Feuilles mortes – Épisode spécial

Le Cheveu sur la Langue est fier de publier un jeune auteur sciencespiste : Anouar Mhinat. Deux fois par semaine, retrouvez un nouveau chapitre de son roman « Feuilles Mortes » sur notre site.

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Souvenirs d’il y a neuf mois.

 Mon regard se perdait dans l’horizon. Noyé dans une vague diffuse de mélancolie, je me laissais bercer par les douces lumières. La ville était là, à mes pieds, sombre et vengeresse. La ville, je la dominais. Là, par cette belle nuit d’hiver, sur ce balcon, accoudé à la balustrade, légèrement penché en avant, le regard distrait, un verre presque vide à la main… Un sentiment incroyable m’emplissait. Je me sentais si… Il n’y avait pas de mots pour décrire la chose. Invincible. Le vent qui ne cessait de s’agiter ne m’impressionnait pas, bien au contraire. Invincible, j’étais. Cette impression de chaleur, réfugiée dans les plus terribles neiges… Un volcan en moi.

 La nuit était vivace, fugace. J’étais cerné par les clameurs sourdes. Devant moi, la ville remuait. Elle se laissait aller. Toutes les lumières jaillissaient et s’enthousiasmaient, des feux d’artifices de temps à autre éclosaient dans la pénombre clairsemée de lucioles délétères et alcoolisées. Les ténèbres étaient vaincues. Nouvelle année, nouvelles révolutions. La lumière grondait sourdement, perçait à travers l’ombre rampante. La lumière était faible, mais omniprésente : Tant de luttes dispersées, mais profondément ravageuses, chatoyantes et victorieuses. La ville s’épanouissait, la ville vivait ses récents émois, sans gêne et sans pudeur.

 Derrière moi, on criait, on chantait à tue-tête, on s’égosillait, on s’abreuvait. C’était le nouvel an. Derrière moi, il y avait tout un panel d’effusions miraculeuses, si longtemps refoulées, des splendeurs sans opprobre. Un jaillissement continu, sans fin, profondément chaleureux. Je devrais me réjouir. Aujourd’hui, ce n’était pas seulement le nouvel an. C’était un jour un peu plus spécial que cela. Mais un sentiment prompt, inopportun, m’avait poussé à m’ostraciser sur le balcon, pour me recueillir, me laisser penser. Quelle confusion des sentiments… Se sentir victorieux et mélancolique, je ne savais pas cela possible. Peut-être était-ce la véritable mélancolie ? Celle accomplie et béate, qui laisse un léger gout profondément nihiliste et perplexe.

 Me voilà, sur ce balcon, à hésiter, tergiverser. Puis on vint me rapatrier dans le monde concret. Un ami à moi s’approcha brutalement et me mit quelques tapes affectueuses sur le dos.

 — Allez, Jérémy, qu’est ce que tu fais ? C’est pas le moment de fixer l’horizon avec cet air dépressif !

 Je sortis doucement de ma léthargie.

 — Je ne fixe pas l’horizon, niais-je sans conviction. Je… Suis un peu ailleurs.

 L’ami ignora mes divagations, m’attrapa par les épaules et me raccompagna dans le salon, en disant :

 — Quelles que soient tes excuses, ce n’est pas le moment d’être ailleurs !

 Je pénétrais alors de nouveau dans le salon enfumé, mais j’avais l’impression que ça faisait des lunes que je n’y avais pas été. Combien de temps étais-je resté sur ce balcon ? D’un coup d’un seul, je m’immergeais de nouveau dans le vacarme. Une fumée ambiante circulait dans la pièce, et cela me donna une envie incroyable de fumer. Mes doigts m’en démangeaient presque. Je farfouillais alors dans ma poche, à la recherche de mon paquet de cigarettes. J’en sortis une cigarette roulée, je sortis mon briquet, et je me mis à fumer. Une fille que je connaissais à peine, en voyant que j’avais commencé à fumer, s’approcha alors de moi.

 — Excuse-moi, tu aurais du feu ?

 J’haussai les sourcils. Bien sur que j’en avais, tu viens de me voir le fourrer dans ma poche. Mais elle était plutôt jolie, une petite blonde avec un sourire charmeur, je n’allais pas lui dire non.

 — Oui, bien sur.

