galerie Entretien avec Aurélien Lignereux

 « Il y a dans le travail d’historien une réflexion sur le temps »

Ancien élève de la rue d’Ulm, agrégé d’Histoire, Aurélien Lignereux est enseignant-chercheur à Sciences Po Grenoble. Auteur de L’Empire des Français1, il publie en 2012 Servir Napoléon. Policiers et gendarmes dans les départements annexés. 1796-1814(2), un ouvrage dédié aux forces de maintien de l’ordre sous le Premier Empire. « L’historiographie napoléonienne a tellement peiné à sortir de l’âge des polémiques qu’il convient d’emblée d’adopter d’autres questionnements », écrit-il en introduction. Entretien.

 l'empire francais

Vous êtes spécialiste des forces de maintien de l’ordre et plus largement de l’Empire napoléonien. Comment avez-vous été orienté vers ces sujets de recherche ?

N’étant ni fils de gendarme ni nostalgique de la grandeur napoléonienne, c’est d’abord et avant tout l’opportunité scientifique qui a guidé cette orientation. Il y a quinze ans en effet, tout était à faire en matière d’histoire de la gendarmerie. La situation était même paradoxale : les historiens ne cessaient d’utiliser comme sources des procès-verbaux de gendarmerie, et pourtant les seuls ou presque à faire l’histoire de la gendarmerie étaient … d’anciens gendarmes. D’un côté, il y avait donc une histoire universitaire réduisant les gendarmes au rang de pourvoyeurs de documents – sans vraiment connaître les codes qui prévalent à leur rédaction ni les hommes qui verbalisent ; de l’autre, une ego-histoire de la gendarmerie – une histoire de la gendarmerie par des gendarmes, pour des gendarmes et même la gendarmerie. Un chantier de recherche s’est mis en place sous l’impulsion du professeur Jean-Noël Luc à la Sorbonne en 1998, l’année même où je cherchais un sujet de maîtrise. En parallèle, la gendarmerie se dotait d’un Service Historique de la Gendarmerie Nationale… dans l’espoir (déçu !) de rappeler aux gouvernements la spécificité de la longue histoire de ce corps militaire. Un partenariat a été mis en œuvre et a contribué à la fécondité du chantier.

Pour ce qui est de l’Empire, le huis-clos historiographique dans lequel les études napoléoniennes prospéraient a fini par éclater dans les années 1990, sous l’effet notamment de la prise de conscience de la dimension pleinement européenne des années napoléoniennes, prise de conscience à laquelle ont œuvré des historiens précisément européens. Du coup, de vrais boulevards se sont ouverts pour ceux qui s’intéressent davantage au fait impérial en lui-même qu’à la personnalité de Napoléon. Il y a eu comme un appel d’air très stimulant… Pourtant, quand on examine le flot des productions actuelles, on ne peut que déplorer la persistance des approches narratives, factuelles, biographiques, napoléono-centrées.

 

Qu’est-ce que révèlent les trajectoires et les carrières des gendarmes et des policiers sur l’Empire français ?

 

Ce qui m’intéresse dans ces gendarmes et commissaires envoyés dans des départements aussi lointains que celui des Bouches-de-l’Elbe ou de Rome, c’est leur condition d’expatriés. Il est arrivé qu’un commissaire soit affecté du jour au lendemain du Texel à Rome ! En abordant la police napoléonienne à l’échelle européenne – au-delà donc des complots mille fois étudiés de la scène parisienne -, je voulais me démarquer de vieux débats (l’Empire comme régime policier, la police comme un Etat dans l’Etat, etc.), et comprendre ce que fut l’empire pour ces policiers. De fait, ces hommes vivent par l’empire qui les emploie, dans l’empire au gré des postes qui leur sont attribués, pour l’empire même, selon certains… mais surtout ils vivent l’empire, autrement dit une expérience européenne. C’est donc moins en tant que gardiens de l’empire qu’ils m’intéressent qu’en tant que témoins voire produits de l’empire. Pour y parvenir, il faut savoir se livrer aussi à une histoire non-policière de ces policiers, attentive à leur quotidien, à leur famille, etc.

