Feuilles Mortes – Chapitre 3 : Quelques Mots

Le Cheveu sur la Langue est fier de publier un jeune auteur sciencespiste : Anouar Mhinat. Deux fois par semaine, retrouvez un nouveau chapitre de son roman « Feuilles Mortes » sur notre site.

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 -On voulait te laisser passer une soirée tranquille, souffla doucement ma tante, une grande femme un peu potelée au visage rond et clément.

 Léa lui lança un regard presque agressif, mais resta muette.

 -Tu te serais inquiétée pour rien ! Rétorqua alors ma tante.

 Léa me regarda longuement. Pendant quelques temps, le silence oppressant demeura. Les yeux bleus clairs de Léa continuaient de me scruter. Ils étaient de véritables fontaines de jouvence, de puissantes sources revitalisantes, mais en l’état, j’étais incapable de savoir ce que signifiait ce regard. Mon oncle s’avança vers moi. Il me poussa légèrement, et regard dans la salle de bains avec méfiance. Je le sentis alors trembler de colère – ou d’effroi ? – et se retourner brusquement vers moi. Il m’attrapa avec violence le bras gauche, et pointa du doigt le rasoir au sol.

 -C’est quoi ça ?

 J’haussai les sourcils, l’air indolent.

 -Ce n’est pas ce que tu crois, soufflai-je.

 J’avais l’impression que ses yeux allaient sortir de ses orbites ; Bouffi de colère, son visage était rouge et transpirant. Dégoutant. Il renforça alors sa pression sur mon bras, commençant à me faire mal.

 -Comment ça, ce n’est pas ce que je crois ?

 Aymeric s’avança, l’air inquiet.

 -Jérémy… Souffla-t-il, déçu.

 Derrière, Léa semblait dépassée par la situation.

 Je commençais à me débattre ; Il me faisait vraiment mal au bras.

 -Puisque je te dis que ce n’est rien !

 Mon oncle semblait devenir fou. La rage le faisait trembler. Il lâcha mon bras, et m’attrapa par les épaules, puis me secoua violemment. Moi, vidé par mon récent combat contre ma persona suicidaire, vidé quoi qu’il en soit, je ne résistais pas tant, j’étais tel une poupée de chiffon.

 -Même pas une nuit ! Eructait mon oncle, la voix âcre. Même pas une nuit, et tu recommences déjà ?

 Il me secoua de plus en plus fort. Je vis qu’Aymeric commençait à s’alarmer.

 -Calmes-toi, papa…

 L’oncle tourna brusquement la tête vers Aymeric, si brusquement que je crus un instant que sa nuque allait se briser.

 -Me calmer ? Comment veux-tu que je me calme avec un détraqué comme celui que j’ai en face de moi ?

 Je ne sais pas ce qui s’est passé ensuite. Mais quelque chose en moi s’est brisé. Peut-être était-ce du à toute la fatigue accumulée après ma récente lutte ? Je ne sais pas. Mais lorsque le mot « détraqué » est sorti de sa bouche… Ce fut l’enfer en moi. La colère, non, la haine, grimpa en moi jusqu’à un point culminant. Elle montait en moi, elle brûlait. J’étais son autel. Ma santé mentale était son charbon. J’étais un appel païen, prêt à l’hécatombe. Comme dans une cérémonie, délicatement, je sentis chaque parcelle de mon être se déformer sous l’effet de la haine, se tendre et se distordre, se déchirer. Puis mon esprit se déchira. Mon sourire se déchira, ma mâchoire se déchira, laissant place à un rictus mauvais.

 Je le poussai alors de toutes mes forces, et hurla :

 -Je ne suis pas un détraqué !

 Pendant un instant, mon oncle n’eut pas l’air de comprendre. Puis avec une fureur rare, il m’attrapa et avec une force inouïe il me projeta contre le sol, où j’atterris avec douleur, aux pieds de Léa. Là, son hébétement prit fin. Sans plus attendre, sa première réaction fut de se jeter au sol à mon chevet. Elle m’aida à me relever, et une fois que je fus debout, elle fusilla son père du regard.

