Feuilles Mortes – Chapitre 4 : Personnages d’espoir

Le Cheveu sur la Langue est fier de publier un jeune auteur sciencespiste : Anouar Mhinat. Deux fois par semaine, retrouvez un nouveau chapitre de son roman « Feuilles Mortes » sur notre site.

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Mes yeux s’ouvrirent d’eux-mêmes. Je revins à la conscience rapidement. Le soleil chaud rentrait par la fenêtre et, même si ses rayons ne me touchaient pas, j’étais tout de même enveloppé de leur chaleur. La lumière emplissait la chambre, tel un immense halo, et j’avais l’impression de respirer ce halo. Au loin, j’entendais les sons qui faisaient du matin ce qu’il était. Ce bruissement des feuilles, le chant lointain et clair des oiseaux, les légères et lumineuses discussions des passants. Tout était rayonnant. Je souris.

Puis la mémoire me revint. Mon sourire disparut. Soudain, tous les coffres forts, les barils et les tonneaux remplis de ma douleur que mon sommeil avait fait sombrer au fond du lac de mon conscience ressurgirent, troublant perpétuellement le cours de l’eau. Je m’assombris, graduellement mais violemment. Pourquoi devais-je toujours avoir cette brève expérience de la plénitude, avant de soudain me rendre compte qu’elle ne m’était pas autorisée ? Non, ce n’était plus la peine de me larmoyer là-dessus. J’avais l’habitude. Je ne devais plus en être étonné. Je devais juste souffrir en silencieux, c’était le mieux que je puisse faire. C’était la seule chose que je savais faire.

Je me levais, lentement, sans aucune envie. Je sortis de ma chambre. Je pris les escaliers. Mais, au milieu des escaliers, je m’arrêtais alors. Je me suis rappelé la petite friction avec l’oncle Grégoire de la veille. J’eus alors peur que le petit déjeuner fut quelque peu gênant… Mais finalement, cette pensée me passa par-dessus la tête. Je l’ai toujours méprisé, je le mépriserais toujours, ce n’est pas ça qui me gênerai.

 Finalement, j’ai trouvé le salon vide. Enfin, presque vide. Sur la table du grand salon, il restait un verre de lait et deux tartines de chocolat. Sur un des fauteuils, Léa était assise, avec ce qui ressemblait visiblement à un café. Lorsque j’apparus, je pus voir de prime abord un crissement de gêne, ou de douleur, sur son visage. Néanmoins, elle le masqua rapidement et m’offrit un sourire lumineux ; Trop tard, j’y avais déjà vu les ombres funestes, il n’était plus si resplendissant à mes yeux. J’appréciais l’effort, cependant.

 — Tu te réveilles enfin ! Fit-elle, le ton insolent.

 J’haussais les épaules, ne sachant trop quoi répondre. Elle renchaîna tout de suite, comme si elle avait peur de voir l’ambiance s’aplanir.

 — Je t’ai laissé ça, fit-elle en me montrant du regard la nourriture sur la table.

 Je suis allé m’installé en face de la nourriture, pris une tartine mais dédaigna avec mépris le verre de lait.

 — Je ne bois pas de lait. Ca me donne la nausée.

 Léa acquiesça et intérieurement, je me demandais ce qui ne me donnait pas la nausée, ces derniers temps. Je me mis à manger tranquillement, tandis que Léa me regardait du coin de l’œil. Elle semblait attendre quelque chose, et cela éveillait de plus en plus ma curiosité. Je lui demandais alors franchement.

 — Tu attends quelque chose ?

 Elle eut alors un petit sourire idiot, comme si la réponse était évidente.

 — J’attends que tu finisses de manger, bien évidemment !

 Elle se leva alors, et fit quelques pas, soucieuse. Puis elle se ressaisit, et en me fixant, me dit :

 — Tu n’as pas oublié ce que je t’ai dit hier ? Je vais te faire rencontrer des amis à moi !

 J’haussai les sourcils. Je ne voyais pas trop ce qu’elle voulait accomplir par là. Peu concerné, je mordis dans ma tartine, et détourna le regard sans répondre. Je la vis se rasseoir, l’air déçue, et elle me dit :

 — Juste… Dépêche-toi de finir.

 J’acquiesçai, et j’en pris un coup. Je vis la déception sur son visage. Puis je me rendis compte d’une chose. Je la blessais. Finalement, si je me blessais, ça n’avait à mes yeux aucune importance. Mais je n’avais pas tant envie de causer de la douleur à mes proches dans le procédé, même si c’était inévitable. Alors, j’essayais d’avoir un regain d’optimisme. Je me forçai à livrer un sourire. Elle le vit, et même si elle semblait bien se rendre compte d’à quel point il était faux et forcé, cela sembla la réconforter.

