Réalité augmentée : révolution et questions (Festival expresso, 3/10)

« Que es la vida ? Una sombra, una ficción
Y el mayor bien es pequeño
Que toda la vida es sueno
Y los sueños, sueños son »

Ces mots de Calderon ont aujourd’hui une résonance toute particulière : c’est un fait inédit que nous soyons aussi près de concrétiser un espace à mi-chemin entre la réalité et le rêve. « La vie est un songe » disait déjà la clairvoyante Renaissance ; pour nous contemporain cela sonne, comme « la vie est le virtuel ». Après les rêves et les cauchemars de la science fiction (de Matrix à Avatar en passant par de multiples autres blockbusters), voilà que l’actualité et les innovations économiques semblent laisser poindre le développement prochain de la réalité augmentée. Lunettes Google, Occulus, Kinect, autant de nouveaux outils qui proposent de s’intégrer à la réalité et d’en transformer l’expérience. Un tableau n’est plus seulement vu, mais il est analysé et expliqué par les lunettes ; un geste n’est plus seulement enregistré par la caméra mais interprété par elle. Ce changement qui est en train de se produire concomitamment avec la numérisation de plus en plus importante et avec un environnement de plus en plus robotisé pose néanmoins beaucoup de questions. Déjà des mouvements de résistance se structurent : des journaux ont ainsi médiatisé certaines actions, comme celle de militants arrachant des lunettes Google et les détruisant pour se protéger d’un potentiel espionnage. Le problème de la réalité augmentée est donc loin d’être aisé, d’autant plus qu’il se mélange avec des ambitions économiques et ludiques ; Nintendo avait été parmi les premiers à investir dans des machines innovantes devant reproduire une réalité dans un univers virtuel aussi réaliste et immersif que possible. sight-augmented-reality-6

Un enjeu économique majeur : repenser la notion de bien.

Plusieurs enjeux cruciaux sont profondément liés à la transposition de nouveaux univers imaginaires dans notre expérience de la réalité. Le premier de ces enjeux est bien-entendu économique. Il y a un fort marché à trouver dans ce secteur : il suffit de considérer le succès de l’iPhone, ou les ventes records des gadgets toujours plus perfectionnés pour détecter les mouvements des amateurs de jeux-vidéo. Doit-on attendre une nouvelle révolution industrielle ? Ce n’est pas impossible. Les gains de productivité pourraient être énormes. Ce qui pour certains ne tient que du divertissement, peut se révéler un nouvel outil majeur. Pensons à la possibilité d’identifier rapidement, grâce à des lunettes de réalité augmentée – à la façon des Google Glass -, tel ou tel produit. A la possibilité au cours de négociations d’affaire de confirmer immédiatement, par connexion Internet, telle ou telle information. Pensons encore aux métiers qui exigent le plus de précision : des lunettes capables de renforcer et de notifier les anomalies au dentiste qui les porte ; des lunettes capables encore de projeter des formes géométriques dans les matières que l’artisan doit tailler. Possible révolution industrielle, certes, mais aussi, possible révolution de l’expérience du monde, et donc de notre rapport à la propriété. Depuis l’invention des jeux-vidéos massivement jouables en ligne, le problème de la propriété virtuelle s’est développé dans une perspective inédite. Il devient de plus en plus commun d’acheter avec de l’argent – lui, bien réel – des objets totalement virtuels. Ainsi, ceux qui dépensent des centaines d’euros pour obtenir telle apparence dans un jeux-vidéo, ou encore ceux-ci qui n’hésitent pas à débourser pour obtenir un « domaine internet » qui leur appartient en propre, mais toujours dans un espace purement virtuel.

De l’économie à la culture et à l’écologie.

Un tel changement dans notre rapport économique au monde porte en germe des possibilités énormes. D’aucuns ont ainsi pu prédire une numérisation du design, voire un remplacement des objets esthétiques de notre vie commune par de simples projections d’images holographiques. Il deviendrait en effet possible avec la réalité augmentée de montrer des objets tels qu’ils ne sont pas mais tels qu’on désire qu’ils soient. Concrètement regarder son mur et en changer la tapisserie comme on change son fond d’écran. Si ce changement devait prendre forme, il pourrait apparaître comme une porte de sortie jusque-là jamais envisagée à l’obsolescence programmée et au désastre écologique qu’elle produit. Plutôt que d’avoir à racheter un objet plus esthétique – autrement dit, à la mode – je pourrais le mettre à jour et changer son apparence à ma guise. Au-delà des progrès écologiques engendrés, envisageons aussi la révolution culturelle ainsi produite. Quelle facilité d’accès aux oeuvres d’art pour celui dont les yeux seront capables d’afficher leur histoire, de rappeler leur processus de construction, d’ouvrir à des modifications virtuelles novatrices ! Possibilité encore bien-sûr de libérer la créativité en jouant de ce nouvel interstice entre la réalité et l’onirique de la virtualité.

La question du rapport à notre corps et à notre finitude.

Cependant, si les perspectives ont de quoi enthousiasmer, elles posent aussi des questions que les philosophes n’ont encore qu’à peine ouvertes. La principale source de questionnement réside dans le rapport humain à notre finitude. La virtualité est merveilleuse dans la mesure où elle ouvre à un espace noncorporel où seule ma volonté compte. Je fais se plier les règles de la réalité et son caractère arbitraire par une simple chaine de calcul. Cette nouvelle possibilité de se libérer totalement des chaines du corps dans une réalité « augmentée » (ne devrait-on pas dire réalité « modifiée » voire « dénaturée » ?) ne va-t-elle pas, comme la technique contemporaine le fait déjà dans une mesure moindre, rendre de plus en plus insupportable la corporéité humaine ? De telles technologiques n’annoncent-elles pas une future obsolescence du corps humain, chose pourtant si sacrée et intime jusqu’à notre tardive époque contemporaine ? La question engage notre avenir. Terrifiante, captivante, ou difficile, il faut néanmoins se confronter à ce problème si l’on désire envisager l’avenir de manière sereine et intelligente. Sérénité et intelligence qui, nous le savons, nous sont plus que nécessaires face aux tornades des changements technologiques.

Charles Corval


Voici pour le troisième article de notre série. Si vous ne l’avez pas encore vu, voici un court métrage qui entre en écho avec ces réflexions.

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Auteur : lecheveusurlalangue

Journal de SciencesPo Grenoble (Isère, 38) et de ses étudiant.e.s

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