 Je sortis mon briquet, et lui tendis. Elle me lâcha un petit « merci », et alluma sa cigarette. Après une première expiration, elle me demanda, plus pour vouloir faire la conversation que par curiosité :

 — Alors, tu t’appelles comment ?

 — Jérémy Falsetto.

 Elle acquiesça. Sensiblement, cette information ne lui apportait pas grand-chose.

 — Moi c’est Louise, me fit-elle d’un ton presque enjoué.

 Elle haussa les épaules, un peu niaise.

 — Je ne connais presque personne ici. Et toi ?

 J’eus alors un petit rire. Je pointais alors du doigt mon cher ami Antoine, au centre du salon, complètement saoul, en train de « danser », et entouré d’une foule d’admirateurs avinés et moqueurs.

 — Antoine, qui paie son appartement, est un de mes meilleurs amis.

 Elle acquiesça, vaguement intéressé.

 — Je vais me prendre à boire. Tu veux que je te ramène un verre ?

 J’acceptais volontiers. Après s’être éclipsé quelques secondes, elle revint, deux verres dans les mains. Elle me tendit l’un d’eux, et j’en bus une gorgée. S’en suivit une grimace ; Il était corsé.

 — Du coup, comment tu t’es retrouvé à cette soirée ? Fis-je, assez curieux.

 Ses yeux se mirent alors à briller, peut-être à cause de l’alcool. Elle porta son verre à ses lèvres, l’air malicieux.

 — C’est mon petit ami qui m’a ramené, un ami d’Antoine apparemment.

 J’haussai les sourcils, me demandant qui cela pouvait être. Hélas, je n’eus pas le temps de demander. On changea la musique, et je vis Antoine défaillir, à force de s’agiter dans tout les sens. Alors certains de mes amis vinrent à moi et m’attrapèrent par le bras, complètement hilares.

 — Allez, Jérémy, à toi de danser ! Me lança l’un d’eux.

 J’éclatai de rire. Il me prit ma cigarette et mon verre des mains, visiblement décidé à me voir danser.

 — Hors de question, je danse très mal.

 Une de mes amies, Amélie, m’attrapa alors par les épaules, un peu trop joyeuse, un peu trop saoul aussi.

 — Oh, Jérémy, fais pas ton modeste, danse…

 Elle m’attrapa alors par la main, et m’attira au centre du salon. Toujours en me tenant la main, elle se mit à danser, et je me laissai alors emporter dans la frénésie du moment. Je la suivais dans ses mouvements, ceux-ci étant lents et délicats. Un peu aviné, elle fermait les yeux, et se laissait aller en douceur, se laissait bercer par la musique, se laissait entrainer dans ses moindres soubresauts. Personnellement, je n’avais pour l’instant quasiment pas bu, mais je prenais plaisir à la suivre dans les mouvements vagues et presque oniriques qu’elle dessinait. Puis, doucement, elle me lâcha la main, et s’étira d’un coup.

 — Il faut que je boive quelque chose, lâcha-t-elle subitement.

 Elle retourna s’asseoir, son verre à la main. Antoine commença à taper dans ses mains – enfin, il essayait – et les autres le suivirent :

 — Une danse, une danse… Se mit-il à scander.

 Certains reprirent, et je me laissai aller… Je n’écoutai plus que la musique, et mon corps. Je me mis à danser, délicatement, à laisser mes gestes fuser, dictés par le rythme entraînant. Je fermai les yeux, et laissai mon esprit s’allier aux sonorités. Tout s’évapora doucement autour de moi. Les bruits, la fumée, la chaleur omniprésente, et je pus me concentrer sur la simple musique. Un sourire sur mes lèvres se dessina presque instinctivement, et je dansai. Puis, à un moment, tout s’arrêta. La connexion était partie, j’arrêtais de danser. Quelques uns applaudirent, et Antoine se leva. Il vint à moi, et passa son bras autour de mon cou.

 — Ecoutez tous !

 Je me doutais de ce qu’il allait dire, et je fus pris de honte. Je me passai la main sur les yeux, et je fis, hilare :

 — Antoine, ferme-là.

 Il ne sembla pas m’entendre, car il scanda de plus belle :

 — Ecoutez-moi !

 Il semblait maintenant avoir l’attention de son auditoire.

 — La, qu’est-ce qu’on vient de fêter ?

 — Le nouvel an ! Hurlèrent alors une grande partie de l’auditoire.

