Feuilles Mortes – Chapitre 1 : Eclosion Nocturne

Le Cheveu sur la Langue est fier de publier un jeune auteur sciencespiste : Anouar Mhinat. Deux fois par semaine, retrouvez un nouveau chapitre de son roman « Feuilles Mortes » sur notre site.

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J’avais voulu me plonger dans les ténèbres. De toutes mes forces, j’avais tenté de les atteindre. Mais elles m’avaient échappé. Je les ai alors appelées, je les ai invoquées, avec toute la force de mon âme. Mais là encore, elles m’avaient refusé. Désespéré, alors perdu dans une tempête éternelle, à la croisée des chemins de ces flammes purgatoires, je m’étais jeté dans leur chaos passionnel et tumultueux. Là encore, on m’avait refusé l’accès. On m’avait saisi, et je n’ai pu que goûter aux ténèbres du bout des lèvres. Des gouttelettes ridicules, de vains éclats sans force, sans prestance, de maigres larmes noires, mais elles réussirent tout de même à m’insuffler la douleur tant voulue, l’oubli salvateur. Il fut éphémère. Et me voilà maintenant de retour dans ce monde de souffrance.

Le dos contre un siège en cuir pour le moins inconfortable, j’essayais de toutes mes forces de me plonger dans la promesse de nouveauté qui se cachait au loin derrière la vitre sale que je fixais. L’ivresse était là, elle était présente. Les arbres, les plaines, les éoliennes que l’on dépassait à une vitesse folle, se réunissaient tous dans un flou vif et énergique, qui me faisait presque oublier la chaleur étouffante dans laquelle je baignais. Dehors, la vie était présente. Elle voletait par les monts, puis redescendait se plonger dans des profondeurs enivrantes, pour ensuite ressurgir tel un phénix aquatique dont les ailes mouillés resplendissent au soleil. Elle se pavanait. La vie était là-bas, et j’étais là. Elle me narguait. Je crissais les dents de rage. Mais je me calmai rapidement. Après tout, je fus le premier à vouloir l’abandonner. C’était de bonne guerre. Une voix agressive et détestable me réveilla soudain :

— Qu’est-ce que t’as à fixer la fenêtre comme ça ?

Je me retournai vers le possesseur de cette voix : mon oncle Grégoire. Un homme vieillissant, aux cheveux blancs, ridé, aux petits yeux sournois. Un paysan pour lequel je nourrissais un mépris apparent. Je me remis à regarder par la fenêtre et ne pris pas la peine de répondre. Je pus sentir son agacement, même si je ne le voyais pas, et cela éveilla en moi un profond plaisir.

— Continue à fixer ta fenêtre, va, fit-il au bout d’un long moment de silence. On est bientôt arrivé. Et je peux t’assurer qu’une fois chez moi, pas d’incartade possible.

J’haussai nonchalamment les épaules. J’avais déjà entendu ce speech un nombre incessant de fois. Je pouvais même sentir le regard plein de mépris qu’il portait sur moi en ce moment même. Je savais qu’il valait mieux attendre et ne rien dire, mais je n’ai pu résister. J’ouvris alors la bouche :

— Tu sais, j’aurais pu prendre le train tout seul.

Mon oncle eut un petit rire vilain. Ses yeux sournois s’agitaient. Je n’aimais pas ça. Il me dégoutait réellement.

— Bien sur, fit-il avec un air vicieux. Pour que tu retentes ta chance ?

Il éveilla ma colère. Je serrai les dents. Je n’avais rien à dire. Je ne pouvais rien dire. Tout cela était derrière moi, maintenant… Pas vrai ?

Devant mon absence de réponse, mon oncle jubila. Il aimait plus que tout avoir raison.

— Tu sais, je ne t’en veux pas, fit-il. En vérité, ce n’est pas de ta faute. Tout ça… Ca vient de l’éducation.

Il gonfla alors le torse, tout fier.

— Regarde mes enfants ! Ce serait impensable qu’ils… Qu’ils fassent ce que tu as fait. Impensable !

Je dodelinai de la tête, peu concerné.

— Ce sont tes parents, avec leur éducation dépravée !

Je l’ignorai. Il valait mieux. De toute façon, ce qu’il disait n’avait aucun sens. Je n’étais pas une simple machine qui reproduisait les ordres qu’on lui donnait, sujette à des influences diverses et variées. J’étais moi. J’étais Jérémy Falsetto, et j’étais maître de mes actes. Maître de mon existence.