 — Allez, dépêche-toi ! Fit-elle avec bien plus d’enthousiasme que la dernière fois.

 

 Je ne savais pas où me baladait Léa, mais elle le faisait avec entrain. Elle marchait dans la ville en connaisseuse, arpentant les rues avec confidence, ces rues qu’elle avait déjà surement du dévaler des centaines fois. Moi, derrière, je tentais de la suivre, mais je ne partageais clairement pas sa candeur. De dos, je la voyais, sautiller, se promener dans les parcs, flâner parmi les arbres, respirer les senteurs d’une ville dont elle faisait partie. Cela se voyait aisément, pour elle, cette ville était sa ville, ces rues étaient ses rues, elle se baladait, elle en était reine, elle savait jouer avec. Pour elle, la ville était splendeur, une belle fragrance composée de vieux souvenirs délicats, de jours mémorables, de temps fleuris, de moments délicieux et d’un futur prometteur. Je pouvais la comprendre. C’était chez elle. Probablement que, dans ce coin de ce parc, elle avait couru avec ses amies quand elle était jeune. Probablement que, devant ce bureau de tabac au milieu de cette rue marchande, elle s’était disputé avec sa meilleure amie. Probablement même que, devant cet arbre solitaire qui perdait déjà ses feuilles, elle avait eu sa première conversation intime avec son premier amant. Probablement que, le long de cette rue animée, elle avait eu ses premières ballades nocturnes. Cette ville était emplie de ses réminiscences. Elle avait vécu là, et sa vie avait imprégné la ville, tout comme la ville avait imprégné sa vie.

 Mais moi, je ne voyais pas ça. Tout ce que je voyais, c’était des rues grisâtres, humides et mornes, des arbres tristes, des immeubles incessants et banaux, des passants renfrognés. Je ne saisissais pas le charme de cette ville. En avait-elle seulement un ? Alors je continuai, j’avançais sans voir. Encore une fois, la beauté de ce monde m’était refusée. Mais était-ce le monde qui me refusait, ou simplement moi qui ne méritait pas de la voir ? Honnêtement, j’avais de plus en plus de mal à voir la limite entre ces deux concepts.

 — Où allons-nous ? Fis-je finalement, avec un ton légèrement ronchon.

 Léa se retourna vers moi, un grand sourire sur le visage.

 — Je te l’ai dit ! Rencontrer des amis à moi !

 Je crissai des dents, agacé.

 — Certes, mais où ?

 Léa haussa les épaules, candide.

 — Dans le deuxième endroit le plus fréquenté des lycéens, après le lycée : Le café !

 Quelques minutes plus tard, nous étions arrivés. Nous arrivions devant un petit établissement nommé « Le Café d’Automne ». Sur une des tables en terrasse, trois garçons et une fille étaient déjà assis, et dès que nous arrivâmes à proximité, Léa leur fit un signe. Sans plus tarder, elle s’installa sur la dernière chaise libre. Je pris une chaise d’une des tables vides à côté, et la déposa près de celle de Léa, puis je m’assis dessus, un peu en retrait. Qu’étais-je en train de ressentir ? Du malaise, de la gêne, de l’inconfort ? Aucune idée, en tout cas je n’osais pas parler. Les autres ne semblaient pas trop me porter d’attention, quoi qu’il en soit.

 Léa salua ses amis, puis dès qu’elle se fut assise, ils commencèrent à discuter vivement. Ils devaient être très bons amis. Je fus surpris que l’on m’oublia aussi facilement, mais cela m’arrangeais à vrai dire. Je me contentai donc de rester en retrait, et d’observer les échanges qui se déroulaient.

