Feuilles mortes – Chapitre 8 : Banalité létale

Le Cheveu sur la Langue est fier de publier un jeune auteur sciencespiste : Anouar Mhinat. Deux fois par semaine, retrouvez un nouveau chapitre de son roman « Feuilles Mortes » sur notre site.

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 Après avoir déjeuné, sans appétit, j’avais enfilé mes habits. J’avais préparé mon sac. Aymeric m’attendait devant la maison, dans sa voiture, pour m’amener au lycée. J’étais presque prêt, presque prêt à m’engager dans cette journée qui m’avait l’air sordide et sans intérêt. Mais je devais avancer. Pour l’instant, c’était comme si un vent fort et puissant, infatigable, me forçait à avancer, constamment.

 

— Alors, tu as passé une bonne nuit ? Me lança Aymeric dès que je me fus engouffré dans la voiture.

 Je hochai la tête, tout vague. Son sourire était atrocement forcé, et en plus de cela, teinté de gêne et de malaise. Dès que j’eus bouclé ma ceinture, il démarra la voiture, et ne dit plus un mot. Le temps passait, simplement, alors qu’il me conduisait au lycée. Je ne me demandais pas à quoi allait ressembler mon lycée. Je ne me demandais pas à quoi allait ressembler mes nouveaux camarades. Je ne me demandais rien, je n’en avais pas l’envie. Tout était empêtré dans une irascible monotonie. J’avais juste envie que la journée se termine au plus vite. Que je puisse…

 Que je puisse quoi, au fait ? Je me retrouvais englué dans un cycle infernal, sans aucun intérêt. Attendre, certes, mais attendre quoi ? Le prochain moment sans intérêt ? J’avais bien peur que l’éternité le soit toute entière.

 Toutefois, je me devais de remarquer un changement en moi-même, depuis la veille. Quelque chose en moi était comme, cautérisé. La souffrance, la douleur, l’impression de malédiction, la rage violente, tout cela semblait apaisé. Mais, encore une fois, j’étais incapable de savoir si ça allait tenir. Tout cela… Semblait se noyer dans une mer d’indifférence. Cela ne brûlait plus. La plaie avait été désensibilisée. Plus de stimuli, plus de réponses. Pour le mieux ? Difficile à savoir.

 J’avais la forte impression que cela était lié à mon rêve. Un rêve que je ne m’expliquais toujours pas. Tout ce que je sais, cependant, c’est que ça avait laissé en moi comme une vague d’apaisement. Quelque chose s’était figé, étiolé plutôt, et je n’arrivais pas à mettre le doigt dessus. J’avais, de manière générale, l’impression que beaucoup de rouages inconnus, beaucoup d’éléments incertains vagabondaient en moi, sans que je n’ai le moindre contrôle sur eux. Je les laissai, à leur guise, se frayer un chemin dans ma détresse.

 Pouvais-je pour autant me permettre de leur en octroyer la totale responsabilité. J’en doutais fort. C’était d’une violence inexorable, mais d’une violence vérace et tenace. Je me trouvais là, à la confluence de multiples forces toutes plus insidieuses les unes que les autres, mais pourtant, la simple vérité se trouvait là : Malgré le fait que je me trouvais tiraillé par de multiples desseins, malgré le fait que la moindre parcelle de mon esprit soit délivré au partage et à l’emprise vile de puissances en moi qui me dépassait, je savais qu’au fond, j’étais toujours et éternellement responsable. Inexorablement, ma marche, mon regard, mon souffle, tout cela était mon œuvre. Rien de cela ne m’échappait. C’était mon paradoxe. Comme mon souffle ou mon regard, je me sentais aussi le seul et unique maître de mes revendications. La seule force en moi à avoir commandité ma propre fin. J’étais prisonnier de ma propre liberté. Mes geôliers étaient innombrables, mais ils me refusaient tous.

 — On est arrivé, me fit alors remarquer Aymeric.

 Je m’étais complètement noyé dans mes pensées. Je m’éveillai alors, et sortit de la voiture. En face de moi se trouvait mon lycée. Je devais avouer qu’il avait une certaine classe. C’était un grand établissement qui paraissait assez vieux, avec une grande cour intérieure que l’on pouvait voir depuis l’extérieur.

 — Ca me rappelle des souvenirs, fit Aymeric qui était venu à mes côtés.

 En effet, un sourire niais s’était dessiné sur son visage.

 — Ca fait déjà un petit moment que je n’y suis plus, continua-t-il sur le même ton contemplatif et nostalgique.

 Puis son sourire s’évanouit, et il devint soudainement très sérieux. Il posa sa main sur mon épaule, et me sortit avec conviction :

 — Tu sais, le temps passe, les choses changent. Rien n’est figé, rien. Il faut juste attendre… Et la situation s’améliore.

 J’haussai les épaules avec un vague sourire. Mine de rien, j’apprécias assez ses efforts, même s’il avait l’air d’avoir longuement réfléchi ses mots.

