Régionales : entretien avec Jean-Charles Kholhaas (EELV-PG)

A L’APPROCHE DES ÉLECTION RÉGIONALES DES 6 ET 13 DÉCEMBRE PROCHAINS, LE CHEVEU SUR LA LANGUE EST ALLÉ INTERROGER TROIS CANDIDATS À LA PRÉSIDENCE DE LA RÉGION RHÔNE-ALPES-AUVERGNE : LAURENT WAUQUIEZ (LR), JEAN-JACK QUEYRANNE (PS) ET JEAN-CHARLES KHOLHAAS (EELV-PG). CHRISTOPHE BOUDOT (FN) N’A QUANT À LUI PAS SOUHAITÉ RÉPONDRE À NOS QUESTIONS.

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Bonjour Jean-Charles Kholhaas. D’abord, quel est votre parcours politique ?

En 1994, j’ai réalisé que militer ne servait pas à grand chose. J’ai décidé de faire partie d’une liste d’opposition aux élections municipales de Chaponost (NDR : en banlieue lyonnaise) en 1995 qui s’est complètement ramassée. Je me suis dit qu’il me fallait du réseau et j’ai adhéré aux Verts parce que c’était le parti à la structure moins hiérarchisée, le plus libertaire, ça me correspondait bien. Je me suis engagé dans plein d’élections. Nous avons fait de très bons scores aux cantonales en 2001. Je m’étais occupé des campagnes de plusieurs candidats. Généralement, les Verts sont plutôt associatifs, chacun se débrouille, mais là, nous nous sommes rendu compte que ça se passait bien avec de l’organisation et j’ai été parachuté patron des Verts en Rhône pour organiser le parti. Les premières réussites sont arrivées en 2004 avec les régionales et notre liste verte autonome du PS. Nous avons pu négocier des choses intéressantes. En 2008, nous avons refait une liste aux municipales et ça s’est mal passé. Nous avons eu des différends, mais nous avons gagné, paradoxalement. Mais ça s’est mal passé après, je ne me suis pas entendu avec le maire socialiste libéral. J’ai abandonné progressivement et bien que toujours élu municipal, je faisais le strict minimum. J’ai donc décidé de m’investir davantage dans la région en prenant la présidence de la commission de transports.

 

Est-ce que vous pensez qu’on assiste à un désintérêt des jeunes pour la politique ?

C’est avéré. Il y a un désintérêt global de la population qui est toutefois plus prononcé chez les jeunes générations. Le système politique d’aujourd’hui explique ce désintérêt. Notre Cinquième République est une monarchie déguisée. On a coupé la tête des rois mais on a plein de roitelets. Le système politique veut qu’on ait des hommes providentiels. Ça fonctionnait à l’époque de De Gaulle, aujourd’hui ce n’est plus le cas. Ce n’est pas seulement parce que le président n’est pas bon que nous sommes déçus, mais parce que le système n’est pas adapté.

On assiste aussi à une professionnalisation du politique en France. Comparée aux autres démocraties d’Europe, à part l’Angleterre, la France est proche des hommes de Cro Magnon. Cette professionnalisation, ce cumul des mandats dans le temps et dans l’espace entrainent une stratégie uniquement de communication de la part des politiques. Ils ne font plus de la politique mais de la communication politique. C’est vide et les gens ne sont pas dupes.

Je milite pour une Sixième République avec un pouvoir présidentiel moins fort. Je suis décentralisateur et parlementariste, je suis pour les élections proportionnelles, le gouvernement nommé par le parlement. On peut avoir un président de la République potiche ou même un roi, peu importe. Les pays qui ont gardé leur roi sont bien plus démocratiques que nous. Dans les autres pays européens, les élus sont beaucoup plus jeunes et font un ou deux mandats. Ce sont des gens qui ont une vraie vie qu’ils mettent entre parenthèse pour faire de la politique et qui y retournent ensuite.

 

 

Pensez-vous que le Rassemblement puisse provoquer l’engouement des jeunes ?

