galerie Interview Clown

Après l’extrait de la version papier, voici la version complète de l’interview de Claude Gavazzeni, ancien diplômé de Sciences Po Grenoble, et actuellement clown au sein de la compagnie Manicomi Théâtre.

italie photo clown

 

–          Quelle section et quel master avez-vous fait à l’IEP ?

J’ai fait la section PES de 1969 à 1972 mais à l’époque l’IEP se faisait en 4 ans, trois ans de licence et un an de maitrise. Je me suis arrêté à la licence.

–          Concrètement en quoi consiste votre métier ?

Je suis comédien clown. Je fais des spectacles avec une amie dans la compagnie que j’ai créée en 1986 : Manicomi Théâtre.

–          Pensiez-vous déjà vous orienter vers cette activité avant d’intégrer Sciences Po ?

Je viens d’une famille d’ouvriers immigrés italiens et je suis fils unique. Quand on vient de ce milieu-là, il y a deux choses qu’on ne fait pas: «  On ne fait pas d’études, on ne fait pas l’artiste. » Dans les années 60-70, c’était les petits « bourgeois » qui étaient comédiens.

Dans le milieu ouvrier, on fait des études techniques car ça donne un métier. Avant mon entrée à Sciences Po, j’ai fait un BTS de dessin industriel, mais je n’avais pas envie de faire ça. J’ai toujours été du style intello, j’étais nul en dessin et en mécanique. Je me rappelle mon responsable de BTS dire à ma prof de français «  Ils ne sont pas là pour réfléchir, ils sont là pour travailler». Jusqu’à 20 ans, je voulais acheter une voiture et travailler le plus vite possible.

Et j’ai fait ma « crise », je voulais changer. J’ai suivi l’avis de ma prof qui me conseillait de finir mon diplôme mais ensuite j’ai fait mon service militaire pendant 16 mois, jusqu’en mai 1968. Avant, je pensais que les étudiants étaient «  des petits bourgeois, des ptits’ cons ». Après Mai 1968, je me suis dit « ils sont bien ces étudiants quand même ! » (rires).

J’avais envie de faire des études pour être journaliste donc j’ai suivi des cours par correspondance à l’armée pour préparer l’examen d’entrée à la fac, équivalence BAC vu que je ne l’avais pas. Je savais que je n’avais pas le niveau et j’ai d’ailleurs révisé qu’un seul sujet, « le pétrole dans le monde » et je suis tombé sur ça ! (rires). Je voulais au départ faire une licence d’économie ou de sciences sociales mais les dossiers d’entrée étaient trop compliqués donc je suis allé à l’IEP (rires). C’était différent à l’époque, le chômage n’existait pas. Je voulais traîner en fac car j’avais une soif de connaissance en politique, dans le domaine social (rires).

Par rapport à mon métier actuel, au collège, j’aimais déjà le théâtre. Je demandais à mes amis de me donner la réplique des œuvres de Molière. Mais la culture à l’époque c’était un truc de bourgeois mais qui s’est popularisé avec les MJC. Donc j’ai continué mon chemin. Mais à 27 ans, c’est revenu. Je me suis mis dans une association qui formait aux techniques d’expression. J’ai fait des stages et j’ai commencé à travailler avec eux. Mais je ne voulais pas en faire mon métier, j’étais animateur à l’époque. Mais j’ai commencé à connaître le chômage et je me suis lancé dans le théâtre professionnel. Je n’ai pas le caractère de celui qui ose donc ce fut difficile. Dans les années 80, le personnage du clown s’essoufflait et Lecoq a créé un renouveau du clown, basé sur le travail du corps et de l’expression. C’est plus un clown pour adultes que pour enfants.

Kavanah avait écrit un livre appelé Les Ritals qui parlé des immigrés italiens. Etant un immigré italien, j’en ai fait un spectacle et j’ai fondé ma compagnie qui m’a lancé dans le théâtre. On fait des spectacles pour adultes mais on nous a demandé de faire aussi des spectacles pour enfants alors on a commencé à en faire aussi. On travaille aussi parfois en lien avec d’autres compagnies.

–          Quel regard portez-vous sur vos années à l’IEP ?

Pour la vie d’étudiant, il faut imaginer, je passais d’une vie d’ouvrier bien cadré avec un métier stable au milieu étudiant avec les petits boulots (NLDR : il a été pion dans un lycée, professeur de karaté et livreur du Dauphiné Libéré). En plus, les écoles n’étaient pas mixtes à l’époque, j’ai fait la maternelle, le collège, le BTS et l’armée qu’avec des hommes et soudain je me retrouve sur un campus avec plein de filles et des cours passionnants, c’était la liberté !