 — Je te crois là-dessus, lui répondis-je.

 Je m’avançai alors de quelques pas vers le lycée.

 — Le plus dur reste d’attendre. Parfois, le temps prend un plaisir vicieux à s’attarder sur certains moments.

 Et sur ces mots, je m’engouffrais dans le lycée.

 

Je m’ennuyais profondément. Voilà une bonne vingtaine de minutes que j’étais assis à cette table crasseuse, à écouter les litanies vides de sens de mon nouveau professeur d’économie, Mr Artabon, un personnage dont le trait le plus marquant était qu’il semblait apprécier fortement l’idéologie communiste, ce qui se voyait simplement : A peine entré dans la salle de cours, la première chose que je vis fut un portrait de Marx encadré avec fierté au dessus du tableau.

 Hélas, au-delà de son ardeur apparente pour le socialisme, Mr Artabon être dénué d’intérêt. Il se contentait de ressasser l’habituelle litanie scolaire, composé de mots creux tels que réussite, mérite, travail, bac, travail, études supérieures, professionnalisation. D’ailleurs, je trouvais curieux qu’un personnage qui semblait d’obédience communiste soit si prompt à user d’un vocabulaire amplement méritocrate.

 En rentrant dans le lycée, quelques minutes plus tôt, j’avais trouvé, placardé sur les murs du hall, les listes des classes. J’avais trouvé le mien, et je m’étais donc rendu à la classe indiqué. Je m’étais alors assis à une place vide, et attendu que la classe se remplisse. Des gens, tous semblables, tous pareils. Insipides et uniformes. Puis le prof était arrivé, et avait commencé son speech de rentrée. Et j’ai commencé à m’ennuyer.

 Puis, au bout d’une vingtaine de minutes, un lycéen pénétra en trombe dans la salle de cours, essoufflé. Il ne me fallut pas longtemps pour le reconnaître, c’était Chris Falcon. Celui-ci s’approcha du professeur et fit, tout penaud :

 — Excusez-moi du retard !

 Le prof, dépité, hocha la tête, et Chris se retourna pour s’asseoir. Après que son regard ait erré pendant quelques secondes, il me vit, et s’empressa de s’asseoir à mes côtés. Il me glissa alors un petit :

 — Jérémy, ça va ?

 J’acquiesçai, sans plus. Je n’avais pas spécialement envie de parler. Cependant, lui, il continua.

 — J’ai mal réglé mon réveil, il faut vraiment que je fasse attention pour les prochains cours, fit-il sans vraiment se rendre compte que je m’en foutais.

 Il sortit ses affaires de son sac, commença à se balancer sur sa chaise, regarda à droite, à gauche, derrière, puis se calma doucement. Il se pencha alors vers moi et me fit :

 — C’est super qu’on soit dans la même classe.

 J’avais déjà envie de l’étrangler. Il ne pouvait donc pas rester silencieux plus de cinq minutes ?

 Il se passa la main dans les cheveux, continua d’épier les actions de la classe. Son cou tournait tellement vite que j’avais l’impression qu’il allait se décoller. Puis il s’approcha de moi à nouveau, fébrile.

 — C’est vrai que tu ne connais personne ! Je vais te faire rencontrer des gens, tu vas voir ils sont très intéressants.

 J’haussai les épaules. Je pense qu’à ce moment précis, Chris se rendit compte du peu d’intérêt que je portais à ses paroles, et il cessa de parler. Il se rembrunit, aussi. Se passa alors un moment de silence. Finalement, je me rendis compte que le silence uniquement meublé par le babillage incessant du prof m’ennuyait profondément, mais que Chris m’agaçait. Jamais satisfait.

 Flou. Le futur dans lequel je me lançais était flou. Etait-ce ça ? Les prochains jours de ma vie, allaient-ils être simplement une succession d’événements mornes et sans passion ? Un enchaînement de scènes banales et inintéressantes ? Les gens autour de moi ne m’intéressaient pas. Ce qu’ils disaient ne m’intéressaient pas. Ce qui allait se passer ne m’intéressait pas. J’avais comme l’impression que tout mon futur était figé dans une chape de plomb, morne et rance. Rien de nouveau. Que du recyclé, l’éternel redondance de la vie, une répétition effréné mais cependant dénuée de saveurs des habituels situations. La banalité, en somme. Je ne voyais pas le plaisir à tirer de cette expérience de vie, je ne voyais pas l’intérêt de la vivre en vérité.

 Je détestais la banalité, ça me tuait à petit feu.

 

 Les jours étaient passés, sans que mon intérêt remonte. Je me levais le matin, prenais un déjeuner rapide, descendais au lycée. Une fois là-bas, je m’asseyais, souvent seul. Parfois à côté d’un autre, mais c’était par hasard, et je ne lui parlais pas. Lui aussi d’ailleurs ne cherchait pas à me parler. Puis j’écoutais des cours inintéressants. Puis je rentrais. Je dormais. Je me réveillais. Déjà une semaine de cette routine, et je m’apprêtais déjà à la vomir. Rien ne changeait jamais.