 

Départements français du Premier Empire
Départements français du Premier Empire

 

Lionel Jospin publie Le Mal napoléonien, un livre critique à l’égard de l’héritage napoléonien, « désastre » dont la France porterait encore les stigmates. Quelles sont vos convictions personnelles sur le sujet ?

 

Ce qui me consterne avec ce livre et le bruit qui l’entoure, c’est que tout cela contribue à une fâcheuse régression historiographique : on se penche sur Napoléon, on prononce des jugements… la politique contemporaine s’en mêle. Voilà deux cent ans que l’on répète ce que M. Jospin écrit – ses questions comme ses réponses sont d’une platitude navrante ; il suffit de lire l’essai de Natalie Petiteau(3), pour en constater la banalité. Il n’est pas étonnant qu’interviewé sur France Inter, M. Jospin tienne des propos qui dénotent pour le moins d’une méconnaissance des forces vives de l’histoire napoléonienne (par exemple, européennes) en vantant son approche surplombante par opposition à celle d’historiens qui, selon lui, s’en tiendraient à une reconstitution linéaire… Cela est symptomatique du vrai problème: faute d’être vraiment représenté à l’université, l’histoire napoléonienne est la chasse-gardée d’associations. Si nombre de ces historiens ont rompu avec l’admiration napoléonienne, tous sont assez conservateurs au niveau des méthodes. Or ce sont ces historiens qui sont le plus souvent lus – en tout cas par M. Jospin.

 

Plus largement, les hommes politiques sont nombreux à faire œuvre d’historiens : Jean-Pière Chevènement (1914-2014 : La France sortie de l’histoire ?), Nicolas Sarkozy (Georges Mandel, Moine de la politique), … La tradition paraît ancienne en France chez les responsables politiques, et la couverture médiatique dont bénéficie leurs ouvrages est souvent importante. Qu’en-ce que cela vous inspire, comme enseignant-chercheur ?

 

Rien de nouveau sous le soleil. Thucydide n’était-il pas un ancien stratège d’Athènes qui, après des déboires dans sa carrière politique, s’est mis, avec un tout autre bonheur, à l’écriture de l’histoire – à défaut de la faire ? On peut même se tourner avec nostalgie sur le XIXe siècle, lorsque de grands historiens devenaient ensuite de grands hommes politiques, qu’il s’agisse d’Adolphe Thiers, auteur d’une Histoire du Consulat et de l’Empire, ou de Lamartine devenu célèbre grâce à son Histoire des Girondins ! La IIIe République – république des professeurs – compte en ses rangs quelques belles figures d’agrégés d’Histoire. Pour ce qui est de la mode actuelle, elle participe sans doute de stratégie de communication complexe – il y a dans le travail d’historien une réflexion sur le temps, un apprentissage des sources et de l’écrit qui contrebalance l’exigence de normalité, de banalité voire de vulgarité nécessaire aux hommes politiques. La focalisation médiatique peut cependant avoir du bon : on doit à Philippe Seguin la réhabilitation aux yeux du grand public de Napoléon III.

Comme historien, quel regard portez-vous sur le choix du Président de la République  d’introduire Germaine Tillion, Pierre Brossolette, Geneviève de Gaulle et Jean Zay au Panthéon ?

 

Le Panthéon n’est que le temple de la République. Les belles et dignes figures appelées à le rejoindre ne le dépareront pas. Mais si l’on peut se réjouir de le voir un peu moins masculin, il est toujours plus centré sur le XXe siècle, toujours moins national. Mais c’est la règle du genre : ce n’est qu’un instrument politique destiné à sélectionner dans le passé celles et ceux dans lequel notre présent veut se retrouver, chercher une filiation, et non pas à dire ce que fut la France ni ce qu’étaient les canons anciens de la grandeur, du mérite ou de la vertu.

Propos recueillis par Emmanuel Samaniego.

 

 (1) L’Empire des Français, Seuil, 2012 ;

 (2) Servir Napoléon. Policiers et gendarmes dans les départements annexé. 1796-1814, Seuil, 2012 ;

 (3) Natalie Petiteau, Napoléon. De la légende à l’histoire,  Seuil, 1999.

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