Le train s’arrêta enfin. Le spectacle du monde en dehors de la fenêtre m’avait ennuyé. Il était temps. Deux valises à la main, ma casquette sur la tête, je sortis du train, mon oncle me suivant avec son lot de valises. Mon Dieu, lorsque je mis le pied dehors… Une véritable décharge. L’air nocturne valait tout l’or du monde. Ici, dans une lueur crépusculaire, sous l’égide de ces cieux bleuâtres parsemés de nuages filins, entouré par une fumée épaisse et volatile, je me sentais revitalisé. On entendait les bruits du train qui s’apprêtait à redémarrer, les clameurs des voyageurs qui descendaient du train, accueillis par leurs proches, l’énergie chaleureuse qui se dégageait de ces rencontres. Un vaste ciel ouvert pour moi. Mais… Mais hélas. Je baissai la tête. Non, pas pour moi. Je n’avais rien. Je n’avais plus rien. Ce n’était pas pour moi. Rien ne m’attendait. Ce monde vouait ses merveilles à d’autre. Je n’étais pas le bienvenu. Je posais alors une valise, renfonça ma casquette davantage comme pour me couper du reste, repris la valise, et je me mis à avancer. Mon oncle me rattrapa.

— Aymeric devrait passer nous prendre.

Nous avons avancé un peu, puis attendu quelques minutes. Une belle voiture rutilante passa alors et s’arrêta devant nous. La vitre côté conducteur s’abaissa pour dévoiler alors un grand homme blond bien bâti, avec un léger début de calvitie. A ses côtés se tenait avec grâce une belle jeune femme, la chevelure scintillante coulant avec légèreté sur son épaule gauche, un regard désintéressé et nonchalant qui perçait malgré de fines lunettes de soleil. Elle avait de belles jambes fines qu’elle avait croisées. Lorsque le conducteur descendit la vitre, elle tourna à peine la tête vers moi, mais ne sembla pas tant nous porter d’attention. De son côté, le conducteur, lui, était enthousiaste. Le conducteur qui d’ailleurs n’était autre que mon cousin Aymeric. Il ouvrit la portière et, avec ce sourire benêt que j’ai exécré toute mon enfance, il sortit de sa voiture pour venir nous accueillir.

— Hey, Jérémy ! Comment vas-tu ? Me fit-il en ouvrant grand les bras.

Je n’en avais absolument pas envie, mais malgré tout je le laissai me prendre dans les bras. Encore une fois, mes actes étaient à contresens. Hélas, cela n’avait plus d’importance. Il avait bien longtemps que je n’étais plus qu’un vil simulacre de moi-même, une poupée d’argile qui s’effritait, perdue dans les vents sauvages. Rien n’avait plus vraiment d’importance. Viendrait un jour où je ne serais plus que poussière, et où le vent me fera visiter des horizons nouveaux, des terres où la souffrance n’est pas le crédo de l’existence humaine. Un jour, un jour, c’était inéluctable.

Après m’avoir serré dans ses bras pendant bien trop longtemps, il me relâcha enfin. Puis, me tenant toujours les bras, il me regarda. A cet instant précis je l’ai haï. Plus que jamais, je l’ai haï. Dans ses yeux, il y avait cette lueur odieuse et vile. Il avait pitié de moi. Cette légère flammèche dans ses yeux, protectrice… Je ne voulais pas de sa protection ! J’étais peut-être une brebis égarée, mais je n’autorisai personne à être mon berger.

— Ca va aller mon bonhomme, me fit-il alors d’une voix abominablement compatissante. Tu vas passer un peu de temps avec nous et tout va aller mieux.

Puis il me lâcha et alla parler à son père. Ils se mirent alors à ranger les valises dans le coffre, et pendant ce temps, je me contentais de rester debout. A ce moment, la jeune femme tourna sa tête vers moi. Elle me regarda quelques instants. Je n’y prêtais pas attention, persuadé qu’elle allait se désintéresser de moi d’un instant à l’autre. Mais de manière surprenante, elle continua de me regarder.

— C’est toi Jérémy ? Me fit-elle d’une voix suave.

Je renfonçai ma casquette, et lui répondit à l’affirmative avec le ton le plus monotone qui puisse être. Elle acquiesça, pensive. Je m’attendais à ce qu’elle dise quelque chose. Mais étonnamment, elle ne dit plus rien. Ca m’arrangeait. Je ne voulais pas lui parler. Aymeric revint et me tapota les épaules :

— Alors, tu rentres ?

Lassé, je m’engouffrais sur le siège arrière.

