplexe, mais c’est surtout parce qu’on s’est serré les coudes à des moments cruciaux. Ca resserre les liens. Mais en soi, on a jamais vraiment eu le temps de se « connaître ».

 Je disais « se serrer les coudes », mais dans les faits, c’est surtout Léa qui m’a soutenu. A l’époque, elle n’avait aucun problème, c’est moi qui les accumulais, mais elle a su me redonner le sourire.

 Nous nous aventurions entre les rayons du magasin. Peut-être que des habits lui feraient plaisir ? C’est en tout cas ce que Simon devait penser, je le voyais inspecter des hauts avec concentration.

 — Ah oui ? Fit-il, davantage intéressé par son potentiel cadeau que par ce que je lui racontais. C’est-à-dire ?

 Trois secondes passèrent où je fus silencieux, réfléchissant à ma réponse, et il se retourna vers moi, l’air un peu gêné.

 — Si ça ne te gênes pas de me raconter, bien sur.

 — Non, du tout.

 Je me passai la main dans les cheveux, à la recherche de mes mots.

 — Quand j’ai eu huit ans, ma mère a eu quelques soucis de… Santé. Ca a impacté toute notre famille, surtout moi, et on m’a envoyé vivre chez Léa quelques jours, le temps que ça aille mieux.

 Simon acquiesça, légèrement gêné.

 — Je vois, fit-il d’un ton laconique.

 Je me retournai, et me mis à mon tour à farfouiller dans le rayon. Finalement, c’était une mauvaise idée, les habits. Je ne pense pas que ça lui plaise plus que ça, et puis c’était assez misogyne dans le fond de se diriger directement vers les habits lorsque l’on voulait faire un cadeau à une fille.

 — Je suis désolé si mes questions sont un peu directes parfois, fit après quelques secondes de silence un Simon à la voix gêné. Je ne m’en rends pas foncièrement compte.

 Je haussai les épaules. Ca ne m’avait pas plus dérangé que ça.

 — Pas de problèmes.

 Simon se passa la main dans les cheveux, pensif.

 — Je ne suis pas sur que les vêtements comme cadeau lui plaisent, fit-il finalement.

 J’acquiesçai. Nous sortîmes du magasin, et nous nous promenâmes alors dans les rues à la recherche d’un magasin où trouver un cadeau décent. Le temps n’était pas trop affreux, presque agréable. La ville avait ses beautés. Nous étions dans le quartier piéton, où florissaient un nombre incroyable de devantures aussi variées que diverses. Simon marchait légèrement devant moi, et nous ne nous parlions pas. Je me rendis compte que finalement, je ne le connaissais pas du tout… J’étais complètement fermé, comme toujours. Cette attitude ne m’emmènera nulle part, je devais m’ouvrir… Au risque que ce soit douloureux. C’était décidé, je devais profiter des occasions qui se présentaient devant moi pour apprendre à mieux connaitre les autres, créer des liens… Oui, surtout ça. Si je ne crée aucun lien, ma vie restera fade. Ces liens peuvent être vecteurs de douleur, mais ce sont les principaux nerfs de mon existence. Je devais cesser de reculer devant eux.

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Auteur : lecheveusurlalangue

Journal de SciencesPo Grenoble (Isère, 38) et de ses étudiant.e.s

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