Feuilles Mortes – Chapitre 2 : Noyade Insomniaque

Le Cheveu sur la Langue est fier de publier un jeune auteur sciencespiste : Anouar Mhinat. Deux fois par semaine, retrouvez un nouveau chapitre de son roman « Feuilles Mortes » sur notre site.

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Le sommeil ne me vint pas. Couché dans un lit qui ne m’appartenait pas, dans une maison dont je ne faisais pas partie, dans une famille dont je ne faisais pas partie, dans une ville dont je ne faisais pas partie, dans un monde dont je ne faisais pas partie…   J’arrêtai de penser à cela. Ca me fatiguait plus qu’autre chose. Je me couchai sur le côté gauche. Puis sur le côté droit. Rien. Je me remis sur le dos, à fixer le plafond. Toujours rien, aucun sommeil à l’horizon. Je m’assis alors sur le bout du lit, et me permis d’observer un peu la chambre que l’on m’avait attribué, chose que je n’avais pas faite correctement auparavant.   On m’avait logé dans la chambre d’amis. En termes d’espace, je n’avais pas à me plaindre. C’était suffisamment large pour que je puisse me déplacer librement. La chambre ne comportait qu’un lit simple sur lequel je reposais, et un petit placard vieillissant contre le mur. Posé contre le placard se trouvait mes valises. Elles étaient à moitié ouvertes, mes habits étant rangés dans le placard. La tapisserie était d’un vague bleu sans impact. La lumière lunaire qui atterrissait dans la pièce à travers la fenêtre donnait à l’endroit une certaine atmosphère, presque flottante. J’avais l’impression d’attendre quelque chose, de léviter entre deux états. Les ténèbres ne régnaient pas totalement, je pouvais encore distinguer les contours et les formes ; Et pourtant, la lumière était inexistante. Cela me fit sourire. C’était… Lunaire. Totalement.

Je me mis debout. Je n’étais pas fatigué. Mais pas plein de vitalité non plus. J’étais, tout simplement. Je fis quelques pas, légers. Je m’avançais vers la fenêtre. Je l’ouvris ; Je n’en pouvais plus d’observer le monde à travers des vitres. Tout semblait plat. La réalité, ma réalité était figée dans un halo bleuâtre, faiblard. Rien n’importait plus vraiment. Tout était en suspension. J’eus un petit rire. Est-ce que cela voulait dire que je ne pouvais pas faire d’erreurs ?   Je fermais la fenêtre. J’en avais fini. Mais cette aura… Fasciné, je me plaçais là où la lumière lunaire tapait. J’agitais ma main dans le rayon. Oui, j’avais l’impression que la gravité n’était plus. Quelque chose avait disparu. Soulevé. Mon univers était soudain devenu un purgatoire.   Délicatement, je sorti de ma chambre, et à pas de loup, je me dirigeai vers la salle de bains. Une fois dedans, je fermai à clé. J’allumai la lumière, et fut ébloui pendant un instant. La lumière éclatante de l’ampoule se diffusa partout dans la pièce, se répercuta sur le carrelage impeccable et m’aveugla considérablement. Trop de lumière. Je crissai. Après avoir cligné des yeux un certain nombre de fois, je m’en remis. Avec une vague hésitation, je m’approchai alors du lavabo.

