Feuilles mortes – Chapitre 10 : Miroir redouté

Le Cheveu sur la Langue est fier de publier un jeune auteur sciencespiste : Anouar Mhinat. Deux fois par semaine, retrouvez un nouveau chapitre de son roman « Feuilles Mortes » sur notre site.

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 L’ambiance s’était subitement alourdie. Léa ne me regardait pas, comme gênée. Sa gêne était diffuse, presque solide, elle me contaminait aussi. Soudainement, je me sentais mal à l’aise. Quelque chose dans l’air avait pourri. Devant moi, j’entendais les éclats de rire de Chris et de ses amis, toujours au sujet de cette Naomi, et mon malaise était croissant. S’en était presque étouffant. Je cherchai le regard des rares personnes que je connaissais ici, comme pour me raccrocher à une bouée de sauvetage, pour m’assurer que ma gêne était superflue. Hélas, Léa m’évitait du regard. Candice, elle, semblait perdue dans son propre univers, imperméable à ce qui se déroulait autour d’elle. Simon, cependant… Sa posture m’étonna. Il avait l’air particulièrement mal à l’aise. Il grimaçait presque, et soufflait de temps à autre, presque d’indignation. J’essayais de capter son regard, mais il le fuyait aussi.

 Chris, au milieu, s’agitait de plus en plus, les joues rouges, engaillardi par l’alcool. Et plus il s’amusait de cette Naomi, plus l’air devenait pesant. Il était comme le centre névralgique de tout ce mal-être qui s’étendait de plus en plus, sans même s’en rendre compte. A chaque mot prononcé, à chaque rire déclenché, il prenait de l’ampleur, et devenait de plus en plus agaçant. Et plus Simon semblait agacé. Le regard de ce dernier fuyait vers le sol, et sa grimace s’était imperceptiblement muée en rictus excédé. Je le sentais presque trembler, vibrer. A chaque nouvelle phrase qui tombait, j’avais presque l’impression qu’il allait se dresser, réagir. Il bouillait, cela se voyait, mais apparemment, Chris et ses compères n’en avaient pas conscience.

 D’ailleurs, que racontaient-ils ? Chris discutait justement avec deux de ses amis, et leurs propos étaient dans la globalité incompréhensible, même si je devais avouer que je n’en saisissais pas la totalité. Une chose était claire cependant : Ils se moquaient de Naomi. Je décidai alors de donner davantage d’attention à ce qu’ils disaient, et ce que j’entendis me révolta complètement.

« Elle l’avait bien cherché »

« Elle est ridicule à faire sa victime »

«  En vrai, elle me fait plus pitié qu’autre chose »

 Aussi vague que puissent être ces termes, ils éveillèrent en moi une profonde rage. Ils faisaient appel à tout un corpus d’humiliations et douleurs que j’avais déjà connu, et que j’avais essayé de fuir de la manière la plus controversée qui soit. Je savais ce que cela faisait d’entendre ces mots. Une véritable crucifixion dans la place publique. Ces mots muselaient. Ils m’avaient museler, et cela éveillait une sombre horreur en moi à l’idée qu’ils muselaient quelqu’un d’autre, en ce moment même.

 Je commençai à avoir du mal à me tenir. Je vis presque rouge, à un moment. Ces figures… Chris, et ces deux acolytes. Dans cet état, dans cette posture, malgré le peu de choses que je comprenais sur cette Naomi, sur la situation, le contexte, je ressentais une proximité monstrueuse avec elle, presque effrayante. Et dans cette situation, Chris et ses amis m’apparaissaient comme des harceleurs. Ils m’apparaissaient comme mes harceleurs. Mes sentiments devenaient troubles. La haine que je ressentais pour d’autres commençait à s’immiscer, c’était dangereux. Je devais me contrôler. Mais bon Dieu, que quelqu’un les fasse taire.

 — C’est bon, les gars, vous pourriez passer à autre chose ? Fit alors Simon, d’une voix posée mais d’où perçait une irritation claire et sans concession.

 Dieu merci. L’intervention de Simon les calma. Brusqués au début, ils divaguèrent sur d’autres sujets, et l’ambiance se relâcha. Je tapotai du doigt l’épaule de Léa, qui se retourna enfin vers moi.