Je suis très ambitieux mais j’ai les pieds sur terre. Les idées que nous portons, celle de l’écologie notamment, qui est obligatoirement sociale, pénètrent bien chez les jeunes. Le problème français c’est que ce ne sont pas les idées qui peuvent motiver les gens mais les personnes. Tous les partis politiques à part le FN entrainent un désamour parce que leurs leaders sont décevants. Eric Piolle à Grenoble, c’est le genre de personne qui peut inspirer les jeunes car c’est un leader mais il est malgré tout différent des autres élus politiques. Les médias ne sont intéressés que par les leaders nationaux qui font une politique des petites phrases, de l’invective, de l’agression. Ceux qui sont plus réels, qui pourraient être des exemples sont peu médiatisés, sauf dans des cas extraordinaires comme celui d’Eric. Nous avons travaillé ensemble à la région, il était très intéressant avec son coté haut cadre d’entreprise. En face, on a des gens qui parlent d’économie et qui n’y connaissent rien et chez les écolos, on a rarement des gens qui parlent économie. Lui, il sait de quoi il parle.

 

Qu’est-ce que vous comptez apporter aux jeunes en cas d’élection ?

Nous avons deux préoccupations principales pour la société toute entière et en particulier pour les jeunes : l’emploi et le dérèglement climatique. Si je fais de la politique, si je me bats et que j’y crois encore, c’est essentiellement pour que mes enfants ne me reprochent pas de n’avoir rien fait. Nous avons vraiment détruit l’humanité pendant quelques décennies et ce que nous allons laisser à nos enfants n’est pas génial, sur le plan économique et social. Est ce qu’on va avoir un avenir ? Est ce qu’on va survivre ? Je me bats sur les conséquences du dérèglement climatique en lui-même et ses conséquences sociétales car je pense réellement qu’on peut y faire quelque chose. Depuis des années, on nous explique que la seule sortie c’est la croissance, qu’elle va nous ramener l’emploi et qu’elle va nous sauver. Je ne crois plus à la croissance. Je ne crois pas que le PIB va remonter, ce n’est pas possible car la planète est finie, les ressources sont limitées, la population croît. C’est la croissance qui a créé le chômage. C’est parce qu’on a remplacé de l’énergie humaine, du kilowattheure de biceps par du kilowattheure de pétrole qu’on a créé la croissance et le chômage.

En revanche, je crois en la croissance de la qualité de vie. Elle ne s’est pas vraiment améliorée ces dernières années alors qu’elle crée de l’emploi. La qualité de vie, c’est un logement correct, une alimentation saine, des services publics de proximité, un accès simple aux biens communs, l’eau, l’air, l’énergie. Et ça nécessite de l’emploi de proximité qui n’est pas délocalisable. Il y a une alternative à ce que font la gauche et la droite depuis 50 ans, une vision économique totalement différente qui amènera une amélioration de la qualité de vie et de l’emploi. C’est pour ça que je me suis engagé à créer 50 000 emplois en Auvergne-Rhône-Alpes pendant le mandat.

 

Vous vous êtes beaucoup investi dans le domaine du transport, en outre Eric Piolle a parlé d’un transport gratuit pour les lycéens et les étudiants, est ce que au niveau de la région vous avez l’ambition de promouvoir cette politique ?

Non seulement j’en ai l’ambition mais aussi la volonté, je le ferai. Puisqu’à partir du 1er septembre 2017, le transport scolaire deviendra une compétence des régions. Aujourd’hui il est la compétence des départements et est « sous-traité » aux autorités organisatrices urbaines pour ce qui est des zones urbaines. C’est un choix politique, c’est le département qui aujourd’hui demande aux scolaires, même dans les villes, de payer directement ou indirectement leur transport. Et demain ce sera la région. Nous avons donc dit que le transport des lycéens et des étudiants devait être gratuit. D’autres l’ont dit aussi, certains départements le font déjà, l’uniformisation lors du transfert de la compétence aux régions va dès lors rendre l’harmonisation difficile. Mais pour nous ce choix est une évidence, pour deux raisons : d’abord parce que c’est un transport contraint, les scolaires et les étudiants sont obligés de se déplacer pour aller faire leurs études. Et très majoritairement ils sont captifs, c’est-à-dire qu’ils n’ont pas de voiture individuelle parce qu’ils n’ont pas les moyens ou qu’ils sont trop jeunes. Le service public sert à ça : pour ceux qui n’ont pas la possibilité de faire autrement il doit être à la fois possible et gratuit. Le transport gratuit pour les étudiants et lycéens est en outre un enjeu d’avenir : quand on habitue les gens au transport collectif ou aux alternatives à la voiture individuelle, ils continuent par la suite. Et en ce qui concerne la question du réchauffement climatique, il est clair que donner aux jeunes des facilités pour accéder aux transports collectifs, c’est aussi un pari sur l’avenir.