L’IEP, pour moi c’est deux choses : c’est d’abord une bonne formation, on apprend à parler de tout sans rien connaître, comme on dit. Mais c’est aussi un repère de gauchistes : le PC c’était la droite de mon cours de conf’ ! (rires). Il y avait des maoïstes, trotskystes mais moi j’étais plutôt dans les anarchistes. Ça m’énervait ces bourgeois qui parlaient des prolos sans connaître ! (rires).

En plus, l’IEP était le centre de contestation du Dauphiné Libéré car il était considéré comme un journal de droite. On a fait une association : le Comité Anti-Intox et on avait notre journal à l’IEP qui s’appelait Vérité Rhône-Alpes. Je me rappelle à l’époque, on avait un cours sur la presse fait par un journaliste du DL qui passait le cours à nous raconter sa vie. Un jour, un de mes amis a dit au prof « Maintenant c’est nous qui allons faire le cours car le vôtre ne nous intéresse pas. » Il est allé sur l’estrade et il a fait toute une analyse critique du DL du jour ! (rires). Le cours a été suspendu pendant le reste du semestre mais on a quand même dû passer l’examen. On collait aussi des grands panneaux sur les vitres sur lesquels on avait le droit d’écrire ce qu’on voulait et personne ne les retirait.

Mais l’IEP m’a bien servi. Avant, je voyais le monde en blanc ou noir, alors que maintenant j’ai moins de préjugés.

–          Dans votre activité actuelle, la formation que vous avez reçue vous aide-t-elle, d’une façon ou d’une autre ?

Je fais du clown d’analyse, de l’analyse institutionnelle c’est-à-dire comment révéler le fonctionnement d’une structure. On fait un retour sur ce qui se passe. Ma formation à l’IEP m’a donné une vision et les moyens pour analyser les choses selon le point de vue du clown. L’IEP m’aide beaucoup pour faire le point de vue du clown. Il y avait très peu de gens dans cette profession au départ mais maintenant il y  a un peu plus de monde. Nous, on fait des spectacles à thème le plus souvent. On a fait sur le tri sélectif, les nanotechnologies, le Paris-Dakar…

–          La formation qui vous a été dispensée à l’IEP aurait pu vous conduire vers d’autres voies. Au quotidien, dans votre travail de tous les jours, vous arrive-t-il parfois de regretter le choix radical que vous avez fait ?

Je pense que j’ai deux regrets. Le premier est d’avoir été trop dilettante pour travailler à l’IEP et devenir journaliste. Je pense que ça m’aurait plus. Le deuxième est d’être rentré tardivement dans la profession théâtrale. J’aurais pu faire du théâtre plus tôt et je serais peut-être plus connu aujourd’hui… J’adore aussi les chiffres, j’aurais pu être comptable peut-être (rires). Mais je le fais déjà, j’ai été comptable dans toutes les associations de théâtre auxquelles j’ai participé et je le fais pour ma compagnie actuellement.

–          A un étudiant de l’IEP qui voudrait s’engager sur la même voie que vous, vous lui diriez plutôt, avec le recul, « vas-y fonce ! » ou «  réfléchis-y à deux fois » ?

Si un étudiant veut faire du théâtre, il ne faut pas faire l’IEP. Mais on devient un intermittent du spectacle donc c’est très précaire, c’est bien seulement si on arrive à travailler régulièrement. Mais on est indemnisé, il y a quand même une sécurité. Avec ma petite compagnie par exemple, c’est la galère, car chaque année tout est remis en question en fonction des financements. Donc je dirais que si cet étudiant cherche la stabilité, il fait mieux de continuer l’IEP.

Pourtant, regardez, dans le milieu ouvrier, on disait qu’on devait travailler à l’usine pour avoir un métier stable toute ma vie. Aujourd’hui, la sidérurgie est en crise alors j’ai mieux fait d’être comédien. On ne peut pas savoir donc je dirais qu’il faut faire ce qu’on a envie, profondément et surtout ne pas calculer.

–          Quelles sont vos perspectives pour la suite ?

Je redonne des cours à des amateurs, je ré-enseigne le clown, je ne l’avais pas fait depuis longtemps. Mais j’aime bien marcher aussi (rires), je suis déjà parti marcher pendant trois semaines pour méditer et visiter. Je pense que je pourrais abandonner le théâtre, je suis dispo. Je pense qu’il faut avoir des principes, des repères mais ne pas les respecter.

Sa compagnie : http://manicomi.theatre.free.fr/

 

Propos recueillis par Virginie de Montmartin

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