 — C’est quoi le problème avec cette Naomi ?

 Agacée, mais surtout gênée, Léa me répondit, avec une irritation qui me surprenait de sa part :

 — Rien, arrêtes de me poser des questions là-dessus.

 Quelque peu désarçonné par la brutalité de sa réponse, je me refermai alors dans un silence boudeur.

 Puis, une dizaine de minutes plus tard, on toqua à la porte. Chris s’en alla ouvrir, un des invités pouffa, hilare :

 — J’espère que ce n’est pas Naomi.

 Je le foudroyai alors du regard. Mais il ne me vit pas. C’était donc un peu inutile.

 Chris revint au salon avec Emma à ses côtés, et soudain, ce fut comme si un vent doux vint balayer toutes les préoccupations poussiéreuses qui pesaient ici.

 Elle était vêtue très élégamment, je ne pouvais détacher mon regard d’elle. Elle avait une prestance phénoménale. A peine entré dans le salon, un peu hagard, elle cherchait une place où s’asseoir… Mais ce n’était pas de l’errance, non, il y avait quelque chose de profondément noble dans sa manière de chercher sa place. Un côté très princier, comme si elle cherchait, innocemment, le trône qui lui était du. J’étais sous le charme.

 Ce qui m’absorbait le plus, c’était son sourire. Quand elle souriait, son visage s’ouvrait et délivrait au monde des éclats de pure candeur et de pure lumière, et ce contenu dans un sourire si simple et sincère. Il y avait quelque chose de profondément apaisant dans ce sourire presque naïf, léger et généreux.

 Il y avait une place à côté de moi, mais elle finit par s’asseoir aux côtés de Simon, qui n’en avait pas l’air fondamentalement enchanté. Et la soirée continua. Je me permettais, de temps à autre, de jeter des regards en direction d’Emma. Pas tout le temps, elle aurait pu avoir l’impression que je l’espionnais. Mais parfois, par ci par là.

 J’étais bluffé. Elle m’éblouissait. Le plus étonnant, dans tout cela, c’est que je ne lui avais jamais parlé. Mais sa manière de se mouvoir avec grâce, sa manière de s’exprimer en agitant délicatement les bras, sa manière de…

 Stop. Je voyais où je me dirigeai. J’étais horrifié. Je cessai automatiquement de la regarder. Ca se passait comme avant. Comme l’année dernière. Exactement le même schéma. S’en était terrifiant. Et je ne pouvais pas laisser les choses se reproduire. Je savais exactement à quoi elles m’avaient mené.

 J’étais scandalisé. Des rouages. Un, plus particulièrement. Je n’étais qu’un rouage, pris dans des engrenages ? Terrifiant. Un ensemble d’évènements, qui s’emboitaient, communiquaient, se liaient… Tant d’interrelations, dans lesquelles j’étais noyé, sans pouvoir. J’avais l’impression que l’histoire se répétait. Ou que justement, elle bloquait. Comme s’il y avait une phase que j’avais manqué, une marche que j’avais ratée, un événement définitif que je n’avais pas ressenti, quelque chose qui expliquerait cet enchaînement trop précis, trop effrayant, trop parfait. J’avais parfois l’impression que ma vie s’était arrêté à ma tentative de suicide. Et c’était peut-être le cas.

 Je ne devais pas m’appesantir là-dessus. Je devais penser à autre chose. Ne plus regarder Emma. Ne plus regarder derrière soi. Ne pas retomber dans les anciens pièges.

 De toute façon, un nouvel événement vint interrompre ma méditation. On toqua de nouveau à la porte. Là, je le sentais, je le savais. Je me doutais de l’identité de la personne qui avait toqué.

 Chris se leva, le sourire aux lèvres.

 — Là, je suis persuadé que c’est Naomi.

 Ses amis éclatèrent de rire, et Emma eut une réaction pour le moins perturbante. J’eus l’impression qu’un frisson lui avait parcouru l’échine, elle tremblait légèrement. Mais, en même temps, semblait se dessiner sur son visage un vague sourire espiègle, bien différent de son sourire resplendissant.