 

Concernant l’enseignement supérieur, y a-t-il des formations, des zones universitaires que vous avez l’intention de financer plus que d’autres ?

A mon grand dam, l’Etat français est très peu décentralisé, 90 % de ce qui concerne l’enseignement supérieur n’est pas une compétence région mais une compétence Etat, contrairement à d’autres pays européens. Les filières, les formations, les enseignants, ce qui concerne directement les étudiants sont exclusivement des compétences d’Etat. La région intervient à trois niveaux. Au niveau des bâtiments où elle investit de plus en plus aux côtés de l’Etat, qui lui se désinvestit de plus en plus. Cela représente un enjeu important à continuer. Dans ce cadre-là, notre vision politique est un petit peu différente de celle de Queyranne et de Wauquiez, encore que je n’ai pas entendu Wauquiez là dessus. C’est la volonté de créer des grands pôles universitaires centralisés, en compétition les uns avec les autres. C’est par exemple le projet de grande université lyonnaise. Selon moi, puisque l’on est une grande région, encore plus importante avec l’Auvergne, il y a un enjeu à l’égalité des territoires, et donc l’égalité d’accès des citoyens à l’université. Cela passe, pour moi, plus par une coopération qu’une compétition entre tous les territoires. Il ne faut pas une grande université lyonnaise qui va écraser St Etienne et Grenoble. Mais il faut se demander comment les 3 universités peuvent coopérer, y compris avec d’autres enclaves universitaires, qui ne sont pas obligatoirement des grandes universités, dans les villes moyennes de la région. Ceci permet d’avoir des pôles d’excellence assez intéressants, je pense par exemple au pôle d’éco-toxicologie à l’université de Valence qui arrive à faire des choses extraordinaires. Donc il faut que l’on arrive à développer une vision régionale des universités en coopération, y compris pour les universités dans les villes moyennes.

Le deuxième axe, c’est tout ce qui est à coté, c’est-à-dire les problématiques autour du logement, du transport, de l’alimentation, de la santé. Ceci correspond à la compétence de la région et représente des enjeux essentiels. Le logement est aussi extrêmement important. Je ne suis pas trop critique sur le bilan de la région, nous avons fait pas mal de choses, en particulier à Grenoble d’ailleurs. Cependant il faut continuer, c’est extrêmement important. Concernant la santé, son accès représente aujourd’hui un enjeu essentiel pour les étudiants. Il faut donc mettre dans les universités des antennes de santé qui permettent un accès facile aux étudiants.

Il y a aussi une troisième branche à laquelle on ne pense pas souvent, qui concerne tous les étudiants, c’est l’alternance, l’apprentissage. C’est un mode de formation d’excellence. Aujourd’hui on a 70 000 places disponibles sur la région Auvergne-Rhônes-Alpes et seulement 45 000 sont utilisées, essentiellement parce qu’il n’y a pas assez d’entreprises qui prennent des jeunes en alternance. On a une dichotomie entre les petites entreprises qui prennent les jeunes en alternance de niveau CAP, Bac Pro et des grandes entreprises qui recherchent plutôt des ingénieurs, qui n’ont souvent pas besoin de l’aide de la région, puisqu’ils ont déjà les moyens.

 

Les bourses des étudiants du secteur sanitaire et social sont financées par la Région. Pour la région Rhône-Alpes, on constate un nivellement par le bas des montants versés aux étudiants de ce secteur, à l’inverse de la Région Ile de France. Souhaitez-vous réformer ceci ? Garder un statut quo ? 

La Région Rhône-Alpes a, en fait, déjà commencé à corriger cette différence, pas assez vite selon nous. Cela s’est réalisé en augmentant le nombre de mois de versement des bourses. Il faut que les bourses de ce secteur rejoignent les bourses de l’enseignement classique, c’est notre position. Le financement est possible, on a fait le total de projets inutiles de la région, ça fait un total de 334 millions d’euros en six ans qui auraient pu être utilisés différemment.

 

Toujours concernant les bourses, dans le contexte d’une baisse du financement des collectivités territoriales, le montant des bourses Explora Sup pour la mobilité internationale des étudiants va sans doute être diminué. Etes-vous en faveur de la mobilité internationale des étudiants, voulez-vous la financer ?