 

Le trajet en voiture ne fut pas très long. Aymeric et mon oncle parlaient entre eux, ils me faisaient donc grâce de leurs conversations mielleuses. Pendant ce temps, j’avais l’impression de retrouver le calme contemplatif du train. A travers les vitres cette fois propres, je pouvais voir les lumières de la ville jaillir par delà les ténèbres ambiants qui semblaient avoir installé leur royaume. C’était en réalité un spectacle calme mais sophistiqué. Une fresque immobile mais vivace. Les ténèbres de la nuit étaient omniprésentes et mouvants, les ombres se déplaçaient dans les rues, sans répit, infatigables. Ici et là, les lampadaires osaient diffuser une frêle lueur épuisée, mais elle se retrouvait presque aussitôt dévorée par l’ombre. Les immeubles, les panneaux, les feux, tout autant de vaines tentatives de combattre les ombres. Ces lumières s’agitaient au loin, tremblantes, hésitantes, mais rien ne pouvait vaincre les ténèbres. Les ténèbres avaient une raison d’être. A cette raison, je serrai les poings. Même les ténèbres avaient une raison d’être. Et moi, je me retrouvai là, béat, vide et creux, vain. J’errai, telle une lumière bleuâtre parmi les ténèbres. Mon cœur était mon essence, et il était déjà épuisé. J’errais, je trébuchais, j’étais harcelé de tout les côtés. Tout n’était que souffrance. Souffrance et douleur, sans aucun sens. Je souffrais, mais pour quelle raison ? Et je ne pouvais pas y échapper. Pourtant, j’avais essayé. Dans ces couloirs noirs de souffre, dans ces étendus vagues et mystérieuses, j’avais couru, j’avais couru. Mais rien n’y faisait. L’ombre était toujours là. Elle me rattrapait, elle me retrouvait, et elle me clouait au sol. Mais jamais elle n’a voulu m’achever. Jamais. Alors j’ai voulu me charger de cela moi-même. Et encore une fois, ce fut un échec.

La voiture ralentit. Nous nous trouvions dans un petit quartier résidentiel, tout ce qu’il y avait de plus haïssable, une rangée de maisons bien carrées et bien blanches, avec le sempiternel petit jardin. La voiture s’arrêta. Mon oncle et Aymeric sortirent de la voiture. Je restai immobile, le regard perdu dans le vide. Je ne voulais pas. Je n’avais pas envie d’avancer. Qu’est ce qui m’attendait là-bas ?

Mon oncle ouvrit la portière de mon côté et me regarda avec interrogation.

— Alors, tu sors ?

Je détachai ma ceinture, et me levai. J’avançais alors vers la porte d’entrée, quand je sentis une pression sur mon épaule. Je me retournai, et je vis que la jeune femme me regardait avec insistance. Dans la main, elle tenait un petit bout de papier. Elle m’attrapa alors délicatement le poing. Je dois dire que je fus surpris, sa main était vraiment très chaude. Ce fut particulier, mais la chaleur qu’elle dégageait… Je l’ai trouvé presque anesthésiante. Elle m’ouvrit le poing et me glissa le bout de papier. Dessus figurait un numéro.

— N’hésites pas à m’appeler, me fit-elle alors. Il ne faut pas hésiter à parler de ces choses. Sinon elles te bouffent de l’intérieur.

J’acquiesçai vaguement. Je prévoyais déjà de jeter le bout de papier dès qu’elle ne me verrait plus. Elle remonta dans la voiture, cette fois côté conducteur, et s’en alla dès qu’Aymeric et mon oncle avaient fini de sortir les valises. Je levai alors la tête vers le ciel. Les étoiles au dessus de ma tête… J’aurais aimé les rejoindre. M’envoler, et m’évanouir dans leurs iridescentes enivrantes. M’enfuir dans leurs incandescences, et brûler avec elles, à jamais… Je voulais faire partie d’elles. Je voulais être quelque chose. Une véritable histoire. Naître dans l’infinie volupté, puis éclore et rayonner comme un soleil dément, puis lentement m’éteindre dans une fantaisie consommée, une fantaisie modeste et coordonnée, pour ensuite faire don de ma lumière aux étendues gigantesques de l’espace, cet univers où j’aurais existé, cet univers qui m’aurait consacré. J’aurais voulu être une lumière parmi d’autres. Une place, une raison d’être. J’aurais été éclairé. Et j’aurais éclairé. Ma vie n’aurait été que fantasque luminosité, chaleur vertigineuse. J’aurais eu une place. Mais au lieu de cela, me voilà. Me voilà ici-bas, sans repos, vivant une vie qui semblait le carrefour de plusieurs nuits millénaires. La lumière dans mon horizon n’était qu’un songe interdit. Je me retrouvai dans ce hasard constant, cette flamme qui sans cesse menaçait d’éteindre. J’étouffais. On ne me laissait pas respirer. Ce n’était qu’une chute, une chute de la plus haute tour jusqu’aux tréfonds de l’oubli. Ma vie n’avait aucun sens. Je suis nais. J’ai souffert. Je mourrais. Je n’ai pas eu d’incandescence. Je n’ai été que brisé. Cela fut ma seule interruption. Ma seule évolution.

Cela suffisait. La nuit pouvait revenir. Eternellement, elle pouvait revenir. Pour elle rien ne s’interrompait jamais. Pour moi, le glas sonnera un jour où l’autre. La nuit elle n’avait plus d’espoir. Peut-être était-elle plus malheureuse que moi ?

Par Anouar Mhinat

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