 -Qu’est-ce qui te prends ?

 Son père s’avança, l’air dément. Mais il ne la regardait pas elle, il me regardait moi. Il avait une lueur dans les yeux, une lueur qui éveillait en moi un profond dégoût. Il me pointa du doigt, et son doigt n’était pas si loin de mon nez.

 -Je vais te dresser, le détraqué ! Hurla-t-il. Pas de ça chez moi !

 Puis, doucement, il sembla se calmer. Il me fusilla du regard, puis se catapulta sans se retourner dans sa chambre.  

J’étais couché sur le fauteuil du salon, les yeux perdus dans le vague. Je regardais le plafond. Mes pensées allaient de ci, de là, elles vaquaient à leurs propres occupations. Juste à mes côtés, Léa était assise. De temps à autre, elle passait sa main dans mes cheveux. Puis elle arrêtait, comme si elle faisait quelque chose de mal. La nuit était totale, mais on pouvait deviner l’approche de l’aube. Après que l’oncle, la tante et Aymeric se soient recouchés, Léa m’avait tiré jusqu’au salon, où elle m’avait fait m’allonger. Puis elle n’avait rien dit. Elle était restée muette. Puis vint le moment où elle dit quelque chose.

 -Quand on m’en a parlé, j’ai été furieuse.

 J’eus un petit sourire.

 -Je n’en doute pas.

 Elle me mit alors une petite tape sur le crâne, faussement colérique. Elle avait du apercevoir mon sourire.

 -Je t’en voulais beaucoup.

 Je ne répondis pas. Je ne voulais pas. C’était trop douloureux.

 -J’imagine que ton père a dû te le dire avec un mépris plus qu’évident, fis-je alors à la place.

 Elle eut un petit rire. Puis elle haussa les épaules, muette.

 -Sa conception du monde est exceptionnellement étroite, fit-elle. L’univers doit être contenu dans une boîte carrée, où tout est simple et évident, noir et blanc.

 Elle se passa la main dans les cheveux, longuement.

 — Ca l’aide à ne pas paniquer devant la complexité de la réalité, ajouta-t-elle. C’est son fief personnel.

 Elle se mordit ensuite la lèvre.

 -Même si, parfois, cela le mènes à avoir une vision complètement faussée et cruelle des choses…

 J’acquiesçai. Je comprenais.

 -Il fait peut-être bien, finalement. La réalité nue est douloureuse.

 J’attendis une réponse qui ne vint pas.

 -Elle t’est douloureuse ? Fit-elle alors.

 Je levai la main vers le ciel, le doigt en l’air, délicatement, pour aucune raison particulière. J’en avais juste envie. Pourfendre l’espace, juste parce que j’en avais envie. Essayer d’atteindre une nouvelle réalité.

 -Atrocement.

 Mes yeux se rembrunirent, mais heureusement, Léa passa sa main dans mes cheveux, et cette chaleur familiale et affective fut comme un baume temporaire. Temporaire seulement, hélas. Tout ici-bas s’effrite un moment où un autre.

 -Tu n’avais plus le choix ? Fit Léa, une certaine gêne dans la voix.

 Je crissais des dents. Je n’en sais rien. Tout ce que je savais, c’est que je n’en pouvais plus de courir. Mes jambes étaient fatiguées. Les loups qui me chassaient approchaient. Je n’étais qu’une proie, facile, blessée, maladive. Alors je m’étais dit que je ne devais pas leur laisser ma carcasse. Et j’ai fait ce qui me semblait évident.

 -Je n’en sais rien. Je voulais juste…

 Ma main redescendit, et se posa délicatement sur ce cœur, ce cœur qui battait encore alors même que je lui avais intimé l’ordre de se taire à jamais. Battement par battement, il me manifestait sa présence. C’était le seul bruit qui peuplait le vide. Lui, et nos respirations lentes. La mienne se faisait langoureuse, tranquille, délétère. La mienne ne s’accordait pas tant d’importance. Si elle cessait… Ce ne serait pas une grande perte. Et puis il y avait la respiration de Léa. Une respiration forte et énergique. En vie. Pleine de vie. Avide de vie.