Oui je veux financer la mobilité, et non le montant ne diminuera pas. À la différence de Queyranne, nous n’allons pas faire des économies de 10-15 % sur toutes les dépenses. Pour Wauquiez, c’est pire, puisqu’il veut baisser les dépenses de fonctionnement pour maintenir l’investissement. Mais financer la formation c’est aussi une forme d’investissement sur l’avenir. Puisque nous avons des ressources qui diminuent, il faut faire des choix, c’est la noblesse du politique. Par exemple, l’aide aux entreprises doit être réorganisée, elle doit aller prioritairement vers les petites entreprises. Un autre exemple : on donne des sommes énormes à des structures culturelles d’élites et de rayonnement international, comme l’opéra de Lyon. Ce n’est pas le rôle des collectivités, on doit plutôt garantir la pratique et l’accès à la culture du plus grand nombre.

 

Est-ce que vous pensez vraiment qu’un parti écologique soit pertinent pour gouverner, est ce que les autres partis ne devraient pas tous avoir une politique écologique dans leur programme ?

Il n’y a pas le même sens au mot écologie. On pense à l’écologie comme l’environnement, mais l’écologie ce n’est pas l’environnement, c’est l’être humain dans son environnement. La préoccupation des écologistes est la survie de l’humanité, c’est un projet global. De plus l’écologie est obligatoirement radicale, c’est-à-dire qu’elle est un peu révolutionnaire, on ne peut pas faire de l’écologie en étant productiviste. Tous les autres partis sont pourtant productivistes, y compris les communistes et je ne parle même pas du Front National, ils sont anti écologistes à la base. Ils peuvent mettre un peu de peinture verte mais ils ne peuvent pas faire de l’écologie.

 

Vous êtes un rassemblement de cinq partis. Comment assurez-vous le respect des valeurs respectives de chaque parti ?

C’est l’inverse. Nous nous sommes rassemblés car nous nous sommes rendu compte que nous avions beaucoup de points communs. Nous nous sommes bagarrés ensemble sur plusieurs projets et nous avons voté ensemble. Aussi, ça a été naturel de monter ce rassemblement ensemble. Nous avons de vraies différences de culture mais presque 100 % de valeurs en commun. Nous avons des divergences à propos du cadre institutionnel : certains partis sont profondément européens, d’autres non, mais les deux systèmes ne nous satisfont pas et c’est ce qui nous a rapprochés.

 

Vous dites que ce qui vous a rapprochés, ce sont les batailles, ce qui ne vous satisfaisait pas, l’opposition finalement. Comment est-ce qu’on peut gouverner quand on est un parti d’opposition ?

Lorqu’ils s’opposent à quelque chose, ce qui arrive régulièrement, les écologistes sont les seuls à proposer des alternatives. Les autres camps politiques s’opposent les uns aux autres mais ne proposent pas d’alternative. Aujourd’hui qu’est ce qui différencie Valls de son prédécesseur de droite ? Quand nous nous opposons au Lyon-Turin, nous voulons le report modal tout de suite et l’utilisation de l’argent public dans d’autres domaines. C’est une alternative, ce n’est pas simplement proposer le Lyon-Turin en rose plutôt qu’en bleu. Nous ne sommes pas que « dans le contre ». On a des vraies difficultés, il faut donc trouver les bonnes solutions. Et les bonnes solutions, elles sont écologiques. Il y a beaucoup de gens qui sont de droite ou socialistes, parce que c’est comme ça qu’on gagne encore et encore, mais qui dans leur travail au quotidien sont des écologistes. Le pragmatisme, c’est l’écologie.

 

Est-ce qu’en limitant les mandats dans le temps, la démocratie et les engagements seraient fortifiés ?

Je suis contre le cumul de mandat mais pas pour le mandat unique. Si vous limitez des mandats importants, comme celui de conseiller régional, vous n’avez plus de politique. Lorsque j’ai été élu en 2004, pendant 4 ans, j’ai eu l’impression d’être seul au milieu de l’océan. Avec le recul, je me dis que j’ai voté des choses que je regrette aujourd’hui, je n’avais pas la compétence de comprendre ce que je votais. Acquérir ces compétences prend du temps. Il faut un mandat pour se former, un mandat pour agir et un mandat pour transmettre. Il faut limiter plus encore les mandats de l’exécutif.

 

Propos recueillis le 7 novembre 2015
par Clémentine Robert et Corentin Pécot

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Auteur : lecheveusurlalangue

Journal de SciencesPo Grenoble (Isère, 38) et de ses étudiant.e.s

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