Au-dessus se trouvait un large miroir accroché au mur, et sur les côtés du lavabo, tous les outils de propreté habituels. Je me regardai alors dans le miroir. J’avais toujours le même visage.   Un visage rond. Très rond. J’ai toujours rêvé d’avoir une mâchoire distincte et forte, une mâchoire d’acier, comme celles que ces acteurs ont. J’ai toujours trouvé que cela dégageait une impression de force, d’impact. Mais à l’inverse, les miennes étaient noyés dans un visage rondouillet. J’avais une chevelure noire, d’un noir profond. Mes cheveux m’ont toujours plu. Ils n’étaient ni encombrants, ni existants. Et leur profonde noirceur m’avait toujours fasciné. Ils étaient coupés assez courts, à l’exception d’une légère frange sur la moitié supérieure de mon front. Mon nez était définitivement oubliable, il avait une taille normale, mais on n’en prenait pas compte à cause de mes joues. Elles étaient rebondies. Quant à mes lèvres… On m’avait toujours dit que mes lèvres étaient si fines qu’elles ressemblaient à des lèvres de femme. Je n’ai jamais su si je devais prendre cela pour un compliment. Et puis mes yeux, j’allai oublier mes yeux. Mon plus grand regret.   A une époque, j’en étais fier. Ils étaient grands et vivaces. Une lueur se dégageait de leur couleur noire, une force, mais maintenant, ce n’était plus que deux grands puits et la lueur noire avait disparu, remplacé par le néant, la profondeur vertigineuse du puits, l’oubli souverain.

Mon regard se promena sur les bordures du lavabo. Que des objets du quotidien. Des brosses à dent, des peignes, du dentifrice, des bouteilles de shampoings et de gel douche, des rasoirs… Soudainement, quelque chose me parut de travers. Je me sentis inconfortable. Je me lavai le visage, dans l’espoir de chasser l’inconfort. Je refermai le robinet. Je me sentis mieux. Mais, déjà, ce sentiment me revenait. Une chaleur, qui grondait en moi. J’avais l’impression d’étouffer, une véritable fournaise ! Quelque chose me saisissait, essayait d’attirer mon attention. Je me débattis. J’ouvris de nouveau le robinet, me lava le visage, referma le robinet. Mais cela ne suffisait pas. J’ouvris le robinet, mais ne le referma pas. Je continuai à me laver le visage, à l’inonder d’eau, sans arrêt. L’eau coulait à flots. Le bruit n’en était pas désagréable. Je voulais oublier. J’avais l’impression que j’allais me noyer si je continuais. Etait-ce ce que je désirais ?   Je refermai le robinet, finalement. Mon visage était complètement mouillé. J’hoquetais. Je respirais à grands coups. Qu’est-ce qui m’avait pris ? Je tournai la tête comme un dément à la recherche d’une serviette. Et dans le procédé, j’aperçus de nouveau l’objet responsable de mon inconfort, et je me sentis étouffer de nouveau.

Le rasoir. Posé là, indolent. Sa lame étincelante. Je l’ai fixé. Trop longtemps. Je fus saisi par son rayonnement. Pourtant, il me brûlait. Je sentais déjà ma chair me brûler. Mais mon regard était attiré par ce soleil d’acier ; J’eus quelques secondes d’hébétement. Puis je sortis de mon égarement. Que m’arrivait-il ? Je détournai le regard. Non, je ne pouvais pas. Je me sentais de plus en plus mal. Que se passait-il ? Pourquoi n’arrivai-je pas à contrôler cette angoisse grimpante ? Je perdais le contrôle, je le perdais à vue d’œil. Il fallait que je m’en remette, il fallait que je me retienne. Ne pas laisser toute la place à la souffrance… Je devais me battre. Mais quoi que je fasse, cette envie persistante avançait. Venimeuse. Elle me contaminait. Toute ma peau la demandait, toute la surface, la moindre cellule. Tout, jusqu’à mon esprit même, demandait cette souffrance finale et salvatrice.   Je reculai, terrifié, et commença à m’agiter. Je m’attrapai la tête, et fit tout mon possible pour me calmer. Non, ça ne pouvait pas recommencer. C’était comme dans les premiers jours… Ce malaise, cette vague instoppable qui grimpe en moi, qui me fait trembler, qui me détruit, me ruine, m’isole, me séquestre ! Je l’avais cru disparu ! Pourquoi à nouveau ? Pourquoi toute cette violence intérieure, pourquoi à nouveau mon esprit devait être le théâtre des pugilats les plus sanglants ? N’avait-il pas été déjà assez maltraité, assez torturé ? N’avait-il pas le droit au répit ?