 -Je voulais juste arrêter de souffrir.

 Je me relevais alors. J’avais besoin de voir ses yeux. Je la fixais, et au fond de ses pupilles, je vis la détresse, la détresse que j’éveillais en elle. Je m’en voulus. J’avais déjà ruiné ma vie. Devais-je aussi semer chez autrui l’angoisse ?

 -Je ne voyais devant mes yeux qu’une seule échappatoire. Le dernier des derniers, l’ultime.

 Léa acquiesça. Je pouvais facilement voir qu’elle tentait de comprendre. Elle faisait beaucoup d’efforts pour saisir l’ampleur des évènements qu’avait du traiter mon cerveau torturé pour en arriver à une telle décision. Puis elle tourna sa tête vers moi, et me fixa avec un regard clair et limpide.

 -Et maintenant ?

 Je fuyais son regard. Trop insistant. Trop empli de vérité.

 -Je ne sais pas.

 Elle m’attrapa par l’épaule, et me força à la regarder.

 -Et maintenant ? Répéta-t-elle avec davantage d’insistance.

 J’avais l’impression que je ne pouvais plus fuir. Hélas. Cela s’avérait pourtant être mon activité favorite.

  -Je n’ai plus le choix. Même la mort m’a rejeté. Je vais vivre, dans ce cas-là. Laisser la mort venir d’elle-même…

 Léa m’attrapa alors le visage, et avec plus d’insistance et de poigne, me força à la regarder, et à ne pas quitter son regard.

 -Promets-moi que tu ne recommenceras pas !

 J’acquiesçai, à contrecœur. Mais cela ne sembla pas la satisfaire. Alors je le dis à haute voix :

 -Promis.

 Elle sembla déjà plus satisfaite. Elle fouilla mon regard, scruta le fond de mes yeux, comme pour y trouver mon honnêteté. Puis elle me lâcha alors soudainement, effrayée. Ses yeux étaient écarquillés.

 -Tes yeux… Ils sont vides.

 Sa voix paraissait sans souffle et hantée.

 -Quelque chose dans tes yeux… Quelque chose est mort et ne reviendra jamais.

 Je regardais ailleurs. Je ne voulais pas l’effrayer davantage. Mais sa remarque ne m’inquiéta pas outre mesure. Une lueur avait disparue de mes yeux ? Oui, j’étais au courant. Hélas. Et je ne la récupérerai jamais.

 -Je veux que tu me racontes, fit-elle.

 Je la regardais sans émotion.

 -Raconter quoi ?

 -Comment cette lueur a disparue.

 J’haussais les épaules.

 -Si cela t’intéresses.

 Léa acquiesça, puis se leva.

 -Je vais aller dormir. Toi aussi tu devrais aller dormir.

 Elle fit alors quelques pas, avant de se retourner vers moi. Dans ces yeux, une lueur d’espoir. Elle me transperça comme mille lames : Quel que soit cet espoir, je me savais incapable de le satisfaire.

 -Demain, je vais te faire rencontrer des amis à moi.

 L’espoir dans ses yeux grandissait, se raffermissait.

 -Je te fais une promesse moi aussi. Je te redonnerai goût à la vie.

 Puis elle s’en alla dormir. Et moi, je ris sardoniquement à sa dernière phrase. C’était peine perdue. J’étais condamné. Je partis dans ma chambre, me coucha et essaya de m’endormir. Ce qu’elle avait dit… Ca éveillait en moi un rire âcre. Pas de deuxième chance, non pas de deuxième chance. On m’avait donné une vie, je l’avais brisé de mes propres mains. On m’a tendu la mort, elle m’a glissé des mains. Rien ne me restait. J’allais juste m’enfermer dans un plâtre âcre, en laissant la mort venir.

 Ce que j’étouffais en moi, cependant, c’était qu’une faible mais fébrile étincelle d’espoir s’agitait au fond de moi.

 

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