 Il y avait trois garçons et une fille, tous très distincts. Le premier garçon semblait assez grand, bien que je ne puisse pas le savoir correctement puisqu’il était assis. Il avait de larges épaules, un visage angulaire. Son nez était fin, mais ses cheveux châtains étaient abondants. Dans l’ensemble, il avait un visage assez oubliable, exception faite de ses yeux : Ils étaient pétillants, lumineux et ne cessaient de s’agiter. Ses yeux d’un vert faible étaient emplis d’une malice constante et frémissante. Ils avaient des mains délicates, très féminines, qu’il agitait beaucoup. Il avait une posture intéressante, aussi : Les yeux toujours en activité, un sourire arrogant et confident sur les lèvres, il avait tendance à être soit penché en avant, comme dans le feu de l’action, soit en retrait, le dos en arrière, comme s’il s’amusait à tout voir de loin. Dans l’ensemble, il semblait assez arrogant, mais surtout joueur. On le voyait facilement à son visage qui se fendait presque toutes les secondes dans un sourire espiègle et malicieux. Sa voix était assez fluette, montant facilement dans les aigus. De plus, il avait tendance à être très tactile, et à continuellement toucher de la main le bras de son ami à ses côtés. Celui-ci avait l’air plus petit, et aussi plus calme. En l’espace de cinq minutes de discussions, je ne l’avais quasiment pas vu bouger. Ses expressions faciales étaient très positives et reposées. La plupart du temps, il semblait se contenter d’écouter les autres, et réellement, ne réagissait que lorsqu’on le poussait à réagir. Dans ces cas, il se fendait souvent d’une phrase ou deux, prononcé sur un ton très calme, apaisant presque. Il avait la peau assez pale, et les cheveux d’un noir profond, d’un noir de jais, coupés très court sur les côtés. Il avait de petits yeux bleus calmes, et un visage imperturbable. Sa voix était plutôt grave, sans non plus être celle d’un baryton. Le troisième et dernier garçon, assis en face, semblait être son opposé total. Il semblait de taille normale. Ces cheveux étaient d’un blond profond, presque éblouissant, qui contrastaient fortement avec sa peau légèrement halée. Il avait un visage sec et droit, et une mâchoire forte et apparente dont je fus immédiatement jaloux. Ses yeux étaient d’un noir tout aussi sec et perçant. Son nez était un peu tordu, et il avait une boucle d’oreille en forme de simple anneau de fer à l’oreille gauche. Dans l’ensemble, une vague impression d’agressivité se dégageait de son visage. Il semblait jamais ne tenir en place, toujours en train d’agiter quelque chose dans les doigts ou de taper du pied. Ses sourcils étaient constamment froncés. D’ailleurs, son rire ressemblait plutôt à un ricanement. Toutefois, sa voix était assez douce, et malgré toute cette agitation apparente et ce visage fermé, on pouvait distinguer aux coins des yeux une douceur apparente, qu’il semblait perpétuellement réfréner. La fille, elle… Je lui donnai d’emblée toute mon attention. Elle était petite et assez fine. Elle avait des cheveux blonds relâchés qui parcouraient son dos et qui couronnaient un visage relativement rond. Elle avait la peau très blanche, des yeux bleus puissants, une bouche délicate. En dehors de cela, je ne savais pas quoi dire. Je la trouvais très jolie, et de surcroît, elle dégageait une impression sur laquelle je ne saurais mettre de mots. Un mélange de confort et de mystère.

 Assise de manière étrange sur sa chaise, elle se balançait constamment, l’air loufoque. Sa belle voix cristalline résonnait facilement, et pour mon plus grand plaisir, elle parlait souvent. Finalement, le garçon à l’air arrogant, au bout d’un moment, me regarda puis dit à Léa, l’air moqueur :

 — Bon, sinon, tu nous le présentes quand, ton cousin ?

 Le garçon à l’air agressif ricana.

 — Il est bien silencieux… Peut-être qu’il ne veut même pas nous parler ?

 Léa eut un petit rire.

 — Parce que ca lui apporterai quelque chose, de connaître des détritus comme vous ?

 Elle et la fille éclatèrent de rire, puis Léa s’arrêta soudainement et tapota l’épaule du garçon calme.

 — Oh, bien sur je ne t’inclus pas avec eux, Adrien.

 Léa se tourna alors vers moi, et pointa du doigt le garçon arrogant.

 — Lui, c’est Chris Falcon.

 Il me fit un petit salut de la main avec un sourire rieur. Léa pointa ensuite du doigt le garçon calme aux côtés de Chris.

 — Lui, c’est Adrien Mezzo.

 Ce dernier bougea subrepticement la tête. Léa montra alors le garçon à l’air agressif, qui réagit immédiatement.

 — Lui, c’est Simon Guéry.

 — Enchanté, répondit-il ironiquement.

 Il haussa les épaules, et se renfonça dans son siège. Alors, la fille s’avança vers moi et me fit :

 — Moi, c’est Candice Spinto. Contente de te rencontrer !

 Léa dodelina de la tête, puis fit en me montrant :

 — Lui, c’est mon cousin, Jérémy Falsetto. Je vous ai déjà parlé de lui, il me semble ?

 Chris eut un petit rire, et il s’apprêtait à dire quelque chose mais Adrien lui tapota l’épaule avec délicatesse presque immédiatement, et Chris se tut, un air gêné sur le visage. Tout de suite, un malaise m’envahit. Pour aucune raison apparente, certes, mais soudainement j’avais envie de quitter la table. Est-ce qu’ils savaient ? Est-ce que Léa leur en avait parlé ?

Anouar Mhinat

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Auteur : lecheveusurlalangue

Journal de SciencesPo Grenoble (Isère, 38) et de ses étudiant.e.s

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