 Parfois, Chris venait discuter avec moi, s’asseoir à côté de moi. Mais il ne devait pas en tirer quoi que ce soit. Je suis désolé pour lui, mais je n’en avais juste pas l’énergie. Je… Ne sais pas. J’aurais pu parler aux autres. Je n’en manifestais juste pas l’envie. Quelque chose au fond de moi me persuadait que c’était vain. Alors je restais là, stoïque, le regard perdu dans le vide. Je savais que j’étais l’élément solitaire, sans aucun doute. Mais cette situation… Elle était confortable, dans un sens. Je me complaisais dans la perte, et je m’évitais les désagréments de chercher une meilleure issue. J’en payais le prix, cependant. Les joues se répétaient. Tous semblables. Parce que j’étais toujours semblable à moi-même. Je me sentais suffoquer. La chape comportementale que je m’étais imposé par confort s’était mue en vapeur, et m’asphyxiait petit à petit. Elle me prenait au cou, me saisissait, m’étranglait. Je l’avais crée de mes propres mains.

 Des fois, le soir, avec Léa, on discutait. Il n’y avait en soi rien à se dire. Je n’avais rien à lui dire, en tout cas. Elle me racontait sa vie, les moindres soubresauts. Pas par pure volonté ostentatoire, mais plutôt pour susciter une quelconque réaction de ma part. Réaction que je ne lui octroyais guère. Mon esprit était ailleurs, clôturé quelque part.

 Vague prison multiforme, voilà le quotidien dans lequel j’étais emprisonné. Il semblait sans fin. Je n’arrivais pas à réveiller mes sens. Pour moi, ce n’était que des barreaux. Rien n’avait plus de goût, ni de sens. L’espoir avait disparu. Une fracture se colmatait doucement, mais à quel prix ? Le prix de l’indifférence. Kierkegaard m’aurait fustigé. Je me laissais mourir. Comme tous, finalement. Mais je le faisais consciemment. Je ne mettais aucune impulsion dans mon existence. Je la laissais passer. Je le regrettais peut-être un jour. Mais ce jour n’était pas venu.

 Il fallait une clé. Un sursaut anodin, quelque chose qui brise les barreaux. Eloigner les spectres. Et cette clé vint à moi rapidement.

 Je sortais du lycée, un jour, à peu près une semaine après la rentrée, et Chris vint à mes côtés pour me parler.

 — Jérémy ! J’ai quelque chose à te proposer.

 J’acquiesçai, peu curieux. Il se mit à bomber le torse, tout fier, et claironna d’une voix un peu trop enjouée à mon goût :

 — Demain soir, mes parents ne sont pas là. J’organise une petite soirée, tu pourrais venir si l’envie t’en prend.

 Sa proposition n’éveilla d’abord rien en moi. Je ne voyais pas l’intérêt. Puis je me suis rappelé des soirées auxquelles j’avais participé il y a de ça à peine quelques mois, et une douleur soutenue me vint. Des pensées désagréables me vinrent, la fracture n’était pas tant colmatée. La chape commençait à craquer. Je ne me sentais pas. Pas maintenant. Je m’apprêtais donc à refuser. Alors une jeune fille s’empressa de rejoindre le flanc de Chris, et lui adressa un superbe sourire. Chris remarqua sa présence, et m’oublia l’espace d’un instant pour la saluer.

 La fille était superbe. De taille moyenne, elle avait une peau légèrement halée et impeccable. Des joues arrondies. Un regard vif, saisissant, enjoué et virevoltant. Et son sourire… Illuminant. Il semblait dégager à lui tout seul plus d’énergie positive que ma vie entière. Elle se tenait droite, fière, et tout son être dégageait une idée positive.

 — Jérémy, je te présente Emma, me fit Chris.

 Emma ne me dit rien, elle se contenta de me sourire. Un sourire large, qui plissait ses yeux, et accentuait le côté aérien de son regard. Je remarquais alors ses yeux d’un bleu profond, envoutant.

 — Emma, tu viens demain soir, j’espère.

 Emma acquiesça, et fit :

 — Bien sur, je ne raterai pas ça !

 Elle avait une voix étonnante. Je me serais attendu à une voix fine et légère, mais bien au contraire, elle avait une voix suave, douce certes, sans tomber dans le rocailleux, mais sa voix avait un petit quelque chose de très chaleureux ; Je ne pouvais penser qu’à la chaleur douce et cajoleuse d’une cheminée.

 — Et toi ? Me fit Chris.

 J’avais changé d’avis. Ce sourire avait fait une irruption lumineuse dans le royaume enfumé que je subissais depuis un temps, je ne pouvais refuser.

 — Oui, je viendrais.

 

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Auteur : lecheveusurlalangue

Journal de SciencesPo Grenoble (Isère, 38) et de ses étudiant.e.s

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