J’avais de plus en plus de mal à rester debout, et de plus en plus de mal à ne pas regarder le rasoir. Avec désespoir, je m’effondrai par terre, le dos collé contre la porte de la salle de bains. Je m’attrapai les cheveux, ces cheveux que je chérissais tant, et je commençai à tirer dessus avec vigueur. Mes yeux me brûlaient. Je ne devais pas regarder. Je ne devais pas regarder le rasoir. Pourtant, cela soulagerait tant mes souffrances… Je ne devais pas. Je n’en avais pas le droit. Je n’en avais pas le droit… Pas vrai ?   Je me passai la main sur le visage. Je devais m’en remettre. Passer au-delà. Le suicide n’était plus une option. Oublier, évoluer. Oublier. Je sentis que mes joues étaient mouillées. Ca aurait pu être simplement l’eau que je me suis renversé dessus, mais je savais intimement que c’était mes larmes. Au contact de mes larmes, j’eus une révélation. Je brandis mes paumes devant mon visage, et les observai. Puis mon regard descendit délicatement sur les veines de mon poignet. Quelques légers tracés bleus. Légers. Insignifiants. Et pourtant, ils étaient ma solution de sortie. Je me relevai, difficilement. Je reniflai bruyamment. Quelque chose me guidait, me tirait. Je n’étais plus très sur d’avoir le contrôle. Mais je me dirigeai de nouveau vers le lavabo. Avec délicatesse, je saisis le rasoir. J’observai la lame. Une seule pression, n’est-ce pas ? Qu’est-ce qui me séparait de la mort ? Rien. Un fil. Une pression. Un coup rapide. Ensuite, je n’aurais plus qu’à m’allonger, là-bas. Et attendre. Décliner. Sentir toute vie disparaître de moi. S’envoler. Quitter mon corps, et rejoindre une aube plus clémente. Je pourrais alors flotter. Rejoindre les étoiles. Disparaître. Enfin. Après tout, j’avais le choix. Entre une souffrance immédiate mais finale, ou un enchaînement incessant, continu et persistant de souffrances.

Je me suis rappelé. Par éclats, le passé m’est revenu. Cette nuit sur le toit. Le sang. La douleur. Ce jour funeste. Les coups. L’alcool. La drogue. Les lettres. Les menaces. Les rires. Tout, tout ce que j’avais noyé ressurgissait maintenant en face de moi, armé, sanglant, destructeur. Tout ce chaos. Tout cela. Je regardais mon poignet. Puis le long de mon bras gauche. Les traces, horizontales, qui se refermaient à peine. Tranchés. Souvenirs lointains, lugubres. La souffrance pour dissiper le souvenir des souffrances. Ironique. Je soulevai ensuite mon t-shirt. Sur mon ventre, les bleus. Toutes ces traces. Je ne pouvais pas me mentir. J’avais été marqué. La souffrance était tombée sur moi. La mort m’avait marqué. Pourquoi la fuir davantage ? Je ne pouvais pas fuir. Ca allait me rattraper. Abraxas, Abraxas était dans mon dos. Et devant moi, Baal. Je marchais sur Babylone. J’étais le prophète Jérémie, et mes lamentations étaient vaines. Seule la torture m’avait écouté. L’espoir n’était plus, le feu allait tomber, et j’étais fait de papier. J’allais brûler, être réduire en cendres, en un tas insignifiant, puis m’envoler au vent avant d’être dispersé dans les mers. Je n’étais qu’un déchet. Un déchet sans valeur.