 Chris partit ouvrir, et il revint, avec à ses côtés une fille à l’air très mal à l’aise. Elle était assez grande, très mince. La peau diaphane et criblée de tâches de rousseurs, des cheveux roux qui lui arrivaient jusqu’au bas du dos. Des yeux verts, d’un vert à l’éclat faiblard. En réalité, je devais avouer que j’avais beaucoup de mal à percevoir son physique. En effet, quand je la regardais, je voyais surtout son halo : Elle était nimbée de quelque chose, d’une aura aussi complexe que troublante ; J’avais déjà un mal fou à la percevoir, davantage à mettre des mots dessus. Il y avait cette gêne… Toute ce malaise qui l’auréolait, mais pas seulement. Cette aura était nourrie par une honte certaine, et un mal-être évident. Cette aura n’était pas foncièrement répulsive. Elle était impressionnante, elle transfigurait complètement toute la personne de Naomi.

 Naomi se décala légèrement de Chris, et livra un petit «  salut », à peine audible, puis elle prit place sur le seul fauteuil encore vide. Et encore, elle s’assit au bout du fauteuil. Je la surpris alors qui échangeait des regards avec Emma. Le regard de Naomi envers Emma était presque craintif. J’en fus assez surpris.

 La soirée continua, mais étrangement. Naomi restait dans son coin, ne parlait à personne, ne prenait contact avec personne. Juste, de temps à autre, elle regardait Emma avec une certaine crainte, presque indiscernable. Emma, elle, semblait ne même pas être au courant de son existence.

 Cependant, il y avait quelque chose que je ne comprenais pas. Que faisait-elle là ? Tout en elle transpirait la gêne et la crainte. Elle devait se douter qu’elle n’était pas très appréciée ici. Alors pourquoi prendre part à une soirée où elle se doutait déjà qu’elle allait faire partie du clan des pestiférées ? A moins que justement, elle ne s’en doutait pas, ce dont moi je doute. Je ne saisissais pas.

 Elle ne but pas une goutte. Personne ne lui proposa, de toute façon. Chris et Léa commencèrent à se lancer des défis pour voir qui pouvait boire le plus, et Chris commençait à se sentir misérable. Léa titubait. Candice était engagé dans une discussion à cœur ouvert, et bouteilles ouvertes accessoirement, avec Emma, et Simon et les autres s’affairaient à je ne sais quoi dans leur coin. Mais Naomi restait seule, dans son coin. Son regard errait, vide, sans consistance. A ce moment, j’ai vu dans ces yeux. J’étais déjà passé par là. Je voyais en elle, dans son regard, dans ses mouvements frêles, dans ses soupirs souffreteux. Je voyais les germes. L’alarme sonnait en elle, le danger était là, et il se manifestait par son mutisme à toute épreuve, sa solitude tenace et terne. Elle était bâillonnée.

 Voyant que l’on ne faisait que peu de cas d’elle. Elle se décida à partir. Elle se leva d’abord du fauteuil, délicatement, sans bruit, dans l’attente patient que l’on remarque son mouvement. Mais rien. Elle se leva alors définitivement, et, d’une voix nasillarde et sans grande conviction, fit :

 — Bon, je vais peut-être y aller…

 Encore une fois, elle ne reçut aucune attention. Alors, profondément déçue, elle se tourna pour s’en aller. Mais je ne pouvais pas la laisser partir comme ça. Je savais ce que ça signifiait. Appeler à l’aide. Et n’en recevoir aucune. Je m’emportai peut-être, mais ce que je voyais, là, c’était un appel au secours. J’avais ressenti le même besoin pressant, et j’avais aussi appelé à l’aide. Et comme elle, je l’avais fait de manière inaudible. On ne m’a pas tendu la main. J’ai tendu la corde. Ca ne devait pas être le cas pour elle. Je ne pouvais pas laisser faire ça. Alors je me suis décidé à la retenir.

 — Attends !

 

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Auteur : lecheveusurlalangue

Journal de SciencesPo Grenoble (Isère, 38) et de ses étudiant.e.s

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