 Leur réaction me fit rire, Antoine avait un fulgurant avenir dans la carrière d’animateur de colonie.

 — Mais pas seulement !

 J’avais du mal à retenir mon fou rire.

 — Notre petit Jérémy a maintenant dix-sept ans ! Hurla-t-il alors, comme possédé.

 Les gens se mirent à crier, on s’approcha de moi, on vint me souhaiter un joyeux anniversaire, et j’étais assez mal à l’aise, en soi, car j’avais toujours eu du mal à gérer quand les gens me portaient leur attention. Puis les gens se dispersèrent, et je cherchai des yeux la fille avec qui je parlais avant que l’on me parachute de force sur la piste de danse improvisée. Je la vis alors, assise sur une des chaises, son verre dans la main, discutant de manière distraite avec une autre fille. Je m’approchais d’elle. Elle me délivra un regard sympathique.

 — J’ai beaucoup aimé ta danse, tu danses plutôt bien !

 Je me passai la main dans les cheveux, plutôt gêné par le compliment.

 — Merci…

 La fille avec qui elle parlait s’en alla, nous laissant seul. Je m’asseyais alors à côté d’elle. Il y avait quelque chose qui m’intriguait.

 — Tu me disais que tu sortais avec un des amis d’Antoine ?

 — Oui ! Me fit-elle alors avec un engouement sans bornes. Il s’appelle Valentin.

 Valentin ? Je le connaissais. Et je ne savais pas qu’il sortait avec une fille. Enfin, quoi qu’il en soit.

 — Je ne l’ai pas vu à la soirée… Fis-je.

 Elle acquiesça. Elle semblait alors soucieuse. Elle but une autre gorgée de son verre. Ses sourcils se froncèrent.

 — Il est en retard. Il devrait arriver.

 Je jetais un coup d’œil à ma montre : Il était tout de même déjà deux heures du matin. Ca me paraissait hautement improbable qu’il vienne.

 — Si tu le dis, fis-je en haussant les épaules.

 Elle se passa alors la main sur les yeux… Pour essuyer discrètement quelques larmes. Je pus l’apercevoir, ses yeux étincelaient.

 — En fait… Je ne suis pas si sur qu’il vienne.

 Un immense poids sembla alors s’abattre sur ses épaules. Toute la situation me paraissait trouble, et je n’avais aucune envie de m’y fourrer. Elle but une autre gorgée de son verre, puis une autre, puis une autre. L’air devenait lourd, j’étais un peu mal à l’aise. Elle se retourna vers moi, et me fit :

 — Tu le connais, Victor ?

 J’eus un petit blanc avant de répondre.

 — Vaguement, vaguement.

 Elle acquiesça silencieusement. Je me sentis alors assez mal. Quelque chose allait de travers. Quelque chose au fond de mon ventre grondait. Mes poils s’hérissaient. Une douleur dans mon ventre naquit, mais pas une douleur d’estomac ou quoi, quelque chose de bien plus viscérale. Une sorte de stress s’amplifiait en moi. Je ne me sentais plus à l’aise du tout. Quelque chose ne tournait pas rond. Cette fille, je ne la connaissais pas du tout, mais quelque chose m’intimait de m’en éloigner. Je n’aimais pas la tournure de la situation. Mes maux de ventre s’intensifiaient. C’était tendu. Je devais m’éloigner. Les secondes qui s’écoulaient étaient cruciales. Je ne le sentais pas. Je devais à tout prix…

 — Ouais, il ne viendra pas, lâcha-t-elle alors, presque colérique.

 Elle pestait presque, visiblement d’une mauvaise humeur soudaine. J’avais comme l’impression que quelque chose entre eux s’était passé. Elle se leva, et me regarda. Elle me livra un sourire forcé. Je lui répondis d’un sourire aussi, mais le mien était tendu. Mes maux étaient à leur paroxysme. Et je ne les avais pas écoutés.

 — Enfin, tout ça n’a aucune importance.

 Elle me tendit la main, l’air le plus jovial possible.

 — Danse avec moi.

 J’acceptai sa proposition. J’attrapai sa main. Et ce geste, aussi anodin soit-il, scella mon destin.

 

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Auteur : lecheveusurlalangue

Journal de SciencesPo Grenoble (Isère, 38) et de ses étudiant.e.s

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