On va vous faire aimer Proust

Aux dires des vérités de ce monde, lire Proust serait pure folie. Le « petit Marcel » fait des phrases longues et compliquées. « Quand on aime, on ne compte pas ! » leur ai-je crié, animée d’une passion inconditionnelle, pour mon âme-sœur littéraire. Je me suis donc donné le défi quelque peu irrationnel et perdu d’avance, de faire aimer, le temps d’une page, parce que l’éternité c’est trop long, ce Marcel Proust que l’on crible d’idées reçues, que de ma plume intrépide et tranchante, je voudrais tant pourfendre.

Gravissons ensemble ce long chemin de croix de suivre une phrase de Marcel Proust, rien de plus captivant que de relier un verbe à un sujet quelque peu lointain, perdu dans une forêt noire d’écriture. Gardez votre esprit en éveil et préparez votre acuité et votre mémoire, avant de lire le petit extrait qui suit : « Il y avait déjà bien des années (jusqu’ici tout va bien) que, de Combray, tout ce qui n’était pas le théâtre et le drame de mon coucher, ( : attention, ceci est le sujet) n’existait plus pour moi, quand un jour d’hiver, comme je rentrais à la maison, ma mère, voyant que j’avais froid, me proposa de me faire prendre, contre mon habitude, un peu de thé. » Certes, elle était facile. Une première réflexion me vient, qui est de dire que la difficulté avec le « petit Marcel », c’est qu’il vient perturber le long fleuve tranquille de notre lecture d’incongrus petits détails. Vérifions cette hypothèse, voulez-vous : « Comme nous tous maintenant, je ne trouvais pas assez rapide à mon gré, dans ses brusques changements (précision n°1), l’admirable féérie à laquelle quelques instants suffisent pour qu’apparaisse près de nous, invisible mais présent (précision n°2), l’être à qui nous voulions parler, et qui restant à sa table, dans la ville qu’il habite (Pour ma grand-mère, c’était Paris) (précision n°3, et maintenant des parenthèses, comme pour en ajouter à notre agonie, mais agonie délicieuse, pour une proustolâtre comme moi), sous un ciel différent du nôtre, par un temps qui n’est pas forcément le même (précision n°4, tout à fait inutile, le temps d’un « ciel différent » peut évidemment ne pas être le même), au milieu de circonstances et de préoccupations que nous ignorons et que cet être va nous dire, se trouve tout à coup transporté à des centaines de lieux (lui et toute l’ambiance où il reste plongé) (précision n°5) près de notre oreille, au moment où notre caprice l’a ordonné ».

Jacques-Emile Blanche, Portrait de Marcel Proust, 1892Pourquoi ne pas dire tout simplement « Même le petit instant magique qui ramène près de soi un être cher était trop long pour moi » ? Admettez que le style manque quelque peu de poésie. Il n’y a pas ce « bouleversement de toute ma personne », que j’éprouve à chaque fin de phrase, regrettant que celle-ci, bien que longue, n’ait duré que 392 mots et 3 417 caractères (espaces compris). Le « gentil Proust » s’arracherait les cheveux en voyant qu’il manque tant de précisions. Amant du réel, il a cet amour immodéré pour l’exactitude, l’épithète inattendue et précise délivrant le trésor de sens de toute chose. C’est une grande leçon d’écriture, car pourquoi écrire, si ce n’est pas pour représenter le réel dans sa complexité ? Pourquoi écrire, si ce n’est pas pour prolonger cette réalité austère de quelques merveilles qu’elle aurait d’absentes ? Les précisions, ces petites excroissances de phrases, ne font qu’essayer d’enrichir les beautés et noirceurs de la vie, de surmonter cette condition insensible, mortelle qui nous oblige à chérir un monde qui s’en fiche.

Maintenant qu’est faite cette observation empirique, que répondre à cette plainte devenue adage : « il fait des phrases longues et compliquées » ? Je répondrai, avec la pugnacité d’une mère, protégeant son enfant des griffes de ce monde, qu’un seul tiers des phrases de la Recherche sont longues. Ce qui explique ce « mythe de la phrase longue », c’est que même peu nombreuses, « elles font impression » (son biographe, Jean-Yves Tadié). Et pourtant, ses termes sont simples. Les études qui ont épluché ce mastodonte littéraire, montrent qu’il emploie le plus souvent les mots « temps », « amour », et « maman ». La magie de Proust ne réside pas dans l’utilisation de termes riches à s’arracher les yeux, mais dans sa manière de faire de la simplicité des mots une beauté nouvelle, « quelque chose d’immense » (Mathias Enard). C’est pourquoi, j’aurai quelques conseils pratiques, pour les nouveaux intéressés, que j’espère secrètement avoir illuminés de mon amour proustien. Ne vous posez pas la question de savoir où se sont cachés le sujet, le verbe, et le complément. Ils sont si peu importants, quand on voit qu’il y a finalement tant de choses entre les lignes. N’ayez pas peur de vous laisser entrainer par le courant, car comme dit l’homme-Proust, Jean-Yves Tadié, « les grandes œuvres sont des grâces qui touchent ».

Claire Mangiante

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Auteur : lecheveusurlalangue

Journal de SciencesPo Grenoble (Isère, 38) et de ses étudiant.e.s

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