Sur mon visage se dessina alors un sourire. Léger, sans effort, à peine marqué. Je souriais en pensant à mon suicide. C’était peut-être dément. Mais cela indiquait probablement que c’était la chose à faire… Pas vrai ?   Je n’avais plus aucune certitude. Je regardai la lame. Puis à cet instant… Une larme tomba. Elle s’éclata sur la lame, et la mouilla. Ma larme. Le symbole de ma souffrance. Qui s’éclate sur l’éclat de mon ange de la mort. Soudainement, le déclic se fit. Je lâchai soudainement la lame, et recula. Elle atterrit au sol, sans bruit. J’écarquillai les yeux, dépassé ; Que s’était-il passé ? Mes larmes se firent plus abondantes, je pleurai pour de bon. Je m’effondrai au sol, et je pleurai, je pleurai, tant et tant que je m’asséchai. Je ramenai mes genoux à mon cou, et continuait à pleurer. Le feu était dans mes yeux, et le poison dans mon corps. Où allais-je ? Ma vie n’avait plus aucun sens ! Je n’avais nulle part où aller, et à n’importe quel instant, je pouvais en finir… Je ne pouvais même plus me contrôler. Je n’étais rien, je n’avais plus de valeur. Je n’en pouvais plus ! Pourquoi, pourquoi moi ? Pourquoi la vie ne veut-elle plus de moi ?

Je tentai de me relever, mais je glissais au sol. Le front contre la porte de la salle de bains, je pleurais de toutes mes forces. J’hurlai des cris de souffrances, désolé. Mon monde n’était plus que des ruines, de vieux piliers carbonisés, brisés, sur des terres brûlés et arides. Dévasté. J’étais dévasté. De mon poing, je frappais de toutes mes forces contre la porte. Je voulais ainsi calmer ma haine, ma haine de moi-même, mais rien n’y faisait. Je frappais alors ma tête contre la porte, toujours plus fort. La douleur ne se fit pas attendre. Rapidement, j’entendis ma tante et mon oncle arriver. Ils essayèrent d’ouvrir la porte, je les entendais. Mais la porte était verrouillée.

– Jérémy ! Eructa mon oncle.

Je l’entendis, mais je ne fis rien.   –

Ouvre cette porte !

Je n’en fis rien. Disparaissez ! Laissez-moi souffrir !

– Allons, Jérémy ! Fit alors ma tante.

Ils commencèrent à frapper avec force sur la porte. Voulaient-ils la défoncer ? Je ne voulais pas me suicider, je voulais juste la paix !

– Jérémy ! Fit alors la voix d’Aymeric. Ne fais pas ça !

Je ne faisais rien. Je voulais juste… Juste… Rien. Je ne voulais rien. Le néant. Je n’aspirais à plus rien. Juste… Que la souffrance cesse. Mon regard retomba sur le rasoir par terre. Mais mon regard se détourna aussitôt. J’en étais écœuré. Je n’avais même plus la force de me suicider. J’étais vraiment bon à rien.   Alors j’entendis une voix. Une voix que je n’avais plus entendue depuis bien longtemps. Un rayon d’espoir.

– Qu’est ce qui se passe ? Faisait cette voix.

J’entendis ensuite la voix colérique de mon oncle.

– C’est à cette heure que tu rentres, Léa ?   Je me relevai soudainement.

– Il est là ? Fit-elle, avec une voix que j’ai sentie interloquée.   Un silence passa.

– Pourquoi vous ne m’avez pas prévenue ? Refit la voix de Léa, cette fois colérique.

Je déverrouillai alors la porte. Puis je l’ouvris. Devant moi, sur la gauche, mon oncle et ma tante. Sur ma droite, Aymeric. Tous l’air de manquer de sommeil, tous l’air hagard, tous angoissés. Et devant moi, Léa. Une grande fille. Ma cousine. Née trois mois après moi. Des cheveux châtains qui lui arrivaient aux épaules, assez fine, l’air provocatrice. Une peau d’albâtre, un regard constamment soucieux. De légers sourcils constamment froncés. De fines lèvres exsangues. Et surtout, une prestance indéniable, un condensé étrange et surprenant d’autorité totale, d’adorable délicatesse et de léger égarement. Elle était habillée très gracieusement, d’une jupe rouge et d’un délicat veston bleu. Elle était lourdement maquillée, elle devait être de sortie. Pourtant, elle ne semblait pas particulièrement ivre. Ou alors si elle l’était, elle avait du rapidement revenir à ses sens. Le regard avec lequel elle me fixait… J’avais la sincère impression qu’elle voulait me tuer.

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